LETTRES
Les denx tiers de récrit qu'on m*a mon tré, et que l'on dit qui court sous mon nom, ne sont point de moi , et je n'y ai nulle part. L'autre tiers, qui est vers la fin, est tellement changé et falsifié dans toutes les parties et dans le sens. Tordre et les termes, qu'il n'y a presque rien qui soit conforme à ce que j'ai écrit sur ce sujet-là; c'est pourquoi je le désavoue comme une chose qui a été supposée par mes ennemis ou par la friponnerie de ceux qui vendent toute sorte de manuscrits sous quelque nom que ce puisse être.
Madame la marquise de Sablé, M. de Liancourt et M. Esprit ont vu ce que j'ai écrit pour moi seul. Ils savent qu'il est entièrement différent de celui qui a couru, et qu'il n'y a rien dedans qui ne soit
(1) Ces lettres de La Rochefoncauld ont été copiéei snr les orignaux; ce ne sont en partie que des billets, mais elles intéressent par les détails qu elles contien» nent relativement aux Maximes j elles font connaître furtout la manière dont ce recueil a été composé.
fl58 LA KOGHEFOUGAULD
comme il doit être dans ce qui regarde M. le prince. M. de Liancourt le lui a témoigné, et il en a paru persuadé ; ainsi il n'est pas nécessaire d'entrer davantage en matière, et je suis d'avis non-seulement qu'on ne dise plus rien là-dessus, maig qu'on ne réponde même autre chose que ce que je viens de dire, à quelque objection que Ton puisse faire.
Il faut aussi dire la même chose pour ce qui regarde M. de Longueville.
Pour ce qui est de l'article qui parle de l'affaire de THôtel-de- Ville, il ne me paraît pas qu'il y ait rien dans ce que j'ai vu qui puisse déplaire à M. Esprit, puisqu'après avoir dit l'impression que cette affaire-là. fit dans le monde, on me fait dire ensuite que je crois que M. le duc d'Orléans et lui n'y eurent aucune part. C'est, en effet» tout ce que je puis dire de cette action, dont je n'ai jamais eu de connaissance bien particulière, étant arrivée deux jours après celle de Saint-Antoine, qui est un temps où je n'étais pas e» état d'entendre parler d'aucune affaire.
A LA Marquise DE SABLÉ
Vorteail, S7 août.
Je suis bien fâché d'avoir appris par M. Esprit que vous continuiez de faire les choses du monde les plus obligeantes pour
■AXlttfiS ET RÉFLEXIOUS 150
moi ; car je voulais être en colère contre vous de ne me faire jamais réponse, et de dire tous les jours mille maux de moi à La Plante; j'ai quelquefois envie de croire que c'est par malice que vous me faites tant de bien, et pour m'ôter le plaisir d'avoir sujet de me plaindre de vous. Au reste M. Esprit me mande qu'il est ravi de quelque chose que vous avez écrit. Je TOUS demande en conscience s'il est juste 'jue vous écriviez de ces choses-là sans me ies montrer : vous savez avec combien de bonne foi j'en ai usé avec vous, et que les sentences ne sont sentences qu'après que vous les avez approu v^ées. Il me parle aussi d'un laquais qui a dansé les tricotets sur 1 échafaud où il allait être roué. Il me semble que voilà jusqu'où la philosophie d'un laquais méritait d'aller. Je crois que toute gaieté en cet état-là vous est bien suspecte. Je pensais avoir bientôt l'honneur de vous voir, mais mon voyage est un peu retardé. Je vous baise très-humblement les mains.
