SCÈNE V
MAXWEL, GOULDEN.
GOULDEN, après un silence.
Et si ces dernières paroles, dont tu invoques d'avance le témoignage, n’étaient pas telles que tu les attends?
MAXWEL.
Cela prouverait que l’orgueil est plus fort chez cet homme que le repentir.
GOULDEN
L’orgueil!... tout homme en a sa dose; mais plus que tout autre celui qui se croit infaillible.
La justice doit l’étre.
GOULDEN
Parole terrible, tranchante comme une hache! tu oublies que le doute est le commencement de la sagesse.
MAXWEL.
La foi en est le couronnement.
GOULDEN
La foi en ce qui est divin, soit ! — Mais en ce qui est purement humain? Tiens! Maxwell permets une fois à ton vieil ami de te dire toute sa pensée. — Assurément tes pareils honorent l’humanité! Tu es l’homme juste par excellence, l’homme du devoir, le vir probus de l’antiquité. — Mais tes fonctions ont fini par transformer ton âme et l’ont faite à leur image; investi du droit de vie et de mort sur tes semblables, tu t’es enivré de ta sagesse, de ta clairvoyance, de ta justice! l’homme chez toi s’est absorbé dans le juge; eh ! bien ! j’ose te le dire : Souviens- toi que tu es homme !
MAXWEL.
Franchise pour franchise! — Q ,,e me parles-lu d’erreur ou de vérité, toi qui n’as d’autre doctrine que de n’en pas avoir? Avant de condamner ma foi, peux-tu me dire où conduit ce pyrrhonisme énervant qui accepte toutes les hypothèses sans rien nier, sans rien affirmer; qui enveloppe le faux et le vrai, le bien et le mal dans la même injustice ou dans la même indulgence? — Il conduit fatalement et livre sans défense un cœur comme le tien à ces surprises du sentiment où la raison disparaît, où la vérité fait naufrage! — Eh bien! le sentiment, quelque respectable qu’il soit, ne saurait prévaloir contre des faits avérés, prouvés jusqu’à l’évidence.
GOULDEN
C’est là ce que je conteste! tu résous la question par la question. Qui lésa contrôlés, ces faits? qui les a pesés, médités, approfondis? toi seul ! — Le tribunal c’est toi. Quelles garanties offre à l’accusé cette justice de corrégidor qui semble au milieu de notre civilisation un héritage des siècles de barbarie. Je ne veux pas médire des lois de mon pays; mais il m’est permis de jeter un regard sur des nations où déjà se montrent en germe des législations nouvelles n’ayant plus seulement pour base l’intérêt de la société, mais celui de l’individu, et ressuscitant le vieux droit romain pour
MAXWEL
faire la balance égale entre l’accusation et la défense. Alors même que ces doctrines auront porté, tous leurs fruits, l’erreur sera encore possible, sans doute; mais quelque douleur que la société en éprouve, elle pourra se rendre ce témoignage qu’elle aura fait tout ce qui est humainement possible pour Pevitcr. Ici, je ne vois qu’un juge, seul responsable devant Dieu et devant les hommes, et, si je uc doute pas de sa conscience, j’ai bien le droit de m’oirrayer de son isolement.
MAXWEL.
Crois- lu que je n’aie pas songé souvent à cette responsa- bilité dont tu parles? Lourd fardeau, sans doute, qui m’eût écrasé, si Dieu n’était venu à mon aide. Oui, je voudrais le partager! mais, tant que je le porte seul mon devoir est de le porter sans faiblir, et tes doutes, qui ne sont en somme que des défaillances de ton esprit, n’ébranleront pas une conviction qui équivaut pour moi à la certitude.
. GOl'LDEN.
A la probabilité, rien de plus!
Mais vois donc les faits! — Incline-toi, rends-toi devant leur implacable logique! — C’est le 15 octobre: — Il y a fête chez la Mariani; le comte d’Asfeld y passe I 3 soirée; il joue; il gagne une somme considérable, dix mille florins; vers cinq heures du matin il part. — Le jour n’est pas encore levé. — Au détour d’une rue il est assailli, assassiné à coups de couteau. — Un veilleur de nuit accourt à ses cris, et voit fuir un homme dans la direction de l’Isar, du côté d’Oberghicssen. Cinq heures sonnaient. Le comte meurt sans pouvoir proférer un mot. La somme qu’il portait est intacte. Le vol n’est donc pas le mobile du crime. A quoi l’attribuer?... Un maître-tisserand, du nom de Bultler, habite une cabane attenant à une propriété du comte, dans le faubourg d’Obcrghicssen ; débiteur d’une année de loyer, cet homme est pauvre! il est sous le coup d’une saisie qui le laissera sans pain et sans asile, lui et sa famille!... Dans la soirée qui a précédé le crime, il a été vu suppliant le comte de lui accorder un délai ; le comte partait pour se rendre chez la Mariani; il a repoussé Bottier durement, cruellement. Bultler 11 c rentre chez lui qu’à six heures du matin; qu’a-t-il fait de la nuit?... 11 est allé s’enivrer pour noyer son chagrin, dit-il!... Oui; mais en sortant delà taverne?... 11 ne s’en souvient plus!... lia du sang aux mains, une blessure au front; pourquoi ? Il croit avoir fait une chute, un passant l’a secouru et lui a lavé le front à une fontaine. Quel est ce passant?... U ne peut donner son signalement; la nuit l’a empêché de le voir. Le récit du crime court dans
zed b'
tout Munich, et ce passant ne se présente pas pour sauver la vie de cet homme!... non! car il n’existe pas! car l’assassinat du comte d’Asfeld est une vengeance, une vengeance de Buttler!... Et maintenant, si tu l’oses, proclame son innocence!...
