CHAPITRE XIL
Des passions,
Parlant aux hommes , on compte trop sur leur raison : on ne les persuade pas toutes les fois qu'on les convainc , l'esprit ne prononce qu'après que le cœur a donné les conclusions.
La volonté a ses motifs à part; on l'attire, on la gagne, en mettant les passions en mouvement : la raison toute sèche ne pousse que des traits émoussés»
Le peu de goût que l'homme charnel a pour la vertu , exige qu'on ep parle avec
sentiment. Pour ébranler une imagination pesante , pour échauffer un cœur froid , il faut des tours vifs et des mouvements passionnés.
Il pèche plus par cupidité que par ignorance. Il sait assez ce qu'il doit faire. Peu contestent de bonne foi les vérités et les droites maximes. Le secret est donc de montrer à la passion son véritable intérêt , et de rempccher de s'y méprendre.
L'amour , l'aversion , l'espérance , la crainte , la honte , les louanges sont les ressorts qui remuent l'âme. Le simple exposé des devoirs ne fait qu'une impression légère ; mais celle qui pénètre vient des motifs poussés jusqu'à intéresser la passion.
Au théâtre on ne veut émouvoir qu'autant que dure le spectacle. Au barreau il faut entretenir l'impression jusqu'à ce que Tarrét soit prononce. Mais dans la chaire on doit exciter des sentiments permanents et qui croissent.
Comme la vertu gêne Tamonr-propre , pour la lui persuader , il faut lui pre'senter des avantages qui le de'dommagent.
On le ménage autant qu'on peut , sans faire préjudice à la vertu : on tempère les reproches, on impute les égarements à rennemi commun , à l'ignorance , à l'occasion, à la violence delà tentation. On fait tomber les menaces évangéliques sur des désordres , que l'amour-propre ne peut désavouer. Nul motif ne frappe tant la cupidité , qu'une crainte bien fondée.
DE LA. CHAmE. 2o3
Les grands mouvements ne doivent pas être trop fins. Pour terrasser les monstres , on n'emploie pas des armes de parade et de montre : il y faut le sabre et la massue.
La passion véhémente est rapide : le style y est brusque et précipité, sans nombre , sans liaisons , sans expressions recherchées. Le bon soldat pousse Fennemi à outrance , peu en peine si les spectateurs sont charmés de sa grâce. Tout lui est bon , pourvu qu'il vainque.
Un discours châtié , exact , fleuri , périodique , n'est pas le langage de la passion : la nature émue s'explique plus simplement ; elle n'amuse pas J'csprit, elle
va droit au cœur : elle a cependant ses insinuations, ses figures. A la fin elle arrange avec un reste d'émotion , ce que dans le feu elle a traité en désordre.
Ces irrégularités éloquentes sont plus propres aux sermons qu'à toute autre action oratoire. Le prédicateur envisage moins la perfection , que le fruit du discours. S'il touche , s'il convertit , c'est un bon sermon , fût-il au-dessous du médiocre.