CHAPITRE XVII
Du détail.
Quand les vérités ont été mises dans leur jour, les conséquences en naissent natu-
25o MAXIMES SUR LE MINISTERE
rellemcnt. L'auditeur pourroit les tirer ; mais il aime qu'on lui en épargne la peine, il consent que Ton se défie de sa pénétration.
Autrefois la morale remplissoit à peine la péroraison, le fruit demcuroit dans son germe : de nos jours elle s'est emparée du discours. Les prédicateurs imitent les poc'tes dramatiques, qui ouvrent la scène le plus près qu'ils peuvent du dénouement.
Après avoir resserré les principes , on se hâte de tirer les conséquences , on les développe , on y peint les défauts , on les met à portée des plus simples , on les applique à leurs besoins.
lY.
Ce développement fait le détail. On y reprend le désordre , mais avec douceur
et avec charité. L'inveclive aigrit , et ne corrige pas.
C'est ici la partie du sermon la plus intéressante , la plus utile , et celle d'où dépend le succès. Les discours vagues et généraux servent de peu , personne ne se les applique. Pour obliger l'auditeur de faire reflexion sur ses devoirs et sur ses défauts , montrez-lui sa conduite d'une manière vive et particulière. Si nos anciens ont néglige le détail , ce n'est pas faute de génie , mais le goût n'étoit pas encore parvenu là.
Leshommes n'étudient point leur cœur, quoiqu'ils en suivent la pente. Les prédicateurs suppléent à cette négligence : ils en observent les mouvements les plus secrets , et les découvrent.
YII.
La connoissance plus ou moins grande du cœur de Thomme , et Tart différent de le développer font aujourd'hui la différence des prédicateurs et de leur succès.
Chacun peut faire cette étude en soimême. Tous les hommes ont à-peu-près les mêmes affections , les mêmes sentiments. Les uns en sont dominés ; les autres y résistent : ces caractères peints sont des modèles à rejeter , ou à suivre.
Les passions peuvent être différentes , mais le ressort qui les remue toutes est toujours le même ; c'est l'amour-propre. Quelque adresse qu'il ait à se déguiser , le prédicateur habile le démasque : il fait voir dans le vice, l'énorme, le honteux, le ridicule.
Il est dangereux de peindre le vice finement. Trop de délicatesse lui laisse ses agréments, et la morale est alors une tentation.
Il est moins permis de se négliger dans le détail que dans les principes. Ici le prédicateur est soutenu par la dignité de la matière ; là il tombe , s'il n'y descend finement, et le plus grossier des auditeurs voit son foible, peu dispose à le lui pardonner.
Que d'art ne faut-il point , pour ne mettre dans les moindres détails rien de petit, rien de rampant! de peur qu'ils ne languissent , on en soutient la fm par quelque allusion de rÉcriture.
On ne doit pas insulter aux pécheurs , ni user de termes injurieux ou méprisants : Tamertumc du zcle est défendue par l'apôtre. Il faut gagner l'auditeur, et non pas l'aigrir.
La colère dans l'orateur obscurcit les idées et enveloppe la vérité. Le pcclieur qu'on semble excuser se condamne luinicme. Saint Pierre diminue le déicide des Juifs , au moment qu'il le leur reproche.
La censure des vices ne doit pas désigner les personnes : la chaire n'attaque pas les particuliers. La morale poussée contre un emploi unique seroit injurieuse et téméraire.
DE LA cnAinE. 255
XYI.
Quoique les vérités générales soient susceptibles crapplicalion aux particuliers, le prédicateur a droit de les dire : si l'auditeur les applique , c'est sa faute. Est-ce une raison de taire une vérité importante, de penser qu'il s'en fera des applications? Le pe'clieur qui se condamne en secret , justifie la nécessité de la morale.
Dans les invectives générales , il faut toujours mettre quelque exception , les auditeurs s'y rangent , et croient que ce sont eux qu'on épargne.
XYIII.
Piarement on doit adresser la morale aux ecclésiasticpics. Qu'alors elle soit mesurée et respectueuse, qu'elle tienne plus du gémissement que du reproche. Le pré-
dicateur doit s'y comprendre lui-même , ou se l'appliquer , pour l'adoucir.
Plus les lieux où l'on prêche sont petits , plus ils exigent de retenue sur le détail ; les applications seroient trop aisées, et les malins prendroient occasion d'en abuser.
En s'élevant contre les grands crimes, il faut supposer qu'ils sont rares ; par-lu les coupables en ont plus de honte , et plus de regret. Sur le désordre de quelque particulier , on ne peut pas insulter à tout un peuple, moins encore le diffamer.
11 est indécent au prédicateur de paroîtrc trop instruit des usages du monde, du détail des modes , du nom des parures, des divertissements et des jeux. L'en-
DE LA CHAIHE. 25;
nemi déclare du monde doit en ignorer Jusqu'au langage. '
Il ne faut peindre les amusements mondains, qu'avec les traits de la gravité évangélique. Pour peu qu'on en égaie les descriptions, on lait aimer le monde , lorsqu'on prétend le décrier.
