‹ Maxims & réflexions moralesChapitre 5 sur 64 · ÉTUDE SUR LA ROCHEFOUCAULD XI · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR LA ROCHEFOUCAULD XI

par un motif égoïste. Et comment , dans un cas donné, savoir par lequei des deux? Ellesmêmes ne peuvent vous rapprendre : c'est le secret de la conscience qui les accomplit. En se bornant à interroger les actions humaines, on ne peut donc arriver à rien de certain sur les motifs qui les déterminent; elles se prêtent avec la même facilité aux interprétations les plus diverses, et justifient avec la même complaisance les systèmes les plus opposés...»

Quoi qu'il en soit, le monde en générai est assez de Tavis de La Rochefoucauld , dans la pratique du moins, sinon en théorie, et adopte volontiers cette formule : Croyez toujours le plus de mal possible, rarement vous vous tromperez.

Je ne sais plus quei humoriste a écrit la boutade suivante : « Vous arrêtez un passant, et vous lui dites : Je vois un crime ddm ta vie ! L'homme se trouble, il regarde dans son passé, et il en voit deux. »

Lorsqu'un étudiant du quartier Latin veut se débarrasser d'une maîtresse, il n'a qu'à lui écrire ces trois mots : Je sais tout ! il est sûr> dit-on , de rencontrer juste.

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Mais, s'il vaut mieux risquer d'absoudre deux coupables que de condamner un innocent, ce n'est pas seulement dans un tribunal que cette régie est de mise, c'est dans la conduite quotidienne de la vie. Le pessimisme est une calomnie, l'optimisme est une duperie ; il ne faut être ni calomniateur ni dupe ; mais, si Ton devait choisir absolument, il vaudrait mieux être optimiste. La Rochefoucauld a choisi le contraire. Il rapporte toutes nos actions à un seul mobile, Vamour^propre, — sous ses deux formes : égoïsme ou orgueil. Ainsi, donnez à ce sceptique tous les boutsrimés que vous voudrez , sur les rimes les plus diverses, il vous fera toujours les mêmes vers ; à Pamour de soi, sous ces deux aspects, il rapporte toutes les actions , les plus différentes, les plus opposées.

L'amour-propre est pour lui la clef de toutes les énigmes de la vie humaine. Vous reconnaissez là un homme lassé et dégoûté des aventures galantes et politiques.

Le monde , biasé aussi , voit à peu prés de même. Les éléments de la conjecture au sujet de telle ou telle action sont, d'une part, ce

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que Ton croit savoir du caractèr?^ de celui qui Ta faite ; de l'autre, le caractère de celui qui Ja jugre. Les bons supposent volontiers de bons motifs ; les méchants ou les sots en supposent de méchants ou de sots. De même qu'on ne trouve dans un livre qu'autant d'esprit que Ton en a, on ne peut aussi sentir que dans la mesure de son propre mérite ou de sa propre délicatesse le mérite ou la délicates d'autrui. Attendez-vous donc à ce que te gens sans esprit et sans cœur, c'est-à-dire un très-grand nombre de gens, supposent à vos actions les motifs mesquins qui règlent ie« leurs. Attendez-vous à ce que, chaque jour, sans que vous puissiez soupçonner comment ni pourquoi, on vous fasse parler et agir contrairement à vos sentiments et à vetre caractère, conformément à la méchanceté ou à lar sottise de ce très-grand nombre. Attende:^vous à cela, dis-je, et, tout en vous y attendant, vous ne laisserez pas d'être encore sur* pris et de vous affliger.

A un homme d'argent, par exemple, com~ ment persuaderiez-vous que ce n'est pas Fargent qui vous préoccupe, et que vous en faite»

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peu de cas? Un orgueilleux croira malaisément que la gloire ne vous tente guère. Un esprit subtil cherchera des subtilités A. expliquer votre conduite. Un petit esprit vous prêtera des petitesses. Un lâche vous attribuera une lâcheté pareille à la sienne. Enfin, le vulgaire vous fera cadeau, pour expliquer vos actions, d'une provision de sottises et de vilenies.

S*ii vous arrive d'essuyer quelque persécution en combattant pour ce que vous croyez la vérité, vous aurez Thumiliation d'être plaint par les moins méchants des imbéciles, qui mesurent Thonneur au succès et croient que Finsuccés fait regretter la lutte. Vous serez honoré, vive Dieu ! de la commisération de ce bétail. La dernière chose dont on s'avisera , c'est que vous avez agi de telle sorte parce que c'était votre devoir. Et si Ton s'en avise enfin par hasard, on se gardera bien de s'arrêter à cette idée , désagréable pour ceux qui a'ont pas agi de même. Mais vous, dans votre cœur, vous vous direz, avec les héros de Corlaeille :

le îe ferais encor J\avais à le faire l

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n arrive parfois qu'une mauvaise action nous attire beaucoup moins de médisances qu'une bonne action de calomnies. Le ïâit est que peu d'hommes admettent qu*un de leura semblables soit honnête. Ils aiment mieux recourir aux suppositions, je ne dis pas seulement les plus outrageuses, mais les plus invraisemblables , les plus impossibles , que d« croire à la réalité qui leur saute aux yeux , lorsque cette réalité est l'honnêteté d'autruï^ qm les humilierait s'ils y croyaient.

