‹ Maximes sur le ministèreChapitre 20 sur 48 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De la véhémence.

JLiA véhémence ne consiste pas dans une contention forcée de la voix et du geste, mais dans un sentiment intérieur , qui naît de l'impression que fait le sujet sur l'âme de Torateur. Si cette impression est forte , elle se montre assez. Quand on est peu touché des choses, on ne parle pas, on récite.

L'action pathétique est un préjugé de sincérité. Prêcher d'un air froid une forte morale , c'est donner à croire qu'on n'en est pas persuadé, ou qu'on se console de laisser l'auditeur tel qu'il est.

r IIL j

On parle avec feu, quand on s'intéresse à ce qu'on dit , et qu'on y veut intéresser Tauditeur : ce n'est rien de lui parler , s'il ne sent que c'est à lui qu'on parle.

La parole simple et unie fait entendre la pensée ; mais la parole véhémente et figurée communique les sentiments. Si celui qui ne pense point n'est pas en état d'enseigner , celui qui ne s'émeut point ne sauroit émouvoir.

Les sujets que le prédicateur traite , méritent bien qu'il s'y affectionne. La sainteté de la religion , les devoirs du culte , les mystères du Réparateur, la pureté de la morale, la perfection de l'homme chrétien , la nécessité et Topé-

DE L.\ CHAIRE. 8j

ration de la grâce , les fins dernières , etc. Quoi de plus intéressant ?

Un air tranquille , serein , résigne , ce semble , à la réprobation de l'audilcur , ne convient point au zèle. L'homme apostolique se montre attendri , touché , passionné ; on le voit pénétré de l'importance de son ministère. S'il est vérilablement frappé , il faut qu'il le paroisse.

YII.

Il faut cependant étudier son génie.

Monsieur de Bellai voulut imiter la manière lente de prêcher de saint François de Sales : il gâta tout, et par l'avis du saint , il reprit la rapidité qui lui étoit naturelle.

Trop de justesse et d'exactitude dans les pensées et trop d'ornement dans le

style éteignent le feu de l'action. Où Tesprit brille , on ne croit pas volontiers que le cœur ait beaucoup de part.

11 est plus aise au prédicateur d'être véhément , qu'à l'avocat. Au barreau l'autorité réside dans celui qui écoute ; à l'église , elle est dans celui qui parle. Celui-ci est poussé par le zèle, l'autre est retenu par le respect. L'avocat est à l'instant critiqué , relevé , contredit ; le prédicateur n'a personne qui lui réplique.

Quelquefois le prédicateur manque de feu, lorsqu'il croit en avoir trop: il se persuade que l'auditeur a pensé et senti comme lui. Qu'il le consulte /il sera désabusé , si la réponse est sincère.

L'auditeur qui n'est pas en garde se laisse entraîner à la véhémence : elle ne donne pas le temps aux objections , et Tacquiescement prévient Tcxamen des preuves.

D'autres fois l'auditeur ne sent rien de l'agitation que le prédicateur se donne. Si cette agitation est outré , le froid de l'auditeur augmente et va jusqu'au dégoût. La discrétion accompagnera la véhémence , si elle part d'un bon zèle.

Les vérités que le prédicateur annonce le rendent souvent terrible ; il a plus de pécheurs à effrayer , que de justes à encourager ; tel est l'air prophétique; la conversion commence par la crainte.

On se laisse emporter dans Taction plus aisément qu'on ne s'y modère. Le commencement ne demande pas de véhémence ; l'auditeur est alors attentif. Si Ton veut émouvoir trop tôt, on n'émeut point. Le feu consumé sans nécessité manque au besoin; employé à mesure qu'on avance , il réveille Tattcnlion ralentie.

XY

La véhémence est puérile dans un sujet froid, et devant un auditoire où il ne faut que peu d'action. Les grands mouvements placés à propos sont précédés d'un peu de lenteur : elle leur donne du relief.

L'orateur doit modérer son feu sur ce qu'il veut rendre méprisable. Le dédain est assez piquant, pour faire impression.

DE LA CIIAiriET. 89

Jamais le prédicateur ne doit prendre feu pour son intérêt, à moins qu'il ne s'agisse de sa foi. Si elle est devenue suspecte, ce n'est pas sa personne qu'il doit défendre , mais la vérité. En toute autre occasion , la meilleure apologie est le silence.

XYIIL

On peut être véhément , sans courir à perte d'haleine , et en désordre : le guide d'un grand peuple marche à pas lents.

L'auditeur doit sentir que le prédicateur contraint son zèle.

Dans l'orateur on supporte plus volontiers la trop grande rapidité, que la lenteur. Un fleuve rapide fait plus de plaisir avoir qu'un étang paisible.

qO MAXIMES SUR LE MINISTERE

Le silence gardé plusieurs heures avant le sermon sert à la véhémence. L'orateur chargé d'une matière long-temps méditée s'empresse de s'en délivrer.

Page 1