Quelque utilité qu'il y ait dans la peinture des mœurs , il ne faut pas s'y arrêter à l'excès. Décrire les désordres , et les déplorer , sans montrer le secret de les arrêter , ce n'est remplir que la moitié du ministère.
Pielraite, prière, méditation , lecture, jeûne , mortification , aumône , ce sont les moyens et les remèdes généraux. Les remèdes particuliers se tirent des défauts et des qualités des personnes.
Il est des matières sur lesquelles on dit toujours trop : certains crimes veulent le silence et Toubli. Ne réveillons pas la cupidité , qui ose tout tenter ; et laissons croire aux âmes innocentes , qu'il ne se voit nulle part de tels monstres.
Aucune langue n'est aussi chaste que la françoise : on n'y souffre nulle expression qui puisse souiller l'imagination. Quelque modestes que soien t les termes, le sens pourioit alarmer la pudeur: le voile dont on le couvriroit seroit toujours transparent.
On ne doit pas s'arrêter trop long-temps à recommander de menus devoirs : il reste à traiter tant de grandes matières qu'on ne sauroit épuiser. L'esprit instruit
des devoirs importants , et le cœur touché des vérités essentielles , corrigeront les petits défLUits. Qu'un ver ronge le cœur de l'arbre, les feuilles tomberont bientôt.
XXYIII.
Le détail ennuie et devient froid , s'il n'est coupé par des réflexions, qui remontent de temps en temps aux principes.
ciiapitrp: xyiii.
Des prétextes.
La passion et la préoccupation balancent les meilleures raisons , et donnent du poids aux conséquences les plus fausses. Ces prétextes sont des retranchements où le pécheur se met à couvert ; c'est au prédicateur à l'y forcer. Il le confond , il le convainc , il le persuade ^ ek
c'est aujourd'hui le grand art du ministère et son triomphe.
L'orateur prend , ce semble , le parti de son auditeur , il donne à ses raisons les couleurs dont elles sont susceptibles ; et puis les détruisant , il lui fait avouer qu'il a tort et le somme de se rendre.
Rien n'inte'resse d'avantage que la rë futation des prétextes. Le pécheur s'agite intérieurement , pour faire valoir ses défenses , et pour s'y maintenir. 11 est dangereux de le combattre foiblement. Il s'af-v fermit dans son desordre , si l'on ne fait qu'éluder ses raisons.
On doit le presser , le pousser , l'abattre y puis le relever en l'encourageant.
DE LA. CHAIRE. 2b I
Le pathétique soutenu de Tintcrrogation et des autres figures véhémentes , trouve ici sa place : on ajoute motifs sur motifs, par une gradation serrée.
N'outrons ni raisons ni figures ; on recule vainement, après s'être trop avancé. Les correctifs qui viennent après coup ne trouvent plus créance.
Très-souvent les prétextes des pécheurs sont fondés sur de bons principes , mais les conséquences sont mal tirées. L'art consiste à découvrir le sophisme.
YIL
On ne doitpoints'objecter de difficulté qu'on ne puisse résoudre jusqu'à contenter les plus difficiles , s'ils sont raisonnables. Il faut, autant qu'il est possible, que la réponse soit sans répUque.
Il est avantageux de tirer de Tobjection même de quoi la résoudre , et de vaincre le pécheur par ses propres armes. Alors c'est lui-même qui se condamne.
Lorsque dans la méditation ou dans la lecture , il se présente au prédicateur des réflexions judicieuses et des raisons pressantes contre les abus des mondains , il doit chercher ce que le monde y oppose de moins déraisonnable , et se faire ainsi un amas de prétextes , qu'il se sent capable de détruire.
Les plus grands orateurs ont réfuté des prétextes. Démosthcneset Cicéron se sont servis de cette méthode. Saint Grégoire de iSazianze , dans son sermon contre le délai du baptême , n'en emploie pas d'au-
DE .JiA CHA.1RE. 263
trc. Il scroit aise de la trouver dans les sermons des premiers prédicateurs de ce siècle, et dans les meilleurs moralistes.
Le goût a SCS vicissitudes. Dans le dernier siècle , on ne pensoit qu'à établir : dans le nôtre, on réfuie. De ces deux méthodes Sidoine Apollinaire attribue Tune à saint Augustin, Tautre àLactance. Pour établir, il ne faut qu'être solide; pour réfuter , il faut encore être ingénieux.
Les prétextes que les prédicateurs ont ordinairement à combattre, sont les bienséances de la qualité , du rang . de Tage , du sexe , Fopinion des hommes , les licences que l'usage autorise, l'exemple d'autrui , la crainte de se distinguer , les respects humains, les ménagements de la fausse sagesse , la tentation , le tempérament , l'occasion , la confiance présomp-
tueuse en la bonté de Dieu , la facilité du retour , la force des resolutions humaines , etc.