‹ Maxwel drame en cinq actes et un prologueChapitre 9 sur 115 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

MAXWEL, RUTTEN.

RUTTEN

Bonjour, monsieur mon frère!...

MAXWEL.

Ah! c’est vous!...

RUTTEN

C’est moi !... diantre! vous froncez déjà le sourcil!... Ai-je mal pris mon temps ?...

MAXWEL.

Vous arrivez on ne peut plus à propos, au contraire. J’avais à vous parler.

RUTTEN

Fort bien!... mais, comme je prévois ce que vous pouvez avoir à me dire, faites-moi la grâce de m’écouter d’abord. Vous n’aurez pas à me sermonner deux fois.

MAXWEL.

Parlez!...

Mon disco.urs ne sera pas long, le voici e# deux points : je n’ai plus un florin dans ma poche; en asez-vous dans la vôtre ?

MAXWEL.

Qu’avez-vous fait de l’argent que je vous ai donné le mois dernier ?

MAXWEL

Mais... j’ai commencé Toutes?

RÜTTEN.

par payer mes dettes.

MAXWEL.

RÜTTEN.

Toutes !

MAXWEL.

Vous mentez!... voici trois billets souscrits par vous et montant ensemble à la somme de trois mille florins!

RÜTTEN.

Comment !'ce traître de Waldeck a osé...

11 vous menaçait de poursuites; j’ai payé pour vous!

RÜTTEN.

Les trois mille florins?... mais je n’en ai pas touché la moitié; il y avait moitié à en rabattre.

MAXWEL.

11 fallait donc rabattre aussi moitié de la signature, c’està-dire de l’honneur!

RÜTTEN.

Est ce qu’on paye ces coquins-là?

MAXWEL.

On ne paye personne, avouez-le ! et l’on va perdre son argent, ou plutôt l’argent d’autrui, en compagnie de tous les débauchés de la ville, chez des filles perdues; chez la Mariani, par exemple, où le comte d’Asfeld vous a gagné, dans une seule nuit, la nuit même où il a été assassiné, plus de quinzp. cents florins!

RÜTTEN.

Eh bien! oui, j’ai joué ! où est le mal? vos plus grands seigneurs ne s’en font pas faute. Si, comme le comte d’Asfeld, j’avais gagné au lieu de perdre, vous me le reprocheriez moins sévèrement peut-être et je n’aurais pas à mendier vos libéralités.

MAXWEL.

VOUS VOUS trompez. (Prenant un calepin sur son bureau.) Si vous aviez gagné, j’aurais ouvert les tablettes du comte d’Asfeld, et, parmi quelques notes assez instructives sur les gens qu’il fréquentait, i’y aurais lu ce qui suit : Le chevalier Rutten, se défier de lui; il triche au jeu!...

Ah! le comte a écrit cela!

MAXWEL, lui tendant le calepin.

Voyez !..r

RÜTTEN, repoussant le calepin du geste.

Pardieu! j’en suis ravi!...

lo

MAXWEL.

Je ne vois pas ce qui peut causer votre ravissement.

RUTTEN

Je me reprochais de ne pas avoir assisté à ses funérailles; ceci me met à l’aise.

MAXWEL, se levant.

Voilà, si vos créanciers vous citaient en justice, les révélations qu’ils apporteraient au tribunal ; voilà l’opprobre dans lequel vous traîneriez. le nom de votre père!

RliTTEH.

Ah! tenez! pas tant de rigueur, je vous prie! tout est facile aux heureux de ce monde; il n’est pas malaisé d’étre Aristide quand on est Crésus!... ces tablettes m’accusent de tricher au jeu?... Eh bien! à défaut d’autre mérite, j’aurai du moins celui de la franchise... Oui!...

Infamie!

RUTTEN

N’exagérons rien!... il faut croire que M. d’Asfeld luimême était mon maître, puisqu’il me gagnait mon argent. Le chevalier de Gramont, en son temps, corrigeait, sans plus de scrupule, les caprices de la fortune et n’en passait pas moins pour un fort bon gentilhomme! La vertu, l’amitié, l’amour, tout triche en ce monde! et la nature elle-même, d’accord avec la loi, triche en faisant des aînés et des cadets, en donnant tout aux uns et rien aux autres!...

MAXWEL.

N’était-ce rien que l’héritage de votre mère, qui suffisait à vous faire vivre en galant homme et que vous avez dévoré en quelques mois ?

RUTTEN

Qu’appelez-vous vivre en galant homme? vous êtes modeste pour autrui, mon très-cher frère! mais cette modestie sied mal peut-être à celui qui possède une fortune seigneuriale, des fiefs, des châteaux, des terres, des vassaux, que sais-je!...

MAXWEL.

Et, si la loi vous eût admis au partage, qu’auriez- vous fait de cette fortune que vous me reprochez si amèrement?... Elle eût défrayé vos plaisirs, n’est-ce pas, jusqu'au jour où elle eût été engloutie, avec votre patrimoine, dans cette vie de débauche et de libertinage!... je lie l’ai pas fait servir à mes passions, moi!... je ne l’ai pas reçue comme un privilège, mais comme une obligation!... je'ne l’ai pas considérée comme une source de jouissances égoïstes, mais de devoirs à remplir et de bienfaits à répandre!... Allez dans ces fiefs,

MAXWEL

dans cns terres, dans ces châteaux !... allez demander ce qui me revient de cette fortune!... Ali! beaucoup, sans doute!.., mais ce n’est pas là ce que vous m’enviez!'... des bénédictions !