GOl'LDEN.
Voilà de graves présomptions, sans doute; mais des présomptions ne sont pas des preuves. Tu parlais de certitude tout à l’heure, et moi de probabilité. Lh bien le calcul des probabilités est une science purement mathématique. Divise l’unité en cent, en mille parties ; soustrais une seule de ces parties et l’unité n’existe plus!... Il y ici deux unités égales en présence, le crime et le châtiment!... Admets dans l’accusation un millième de présomption, un milième seulement, en faveur de l’innocence, le reste équivaut-il à la mort qui est la certitude, c’est-à-dirc l’unité!...
MÀXWEL.
Ton système aboutirait à une iudulgence qui désarmerait la société! Il y a les preuves morales aussi qui s’imposent à l’esprit avec autant de force que l’évidence mathématique!
GOULDEN
Ah! je t’attendais là!... Oui! il y a les preuves morales, et elles sont pour moi!... Je l’ai vu, ce Rutiler! je l’ai vu soutenant, consolant sa malheureuse femme, à demi folle; embrassant ses enfants en larmes; résigné, devant l’arrêt qui le frappe, sans ostentation, sans grimace!... j’ai observé ses traits, son regard, et j’y ai lu, écrits par la nature même, treute ans de travail, de probité, de dévouement, de patience ! On s’est enquis de son passé, on a scruté sa vie ! quel témoignage a démenti celui-là? aucun, et cette existence irréprochable n’aurait abouti qu’à cette vengeance aveugle, à ce crime stupide ! allons donc !...
MAXWEL.
L’ivresse explique loht. '
GODLDEN.
Oui, si, l’ivresse passée, il eût tout avoué; si le repentir eût suivi le crime! pour qui sait y lire, le dis- je, le visage de, l’homme est un livre ouvert qui ne peut tromper. Ton frère, — pardon si je te parle de ton frère, mais un argument e9t un argument, — ton frère porte dans ses traits le signe irrécusable de toutes les mauvaises passions. L’éducation a pu lui mettre un frein, mais il ne mentira jamais complètement à sa nature. Eh bien ! il n’y a pas trace de crime sur le visage de Buttler; c’est la tète d’un honnête homme et non d’un assassin!...
MAXWEL
MAXWEL.
A merveille! la physiognomonie de Lavater appliquée à la procédure criminelle et devenant, malgré l'évidence des faits, le critérium de la culpabilité ou de l’innocence!... Pourquoi t’arrêter en si beau chemin ?... Pourquoi, si notre front porte le signe indélébile de nos instincts, ne pas en faire remonter, avec Mesmer, la responsabilité jusqu’aux planètes?
COULDEN.
Laissons les planètes en repos ! Elles ont fait de Mesmer un académicien, cela suffit !... Je né leur attribue pas plus tes vertus que les vices de ton frère; je m’en tiens aux origines; fils du même père, vous avez eu deux mères différentes; la tienne, modèle de dévouement et de pieuse austérité; la sienne, légère, coquette, dissipée, au point que ton père en est presque mort de chagrin!... voilà les véritables influences, les affinités mystérieuses qui relient les générations aux générations! le fluide subtil qui nous pénètre jusqu’à la moelle, et qui, selon qu’il s’accroît ou qu’il diminue, anoblit ou dégrade la race !
Doctrine exécrable, fatalisme destructeur de toute morale!
COULDEN.
Non ! car il n’exclut pas la lutte, et, par suite, le triomphe de l’esprit sur la matière, à la gloire de la liberté humaine 1
MAXWEL.
Que viens-tu me demander enfin ? je n’ai pas le droit de faire grâce.
COULDEN.
Tu as le droit d’accorder un sursis.
MAXWEL.
Qu’espères-tu?
COULDEN, après an silence.
Je n’ose te le dire.
MAXWEL.
Parle !...
COULDEN.
La femme de Buttler a vu l’inconnu qui a secouru son mari.
MAXWEL.
Elle l’a vu !...
COULDEN.
11 est absent! il revient! mais il arrivera trop tard, si tu n’accordes pas le sursis.
MAXWEL.
Elle l’a vu!... où?...
GOULDEN, après un silence t se frappant le front.
Là !...
MAXWEL.
Tu es fou !...
GOULDEN
Là, te dis-je ; non pas avec les yeux du corps, mais avec ceux del’esprit.
MAXWEL.
Tu en es encore à Swedenborg?
GOULDEN
Swedenborg évoquait un monde surnaturel qui n’a rien de commun avec un phénomène purement physique, une force analogue, à celle de l’aimant...
MAXWEL.
Ah! j’y suis! le fluide magnétique après le fluide subtil, n’est-ce pas? encore une découverte de ton charlatan de Mesmer?... Et puis, vous vous réveillâtes?
GOULDEN
Orgueilleux! de ce qu’une chose est nouvelle faut-il en conclure qu’elle est fausse?... Le domaine de l’inconnu n’estil pas immense?... Qui peut dire à la science: tu n’iras pas plus loin!... Qui peut répondre que le paradoxe d’aujourd’hui ne sera pas la vérité de demain?...
MAXWEL.
Si tu avais vécu il y a deux cents ans, je t’aurais fait brûler vif!
GOULDEN
Diantre ! je remercie le ciel de ne pas nous avoir fait naître deux cents ans plus tôt!