‹ Maxims & réflexions moralesChapitre 2 sur 64 · CTJDE SUR LA ROCHEFOUCAULD V · texte numérisé non relu

CTJDE SUR LA ROCHEFOUCAULD V

▼eux faire qu'à moi ne me doit aucune reconnaissance. »

Mais puisque les intentions ne se voient pas, comment les connaître pour les apprécier «ans erreur? n faudrait pouvoir pénétrer dans le for intérieur d*autrui, et on ne le peut pas. On en est donc réduit aux conjectures.

Chacun les fait à sa manière. Étant donnée une action, chacun en suppose les motifs de la même façon que chacun, dans ime société qui s'amuse, cherche à remplir les lignes en blanc qui conduisent aux bouts-rimés. Autant d'imaginations en jeu, autant de différents im* promptus sur ces rimes : de même autant de conjectures diverses sur les motifs de cette action. Chacun exerce son esprit sur ces boutsrimés, les mêmes pour tous : les pensées que l'on y ajoute, le sujet, la couleur, la mesure des vers, varient à Tinfini. Je me souviens d'avoir entendu l'improvisateur Eugène de Pradeltrai^ ter sur les mêmes bouts-rimés ces deux sujets-ci, l'un après l'autre : la Pme de Saint- Jean-d'Ulloa et les Folies du Carnaval. Pour le premier , il prenait les rimes en descendant ; pourle second, en remontaut. 11 faisait donc ra^u

VI ÉTODE SUR LA ROCHEFOUCADLB

porter les bouts-rimés non-seulement à ce qu'il lui plaisait, mais à ce qu'il plaisait au public.

Ainsi faisons-nous quant aux actions d'autrui, et chacun les fait rapporter non-seulement à ce qu'il lui plaît, mais à ce qu'il plaît au grand nombre. Car il est à noter encore qu'en fait de motifs non-seulement on préjuge à tort ou à raison ceci ou cela , mais que Ton ne dit pas toujours sincèrement et exactement ce qu'on préjuge : on pense une chose, on en dit une autre; et, lorsque par hasard on suppose du bien , souvent encore on dit d^ mal, uniquement pour s'accommoder à la commune opinion.

Chamfort conte quelque part ceci : « M. Th. me disait un jour qu'en général dans la société, lorsqu'on avait fait quelque action honnête et courageuse par un motif digne d'elle, c'est-à-dire très-noble, il fallait que celui qui avait fait cette action lui prêtât, pour adoucir l'envie, quelque motif moins honnête et plus vulgaire. »

Au reste, la plupart du temps, c'est de tresbonne foi qu'on médit, jugeant d'autrui d'à* pr/^s soi-même.

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