A LA MÊME
Je ne pensais pas vous pouvoir faire des reproches dans un temps où vous me faites tant de bien; mais enfin je trouve que vos soins et vos bontés demandent toute autre chose de moi, que de souffrir patiemment votre silence. Je viens d'en faire mes
LA ROGHEFOUCAULD
plaintes à Gourville, qui va passer en Languedoc, en Provence et en Dauphiné, et qui sera cependant dans trois semaines à Paris. Il me parle si douteusement du jour du mariage, que je ne vous en puia rien dire d'assuré. Je suis même fâché qu'il n'ait rien remarqué de vos bons amis les Espagnols qui les fasse juger dignes de l'estime que je vous en ai vue faire. On ne
Sarle que de la magnificence des habits e notre cour: il me semble que c'est mauvais signe pour ceux qui les portent, et
Îu'ils devraient souhaiter qu'on parlât 'eux aussi. Continuez-moi l'honneur de vos bonnes grâces, et croyez s'il vous plaît que personne du monde ne les souhaite et ne les estime tant que moi.
A LA MEME
A la Tesne, le si jain.
J'étais assez persuadé que vous trouveriez des raisons pour justifier votre silence ; mais je ne croyais pas que vous voulussiez en même temps me reprocher de manquer de soin pour vous, et de curiosité pour savoir l'état où vous avez trouvé la personne que vous avez vue depuis peu. On m'en a dit des choses si différentes sur les sentiments qu'elle a pour moi, que J'avoue que vous m'obligerez sensiblement de me dire sans façon ce que vous en avez remarqué; car, à vous parler franchement, je ne puis
MA&illES ET RÉFLEXIONS
comprendre qu'une personne qui donne tous les jours des marques d'une piété si extraordinaire ait mieux aimé preîidre le parti de se plaindre de moi avec aigreur, et de m'aecuser d'avoir fait un ouvrage qu'elle connaît bien que je n'ai pas fait, que d'ajouter foi au témoignage que vous lui en avez rendu. Ce que je vous en dis ne changera jamais rien à la conduite respectueuse que je me suis imposée sur son sujet ; mais je voudrais bien savoir par une personne qui voit les replis du cœur comme vous, quels sont ses véritables sentiments pour moi ; je veux dire si elle a cessé de me haïr par dévotion ou par lassitude, ou pour avoir connu que je n'ai pas eu tout le tort qu'elle avait cru. Enfin ♦'je vous demande de m'apprendre ce qui vous a paru là-dessus; car je croirai bien mieux ce que vous m'en direz que tout ce que j'ai vu d'ailleurs. Je ne vous dirai rien de ma belle-fille, puisque La Plante vous en a assez entretenue, si ce n'est que tout de bon il n'y a jamais eu une meilleure et plus commode personne ; elle est aussi enfant presque que quand elle a eu l'honneur de vous voir ; mais avec cela elle a de l'esprit et de la douceur, et une complaisance admirable. Vous ne vous plaindrez plus, après avoir lu cette lettre, de ma paresse ni de mon peu de curiosité,* mais je crains bien que vous ne vous plaigniez de sa longueur ; mais plus je vous en ferais d'excuses ici. et plus j'augmenterais ma faute.
LA ROCUirOUCàCLD. ^ 6
A LA MÊME
C'est ce que vous m'avez envoyé qui me pend capable d'être gouverneur de M. le Dauphin, depuis Tavoir lu, et non pas ces sentences que j'ai faites. Je n'ai en ma vie rien vu de si beau, ni de si judicieusement écrit. Si cet ouvrage-là était publié, je crois que chacun serait obligé en conscience de le lire, car rien au monde ne serait si utile : il est vrai que ce serait faire le procès à bien des gouverneurs que je con nais. Tout <k' que j'apprends de cette morte dont vous me parlez me donne une curiosité extrême de vous en entretenir; vous savez que je ne crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les replis du cœur. Ce n'est pas que je ne croie tout ce qu'on dit là-dessus, mais enfin je croirai l'avoir vu quand vous me l'aurez dit vous-même. J'ai envoyé des sentences à M. Esprit pour vous les montrer, mais il ne m'a point encore fait réponse, et il me semble que c'est mauvais signe pour les sentences.^ Je vous baise très-humblement les mains, et je vous assure, madame, que personne du monde n'a tant de respect pour vous que moi.
MAXIMES ET RÉFLEXIOi^S 163