‹ Maxims & réflexions moralesChapitre 59 sur 64 · De TAir et des Manières · texte numérisé non relu

De TAir et des Manières

Il y a un air qui convient à la figure et aux talents de chaque personne : on perd toujours quand on le quitte pour en prendre un autre.

Il faut essayer de connaître celui qui nous est naturel, n'en point sortir, et le perfectionner autant qu'il nous est possible.

Ce qui fait que la plupart des petits enfants plaisent, c'est qu'ils sont encore renfermés dans cet air et dans ces manières que la nature leur a donnés, et qu'ils n'en connaissent point d'autres. Ils les changent et les corrom/oent quand ils sortent de

Tenfance ; ils croient qu'il faut imiter ce qu'ils, voient, et ils ne le peuvent parfaitement imiter, il y a toujours quelque chose de faux et d'incertain dans cette imitation. Ils n'ont rien de fixe dans leurs manières, ni dans leurs sentiments; au lieu d'être en effet ce qu'ils veulent paraître, ils cherchent à paraître ce qu'ils ne sont pas.

Chacun ^eut être un autre, et n'être plus ce qu'il est; ils cherchent une contenance hors d'eux-mêmes, et un autre esprit que le leur ; ils prennent des tons et des manières au hasard; ils en font des expériences sur eux, sans considérer que ce qui convient à quelques-uns ne convient pas à tout le monde, qu'il n'y a point de règle générale pour les tons et pour les manières, et qu'il n'y a point de bonnes copies.

Deux hommes néanmoins peuvent avoir du rapport en plusieurs choses, sans être copie l'un de l'autre, si chacun suit son naturel ; mais personne presque ne le suit entièrement': on aime à imiter. On' imite souvent, même sans s'en apercevoir, et on néglige ses propres biens pour des biens étrangers, qui d'ordinaire ne nous connennent pas.

Je ne prétends pas, par ce que je dis, nous renfermer tellement en nous-mêmes, que nous n'ayons pas la liberté de suivre des exemples, et de joindre à nous des

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qualités utiles ou nécessaire», que la nsk-s ture ne nous a pas données. Les arts et les sciences conviennent à la plupart de ceux qui s'en rendent capables. La bonne grâce et la politesse conviennent à tout le monde; mais^ces qualités acquises doivent savoir un certain rapport et une certaine union avec nos propres qualités, qui les étendent et les augmentent imperceptiblement.

Nous sommes élevés à un rang et à des dignités au-dessus de nous, nous sommes souvent engagés dans une profession nouvelle, où la nature ne nous avait pas destinés. Tous ces états ont chacun un air qui leur convient, mais qui ne convient pas toujours avec notre air naturel. Ce changement de notre fortune change sou-^ vent notre air et nos manières , et y ajoute Tair de la dignité, qui est toujours faux quand il est trop marqué, et qu'il n'est pas joint et confondu avec Tair que la nature nous a donné. Il faut les unir et les mêler ensemble, et faire en sorte qu'ils ne paraissent jamais séparés.

On ne parle pas de toutes choses sur un même ton, 8t avec les mêmes manières.

On ne marche pas à la tête d'un régiment, comme or marche en se promenant. Mais il faut qu'un même air nous fasse dire naturellement des choses différentes, et qu'ii

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nous fasse marcher différemment, mais toujours naturellement et comme il convient de marcher à la téte d'un régiment et à une promenade.

Il y en a qui ne se contentent pas de renoncer à leur air propre et naturel pouï suivre celui du rang et des dignités où ils sont parvenus. Il y en a m^me qui prennent par avance l'air des dignités et du I rang où ils aspirent. Combien de lieute- I nants-généraux apprennent à être maréchaux de France : combien de gens d« robe répètent inutilement l'air de chancelier, et combien de bourgeoises se donnent Tair de duchesses !

Ce qui fait qu'on déplaît souvent, c'est que personne ne sait accorder son air et ses manières avec sa figure, ni ses tons et ses paroles avec ses pensées et ses sentiments : on s'oublie soi-même, et on s'en éloigne insensiblement; tout le monde presque tombe par quelque endroit dans ce défaut; personne n'a l'oreille assez juste pour entendre parfaitement cette sorte de cadence.

Mille gens déplaisent avec des qualités aimables; mille gens plaisent avec de moindres talents. C'est que les uns veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, les autres sont ce qu'ils paraissent, et enfin quelques avantages ou quelques désavantages que

LA ROCHEFOUCAULD

nous ayons reçus de la nature, on plaît à proportion de ce qu'on suit Tair, les tons, les manières et les sentiments qui con- Tiennent à notre état et à notre figure, et on déplaît à proportion de ce qu*0D s*en éloigne.

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