‹ Maximes sur le ministèreChapitre 15 sur 48 · CHAPITRE YL · texte numérisé non relu

CHAPITRE YL

De la mémoire.

IVIEN de plus nécessaire pour le succès d'un sermon que la mémoire. Un sermon bien appris paroît bon, quoiqu'il ne soit que médiocre ; et s'il est bon , il paroît excellent.

S'il n'est point de défaut qui frappe tant l'auditeur que le défaut de mémoire, il n'en est point non plus qui le fatigue davantage. U souffie toute la peine que

le prédicateur s'est épargnée en se négligeant.

Le prédicateur qui a néglige d'apprendre , paie bien chèrement le plaisir de sa paresse. C'est un triste sort que celui d'un orateur qui hésite. Dans la nécessité de penser toujours à ce qu'il va dire , il ne pense jamais à ce qu'il dit.

Une mémoire qui travaille , contraint Faction , et ôte l'inflexion à la voix. La liberté du barreau reproche à la chaire tant de contrainte. Heureux qui , s'abandonnant à la vivacité de son zèle , peut parler toujours avec dignité!

Il y a plusieurs inconvénients à se reposer sur sa facilité. On court risque de

languir , jusqu'à ce que Timagination soit cchauficc. On dépend de son humeur , de sa santc , du temps. Si toutes ces choses ne concourent, on ne peut se contenter soi-même , encore moins contenter les autres.

YI.

Pour être régulier et uniforme , il faut donc apprendre par cœur. Cette peine tourne au profit du discours : on lui donne quelque perfection nouvelle chaque fois qu'on le répète. S'cxempte-t-on de cette gcne , on s'expose à bien des défauts , et surtout à l'inégalité.

Le soin d apprendre par cœur a encore un avantage. La mémoire se remplit d'expressions , de tours , de pensées développées, qui se présentent sans peine, quand on est dans la nécessité de parler sur-lechamp.

YIII.

On a tort de dire , que cette sujétion ralentit le zèle ; mieux on possède sa matière , plus on est en état de ranimer. On est plus concis , plus juste , plus pressant. La prononciation d'un discours bien appris est insinuante ; elle cache mieux l'art , et fait croire la composition plus naturelle.

L'étude trouve les expressions propres , qui se présentent rarement dans la chaleur de l'action. D'ailleurs, on n'a pas le temps de voirie foible de ce qu'on hasarde sur-le-champ, ni de s'en dégoûter.

Quand un discours est exact et fini , la mémoire s'y fixe plus invariablement. Il faut être satisfait de sa composition.

DE LA CHAIRE. Sy

pour se résoudre à l'apprendre. L'esprit se rebute de ce qui ne le contente pas , et y revient avec peine. Heureux ceux qui sont charmes de leurs productions ! Leur confiance aide leur mémoire.

Celui qui parle sur-le-champ est ordinairement diffus, languissant, sujet aux redites , se perd en digressions , dit de chaque chose ce qu'il en sait , sans ordre et sans rapport au sujet. Les pense'es se noient , pour ainsi dire, dans un déluge de paroles.

On doit surtout bien apprendre les détails : ils se soutiennent moins que les principes ; et chacun est capable d'en juger. Tout ce qu'on sait parfaitement , se dit avec une liberté qui impose ; et l'on se rend maître de l'esprit des autres , quand on est maître du sien.

Pour prévenir les frayeurs que peut causer rinfidélité de la mémoire, il faut se remplir de l'autorité du ministère. On est en chaire pour reprendre , pour enseigner ; c'est à l'auditeur à trembler. Le prédicateur craindra-t-il le jugement d'ui; homme , qui doit soumettre le sien aux vérités qu'il annonce l

Ceux que le prédicateur craint le plus sont les moins à craindre : un bon esprit est toujours indulgent. Pour peu que le discours soit raisonnable , il le goûte , et ne s'étonne point d une infidélité de mémoire , dont le plus habile n'est pas exempt.

La hardiesse et la facilité de s'énoncer sont les ressources des mémoires infidè-

DE LA CHAIRE. Sg

les. II y a néanmoins des auditeurs qui ne s'accommodent pas d'un discours produit sur-le-champ. Leur oreille faite à l'harmonie de la composition , est blessée pour peu qu'on détonne.

Le plus grand secours de la mémoire est l'analyse du discours , et Tenchaînement des matières. L'harmonie des phrases et leur longueur servent aussi. Les pages multipliées , et les alinéa trop fréquents la fatiguent et la brouillent. On l'aide encore par la diversité de l'écriture, par l'inégalité des marges, par des traits bizarres , qui ont rapport au

sens.

XYIL

On peut se faire une mémoire locale , fixant à des tableaux , à des autels , à des piliers, chacune des parties dont un point est composé, et les unissant toujours à ces objets durant l'étude.

6o MAXIMES SUR LE MINISTERE

L'altachement servile à ses expressions seroit périlleux: il faut être hardi à en substituer d'autres , pour ne pas hésiter , et plus encore pour n'être pas réduit à se taire.

La mémoire est un don de la nature , où Tart a peu de part. Pour la perfectionner, il n'est d'autre moyen que l'exercice.

Qui pourroit se gêner à relire tous les jours un de ses sermons, se trouveroit dédommagé de sa peine au temps qu'il faut les prononcer.

Les Pérès n'ont pas improuvé d'apprendre et de prononcer les sermons d'au-

DE LA CHAIRE. G r

trui : le zèle justifie ce vol. Si les plagiaires pratiquent ce qu'ils enseignent , ils donnent ce qui leur est devenu propre.

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