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CHAPITRE V

Le feu mis au Louvre par les paillasses des nièces de Mazarin. — Les générosités économiques du cardinal. — Colbert continue à puiser à toutes les sources pour accumuler ses trésors. — Emploi partie en diamants, partie en terres, telles que les duchés de Mayenne et deXiuernais, les domaines de Marie, de Ham et la forêt de Saint-Gobain. — Autres revenus territoriaux provenant du domaine de l'Etat. — Projet d'un établissement considérable en Alsace. — Spéculations pour les fournitures des armées. — Fraude au péage de Valence du droit sur les blés. — Le cardinal Mazarin force la main aux surintendants des finances. — Servien réduit à l'impuissance. — Rivalité entre Servien et Fouquet, tous les deux surintendants des finances. — Emprunt pour peser en l'Allemagne sur l'élection du successeur de Ferdinand III. — Difficultés pour opérer cet emprunt. — Fouquet se plaint des propos tenus contre lui par le cardinal et par Servien. — Le cardinal exige de rigoureuses poursuites contre un conseiller au parlement et contre les auteurs de libelles. — Après Servien la direction des finances échappe à Fouquet lui-même. — Fouquet, mis sous la main de Colbert, n'est plus que l'agent du cardinal. — Mazariu opère sous un nom d'emprunt l'avantageuse spéculation des fournitures des armées. — Brouille de l'abbé Fouquet contre son frère le surintendant, suscitée par Colbert. — Colbert travaille déjà à supplanter Nicolas F'ouquet. — Le surintendant trahi par Delorme, son premier commis échappe cependant au péril de sa chute. — Querelles entre mademoiselle de Montpensier et l'abbé Fouquet. — Chapelain utilisé par Colbert dans les spéculations du cardinal. — Acquisitions en Hollande par l'orfèvre Lescot. — Spéculation malheureuse à Madagascar. — Colbert redoute de voir sa situation compromise par les maladresses diplomatiques de son frère Charles, — Colbert pousse dans la carrière militaire son frère Edouard-François. — Colbert engage le cardinal à combler de charges Philippe Maucini. — Philippe Mancini est nommé capitaine-lieutenant des mousquetaires et gouverneur du Nivernais.

APPENDICE

Lettre de Colbert à Mazarin contenant un extrait d'une lettre de Lescot, 11 mai 1657. — Colbert i Mazarin, IV et 16 mai 1657. — ;Mazarin à

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Servicn, 5 juillet 1657. — Colbert à ^lazarin, 18 août, 3, 26 et 30 septembre, 10 octobre, 7, 26 et 28 décembre 1657.

Le cardinal Mazarin avait fait venir d'Italie le nombreux essaim de ses nièces dans le but d'enflammer les cœurs, et s'il en avait tire tous les avantages qu'il en avait espéré, il n'avait pas prévu que leur présence enflammerait le Louvre même. Une femme de leur service , l'étourdie Tondlue, ayant imprudemment brûlé leurs paillasses dans une cheminée de leur appartement, la grande chaleur produisit une fissure ; le feu prit à l'étage supérieur et de là gagna les combles. Satis de prompts secours, la demeure des rois eût été détruite. Tout se borna à une alerte ; mais ces modestes paillasses nous font remarquer combien le confortable était ignoré à une époque dont le luxe dépassait complètement le nôtre (1).

Après ses nièces, des promesses sans limites et des dons plus rares, mais nombreux encore, constituaient l'un des plus puissants moyens de gouvernement du cardinal. Si les promesses ne lui coûtaient rien, il s'arrangeait pour que les dons ne lui coulassent pas davantage. L'Etat presque toujours, autrui parfois, en faisaient les frais. L'évéque de Valence fut une des victimes de ce dernier mode de générosité (2). Ce prélat paraissait pour la première fois, depuis sa promotion à l'épiscopat, comme député à l'assemblée du clergé de France réunie à Paris (3) ; il y avait pris tout d'abord une place importante ; il avait été désigné

(1) Voy. à l'Appendice la lettre inédite de Colbert du 11 mai 1657.

(2) Daniel de Cosnac.

(3) La plus importante question traitée dans celle assemblée fut celle du jansénisme, condamné par une bulle du pape Alexandre VII.