RUTTEN

Vertu commode qui permet à un frère de repousser la main de son frère!

MAXWEL.

Je ne la repousse pas!... je vous tends la mienne, si elle peut encore vous arrêter dans voire clin ie ! ... Le séjour de Munich ne vous est plus possible ; toutes les carrières vous y sont fermées; toutes les familles vous y redouteraient; la vie de désordre que vous y avez menée vous tient par trop d’altaches pour que vous n’y retombiez pas fatalement!... faites oublier votre passé en vous séparant de lui !

RUTTEN, ironiquement.

Et quelle sera ma résidence, je vous prie? Berlin, Vienne, Hambourg?...

MAXWEL.

Avec les mêmes tentations vous y retrouveriez les mêmes entraînements!... c’est l’Allemagne, c’est l’Europe, qu’il faut quitter!...

RUTTEN

Oh! oh! voici qui devient grave!

"MAXWEL.

La guerre de l’Indépendance vient d’éclater dans les colonies anglaises de l’Amérique... C’est un but offert à toutes les ambitions, à tous les repentirs! Le service d’une noble cause efface bien des fautes, et le plus indigne de la servir se relève de son indignité pour l’avoir servie!... Je ne vois pour vous que cette planche de salut; aurez-vous le courage de la saisir?

RUTTEN, remettant son chapeau.

Ah! c’est au Nouveau-Monde que vous voulez m’envoyer? là-bas! par delà l’Océan! chez les sauvages! et vous me paierez les frais du voyage, n’cst-il pas vrai? vous pousserez même la générosité jusqu’à me faire tenir, dans le plus bref délai, de quoi pourvoir à mes premiers besoins et à mou équipement! A la bonne heure ! Le calcul est des plus ingénieux, et c’est se débarrasser à bon marché d’uu frère qui vous gène et qui coûte trop cher!... Par malheur j’ai la faiblesse de tenir au monde civilisé, et tout impossible, que vous semble pour moi le séjour de Munich, je m’en contente I Je ne me seps ni d’àgeni d’humeur à faire un Quaker ou un Puritain! J’ai le mauvais goût de préférer les hasards du jeu à ceux de la guerre, les faux plaisirs de la table aux délices

de la gamelle, et le sourire diabolique d'une jolie fille à la gloire d’étre tué d’un coup- de fusil! J’ai bu à la coupe et j’y boirai !... Que si vous me refusez de quoi la remplir... Eh! bien! pardieu ! ne vous étonnez pas de me voir briser les flacons ! c’est vous qui l’aurez voulu!

MAXWEL.

Malheureux !... Dans cette voie de perdition tu descendras jusqu’au crime! Et Dieu veuille que de la fange tu ne glisses pas dans le sang!

RUTTEN

Qui parle de sang!, vous voyez des crimes partout ! quelques peccadilles tout au plus!... Et vous tenez trop à l’honneur du nom, je suppose, pour faire jamais un éclat qui' rejaillirait sur vous!

MAXWEL.

Moi!... (On entend des clameurs confases aa dehors, comme to bruit d’une foule qui passe.) Ecoute!.. .

RUTTEN

Qu’est-ce donc?

MAXWEL, allant ouvrir la fenêtre.

C’est Buttler, l’assassin du comte d’Asfeld, qu’on mène au supplice!

RUTTEN, avec un mouvement do terreur.

L’assassin!... aujourd’hui !...

MAXWEL, saisissant Rutten par le bras et le conduisant vors ta

fenêtre . ^

Viens ! regardc-le !... Si tu avais commis son crime, je te le jure devant Dieu, moi, tou frère, je te condamnerais comme je l’ai condamné.

RUTTEN, détournant la tête.

Laissez-moi !

MAXWEL.

Regarde-Je, te dis-je!... Et que ses traits se gravent dans ta mémoire avec mon serment!

RUTTEN

Non! non!...

Découvre-toi! c’est un mort qui passe!

RUTTEN, ôtant son chapeau et jetant un regard vers la fenêtre.

Ah!...

Il se rejette en arrière avec horreur et va, en chancelant, s’appuyer sur un fauteuil. Le bruit de la foule s’éloigne.

MAXWEL, après un long silence.

Rutten! je ne veux pis que vous puissiez m’accuser de vos fautes!... Je vous ferai une modique pension qui vous mettra à l’abri de la misère; mais au delà...

MAXWEL

RUTTEN

Non!... je... je ne veux plus... je pars!...

MAXWEL.

Vous partez?

RUTTEN

Ne m’avez-vous pas parlé... du Nouveau-MondeJ’... Eh! bien!... soyez content!... j’obéis!...

MAXWEL.

C’est bien!... j’ai foi dans votre parole!... (il vaoivrir un des tiroirs de son bureau et en tire une bourse qu’il donne à Rutten.) Tenez! voici de quoi vous conduire à New-York; là, vous vous adresserez à notre consul; il aura des instructions... Que Dieu vous conduise!... *

RBTTEN.

Adieu !...

Il sort.

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