Comme les lâches , quoiqu'ils se donnent U nom de sages, ne peuvent s'empêcher par moments de se savoir mauvais gré de leur lâcheté, dont ils ont conscience en dépit d'euxmêmes, ni de reconnaître secrètement la verta d'autrui, qu'ouvertement ils contestent, ils m laissent échapper aucune occasion de desser vir ou de calomnier ceux qu'ils appellent imprudents, ambitieux, cerveaux brûlés, c'ea^ à-dire ceux qui croient fermement à queiq^i^^s chose, et qui agissent conformément à lemcroyance, sans jamais reculer d*un pas, saîis jamais céder rien à la fortune adverse , ams jamais déserter leur principe, sans jan)ais tm^

Tfli £TUDE sur la ROCHEFOUCAULD

Ml leur drapeau , pour quelque prix que ce puisse être. Ainsi les braves cœurs et les esprits sincères, tandis qu'ils ne songent qu'à ^re leur devoir, ont une foule d'ennemis qu'ils ne soupçonnent point, et que leur vertu même leur suscite. Tout cela pullule et grouille autour d'eux, et travaille à leur nuire.

Les actions humaines sont rarement aussi l^nnes ou aussi mauvaises qu'elles le paraissent.

On. voit l'action, avons-nous dit ; mais on m voit pas le motif. Bien plusl l'action ellemême, est-ce qu'on la voit toujours? Souvent m n'en voit que le résultat, et c'est là-dessus qu'on la juge! Pourtant un mince résultat peut suivre un effort magnanime, et réciproquement, un résultat immense peut naître de quelque essai capricieux. Le grand Corneille encore proteste, pour sa part, contre de pareils jugements :

Sire, c'est rarement quUl s'offre une matière

A montrer d'un grand cœur la vertu tout entière;

Suivant l'occasion, elle agit plus ou moins,

Et paraît forte ou faible aux yeux de ses témoini.

Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce,

S'attactie à son elTet pour juger de sa force. .

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Il vent qu'on soit égal en tout temps, en tons lieux» Il n'examine point si lors on pouvait mieux, Ni que, s'il ne voit pas toujours une merveille, L'occasion est moindre et la vertu pareille.

Pour apprécier toute conduite, on doit toujours examiner trois choses : l'intention , les moyens et le résultat. Mais la troisième est celle qui importe le moins , au point de vue moral ; la première est celle qui importe le plus ; la seconde dépend de la première, et en suit la nature.

Celui-là seul qui fait l'action peut en connaître le motif ou les motifs. Et encore ! je dis qu'il le peut ; je devrais dire qu'il le pour^ rait, à la condition qu'il eût pris dés longtemps l'habitude d'être sincère avec lui-même et de s'analyser, chose très-ardue ! Autrement, avec quelle facilité on s'en laisse conter par soi-même et Ton devient sa propre dupe I

Un honmie qui se vend ne dit pas : Je me vends! Il ne le dit ni à autrui ni à lui-même. Non, mais il se met à considérer que la sagesse est de s'accommoder aux temps ; qu'un homme n'est pas de force à lutter contre le courant des circonstances : aue ce qu'il a pris

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jusque-là pour fermeté n*est peut-être qu'obs» tination; qu'il ne faut pas rester homme dô théorie et vivre dans Tabstrait, qu'il faut devenir esprit pratique ; que, si les idées ont lem» droits, les faits aussi ont leur pouvoh» ; qu'ïi n'y a rien d'absolu dans la vie; qu'après tout tel principe, qu'il a tenu pour vrai jusqu'à ce jour, ne Test peut-être pas autant qu'il le croyait , ou ne l'est pas plus que tel autre, que soutient le parti rîontraire ; que l'on a fait assez de sacrifices à une cause contre laquelle le ciel s'est prononcé ; qu'on se doit à sa famille autant qu'à sa patrie, et que cette patrie elle-même on trouvera peut-être encore moyen de la servir, et mieux, dans un camp que dans l'autre , etc. Voilà par quelle pente insensible de sophismes et d'arguties on Abandonne son devoir et on descend aux lâchetés.

Et le lendemain même du jour où, par suite de ces beaux raisonnements, ou s'est vendu, on ne déblatère pas avec moins d'assurance contre ceux qui se vendent. Et ce n'est pas un rôle que Ton prend pour couvrir son infamie de son impudence; non , c'est de bonne loi, avec ingénuité.

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