ï. If. 8

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pour prononcer le 1" janvier de cette année 1G57, à vêpres, dans Téglise des Jésuites de la rue Saint-Antoine, en présence du roi, de la reine Anne d'Autriche, du cardinal Mazarin et de toute la cour, un sermon qui fut fort applaudi (1); sermon digne de celui à la suite duquel le cardinal lui avait remis le brevet de l'évêché de Valence en lui disant : Le roi vous fait maréchal de France sur la brèche (2). Cette fois, le prélat paya en beaux deniers comptants la faveur qu'il s'était acquise. Il dînait à la table du cardinal qui le comblait de prévenances, lui offrant luimême des meilleurs plats; au sortir de table. Son Eminence lui confia qu'elle se trouvait dans un grand embarras pour satisfaire à deux promesses, faute de deux bénéfices, et elle le pria de lui résigner deux bénéfices dont il était titulaire, ajoutant : « Il n'est personne qui ne se tînt heureux que j'en usasse avec lui comme j'en use avec vous, et je serai bien aise d'avoir ce prétexte d'obtenir du roi quelque grâce considérable pour vous. « Sans hésiter, l'évêque de Valence résigna les deux bénéfices, d'un revenu de sept mille livres de rente, ce qui permit au cardinal de pourvoir de celui de Mazau , Jean Dolce , évêque de Bayonne, et de celui de Sain t-Sé vérin, l'abbé Valot, plus tard évêque de Xevers, fils de Valot, premier médecin du roi, qui l'était aussi du cardinal. Le soir même, au jeu de la reine, le prélat reçut de celte princesse de grands complimenls de l'action qu'il avait faite ; mais il attendit toujours la compensation promise (3).

(1) Gazette, 6 février 1657.

(2) Mémoires de l'abbé de Choisy.

(3) Mémoires Ae Daniel de Cosiiac.

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Pendant que le cardinal Mazarin soignait économiquement ses intérêts politiques, Colbert continuait à soigner avec un succès croissant ses intérêts de fortune, et il faisait miroiter avec orgueil aux yeux de son maître les trésors accumulés par d'incessantes spéculations sur le blé, sur le chanvre, sur le commerce maritime et fluvial, — en employant même la contrebande faite d'autorité, — sur la vente des charges civiles, militaires et ecclésiastiques; les caisses de l'Etat devaient s'ouvrir au besoin, et l'or y était puisé à pleines mains. Essayons de débrouiller ce chaos par ordre de matières.

Ces affaires multiples se traduisaient par une accumulation d'argent; mais cette accumulation ne constituait que la première moitié de la tâche de Colbert; la seconde moitié consistait à assurer la possession de ces richesses. La conservation de l'or ou de l'argent en nature était garantie par de solides coffres-forts cachés et dispersés dans les différentes résidences du cardinal; souvent le numéraire était converti en diamants, afin que sa valeur fût représentée sous un plus petit volume, plus facile à transporter et à dissimuler. Ces diamants étaient achetés en France et dans le monde entier. Dans un temps où la fortune mobilière n'existait pour ainsi dire point encore, ou commençait à peine à se constituer telle que nous la voyons de nos jours par des entreprises industrielles ou commerciales mises en actions, elle n'était susceptible que de deux formes pour être transportable et réalisable à tout instant : l'or et les diamants. Les billets de banque n'existaient pas, et les diamants offrent toujours sur eux l'avantage de ne pas être une valeur fiduciaire. Ce n'était donc pas par simple

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amour de Tor, qu'il aimait à manier et à peser, par seule passion pour les diamants, dont il se plaisait à considérer les feux , que le cardinal Mazarin procédait à cette double accumulation ; il savait par expérience que, dans les affaires publiques ou privées, de fortes sommes peuvent être tout à coup nécessaires, et il voulait èlre constamment en mesure de pourvoir à ces éventualités. Il est juste, en effet, de reconnaître que s'il puisait sans scrupule dans les caisses de l'Etat; à celui-ci, à son tour, dans les occasions urgentes, il ne ménageait pas son concours; il ne le donnait, il est vrai, que sous forme d'avances remboursables ; mais les vicissitudes de la politique pouvaient l'exposer aux plus mauvaises chances. Le cardinal offrit souvent ses diamants en échange d'emprunts contractés, et ce gage était accepté toujours avec empressement.

Si le cardinal conservait le caractère de mobilité et de disponibilité à une partie de sa fortune, il consolidait l'autre partie par des acquisitions de terres immenses. Colbert, à l'affût des grandes et belles occasions, n'en laissait échapper aucune.

Nous avons déjà signalé l'acquisition, le 29 mai 1654, de la baronnie de Mayenne, érigée en ducbé en 1()55; mais nous n'en avions pas signalé le prix, montant à sept cent cinquante mille livres, qui furent payées au duc de Mantoue. Eu IGdI , Colbert termina, avec le duc de Alantoue, l'acquisition, au nom du cardinal Mazarin, du duché de Nivernais.

La maison de Gonzague, par la mort de Passerin, tué, le 15 juillet 1328, dans une sédition, était entrée en possession de la seigneurie de Mantoue, érigée pour elle eu

marquisat, en 1443, par l'empereur Sigismond. L'empereur Charles-Quint érigea, en 1530, ce marquisat en duché, en faveur de Frédéric II de Gonzague, dont un fils cadet, Louis, devint, en 1565, duc de Nevers, par son mariage avec Henriette de Clèves. Louis de Gonzague, duc de Nevers, fut père de Charles I"', également duc de Nevers, qui fut appelé à l'hérédité du duché de Mantoue par la mort du titulaire, Vincent de Gonzague, duc de Mantoue, le dernier représentant de la branche aînée de sa maison (1). Le retour en Italie de la branche cadette, en la personne de Charles I", fut la cause déterminante des ventes successives des grandes possessions en France de la maison de Gonzague. En dehors de la personne du cardinal Alazarin, quel acquéreur assez riche eût pu se présenter? Le cardinal profita d'une occasion merveilleuse, pouilaquelle il n'avait nul concurrent à redouter.

