TIRÉES DES
lUrnÈBES ÉDITIONS DU LIVHE DES MAXIMES (1)
i. L'amour-propre est l'amour de soimême, et de toutes choses pour soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens : il ne se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête danft les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites : ses souplesses ne se peuvent représenter ; ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là, il est à couvert des yeux les plus pénétrants;
(i) Ces Pensées ont été supprimées on changées par fauteur dans les dernières éditions de son ouvrage.
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il y fait mille insensibles tours et retours* Là, il est souvent invisible àlui-même; il y conçoit, il y nourrit, et il y élève, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines ; il en forme de si monstrueuses, que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre, naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même ; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu'endormis, qu'il sMmagine n'avoir plus envie de courir dès qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés : mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même, n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui ; en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet, dans ses plus grands intérêts et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout, de sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses attachements, <ni*il e«saye de rompre inutilement à la vue
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^les malheurs extrêmes qui le menacent.
Cependant il fait quelquefois, en peu de temps et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années; d'où l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets; que son goût est le prix qui les relève et le fard qui les embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est de tous les contraires, il est impérieux et obéissant, gincôre et dissimulé, miséricordieux et fjruel, timide et audacieux : il a différentes inclinations, selon la diversité des tempéraments qui le tournent et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt aux plaisirs. Il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences : mais il lui est indifférent d'en avoir plusieurs, ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en plu- ^' sieurs, et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui plaît. Il est inconstant} et, outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui jiaissent de lui et de son propre fonds. Il est inconstant, d'inconstance, de légèreté, d'amour, de nouveauté, de l'assitude et da
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dégoût . Il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier empressement et avec des travaux incroyables à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est bizarre, et met souveni; toute son application dans les emplois les plus frivoles ; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions ; il vit partout, et il vit de tout ; il vit de rien ; il s'accommode des choses et de leur privation; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre ; il entre dans leurs desseins; et, ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte, il travaille lui-même à sa ruine; enfin il ne se soucie que d'être, et pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il so rétablit en un autre. Quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre ou le changer, et, lors même qu'il est vaincu, et qu'on croit en être défait, on 1a retrouve qui triomphe dans sa propre
MAXIMES El RÉFLEXf iNS
défaite. Voilà la peinture de Tamour-propre, dont toute la vie n'est qu'une grandes et longue agitation. La mer en est une ima^e sensible, et Tamour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées et de ses éternels mouvements.
2. Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de la chaleur ou de la froideur du sang.
3. La modération, dans la plupart des hommes, n'a garde de combattre et de fioumettre Tambition, puisqu'elles ne peuvent se trouver ensemble ; la modération n'étant d'ordinaire qu'une paresse, une langueur et un manque de courage ; dc manière qu'on peut justement dire à leuîégard que la modération est une bassesse de l'âme, comme l'ambition en est l'élévation.
4. La modération dans la bonne fortune n'est que l'appréhension de la honte qui Bdit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.
5. La modération des personnes heu- , renses est le calme de leur humeur^ ' adoucie par la possession du bien.
6. La modération est une crainte de Tenvie et du mépris, qui suivent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une ostentation de la force de notre esprit : enfln»
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pour la bien définir, la modération des hommes dans leurs plus hautes élévations, est une ambition de paraître plus grands çue les choses qui les élèvent.
7. Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire en lui.
8. La modération est comme la sobriété: on voudrait bien manger davantage, mais on craint de se faire mal.
9. Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions point si aises d'en remarquer aux autres.
10. La jalousie ne subsiste que dans les doutes; Tincertitude est sa matière : c'est une passion qui cherche tous les jours de nouveaux sujets d'inquiétude et de nouveaux tourments. On cesse d'être jaloux dès que l'on est éclairci de ce qui causait la jalousie.
11. L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se découvre par sa fierté ; de sorte qu'à proprement parler, la fierté est l'éclat et la déclaration de l'orgueil.
12. La nature, qui a si sagement pourvu à la vie de l'homme par la disposition admirable des organes du corps, lui a sang doute doDué Torgueil pour lui épargner la
douleur de connaître ses imperfections et «es misères.
13. Nous ne nous apercevons que des emportements et des mouvements extraordinaires de nos humeurs et de notre tempérament, comme de la violence de la colère ; mais presque personne ne s'aperçoit que ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne doucement et imperceptiblement notre volonté à des actions différentes : eUes roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et exercent successivement un empire secret en no':<s-mémes ; de sorte qu'elles ont une part considérable en toutes nos actions, sans 4ue nous le puissions reconnaître.
14. La complexiop qui fait le talent pour les petites choses, contraire à celle qu'il faut pour le taler/ des grandes.
15. C'est une espèce de bonheur de connaître jusqu'à quel point on doit être malheureux.
16. Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs.
17. La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux.
18. Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune pour pouvoir répondre de ce que Ton fera.