Lorsque le domaine de la couronne offrait quelques belles terres à la convenance du cardinal, il n'avait qu'aie vouloir pour pouvoir se les approprier. Comme, eu sa qualité de premier ministre, il représentait l'Etat, on peut croire que la discussion du prix ne présentait jamais de difficultés, et que ce prix était tout à l'avantage de l'acquéreur. Sans doute pour justifier ces aliénations des biens de la couronne, quelque ministre complaisant ou dont la main était forcée, ainsi qu'il arrivait au surintendant Fouquet, se couvrait de l'apparence de quelque nécessité pressante de l'Etat. Ces procédés avaient permis au cardinal de faire, le G aoiit 1G54, l'acquisition des vastes et riches seigneuries

(I) Voy. 1',^;-; de vérifier les dates.

de Marie, de Ham, provenant d'une branche cadette des comtes de Vermandois issus de la seconde race des rois de France, et de la forêt de Saint-Gobain. Dès que ces domaines furent devenus la propriété du cardinal, les fermiers et les marchands de bois eurent à rendre à Colbert des comptes autrement rigoureux que par le passé. L'habile intendant apportait dans l'administration du duché de Mayenne la même ponctualité sévère, et les revenus en furent également augmentés dans d'énormes proportions.

Aux revenus de ses propriétés, le cardinal Mazarin joignait d'autres revenus territoriaux; par exemple, en dehors de ses émoluments de gouverneur du château de Uincennes, il jouissait des produits des jardins et de leurs dépendances, ainsi que des revenus du parc de Beauté. Les revenus de la Fère lui appartenaient également, nous avons eu occasion d'en parler.

Les plus riches abbayes du royaume, dont le cardinal était devenu titulaire depuis la résignation que lui en avait faite le prince de Conti en^pousant sa nièce de Martinozzi, avaient encore accru ses immenses revenus, et comme la dot qu'il avait constituée à sa nièce était loin de représenter l'équivalent, Daniel de Cosnac avait pu dire avec raison au prince de Conti : « On vous marie au denier vingt (1). »

Colbert, toujours insatiable pour un maître non moins insatiable, avait constamment l'œil au guet pour ne laisser échapper pas même la plus petite charge à laquelle le cardinal pouvait prétendre; aucune ne méritait son dédain, lorsqu'il s'agissait d'un accroissement de revenu. C'est

(1) Voy. les Mémoires de Daniel de Cosnac."

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ainsi que son intendant lui donna le conseil de se réserver le bailliage de Tannes, auquel il lui faisait entrevoir la jonction facile de celui de Lanseru, premier pas pour arriver à un établissement considérable en Alsace.

Peut-être l'envahissement importun de la pauvreté paraissait à craindre au cardinal et à Colbert s'ils s'étaient bornés à des accumulations d'or et de diamants, à des acquisitions de vastes territoires, à des prises de possession des plus riches abbayes du royaume, à des accaparements de charges vendues au plus haut prix. A ce Pactole qui roulait ses ondes pour former un océan, il fallait encore amener des affluents, et les spéculations continuaient de plus belle, celles surtout dont le bénéfice était certain, notamment la fourniture des armées. Par une certaine pudeur, ou simplement, peut-être, par une certaine prudence, le cardinal n'osait pas toujours se livrer sous son nom à ces fructueuses opérations, il les entreprenait alors sous un nom supposé. Ces opérations étaient faites à couj) sûr, puisque le cardinal, acheteur des denrées, vendeur ensuite à l'Etat, était le maître de fixer l'écart à son profit. Entre autres denrées, il achetait des blés qu'il revendait pour la subsistance des troupes. Afin de mieux défier toute concurrence, il faisait une contrebande d'autorité, exigeant l'exemption pour lui seul de tous droits de péage. Il se heurta parfois à des obstacles qui ne furent pas surmontés sans scandale. Nous en avons rencontré un exemple.

Shr le Rhône, à Lyon et à Valence, des blés de passage achetés et expédiés pour le compte du cardinal à l'armée d'Italie, furent arrêtés par les préposés au payement des

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droits (1). Afin de faire passer ces blés en franchise, Colbert suggéra au cardinal le moyen d'envoyer à Valence un des gentilshommes de sa maison, accompagné de gardes de la prévôté de l'hôtel (2); ceux-ci devaient s'embarquer sur les bateaux chargés de blé, porteurs d'ordres précis aux intendants des provinces de laisser passer ces grains avec exemption de tous droits.

Le cardinal Mazarin ne s'était pas adjugé la fourniture des armées sans avoir d'abord éprouvé quelques difficultés de la part des surintendants des finances. Après la mort du marquis de La lieu ville, ces fonctions de la surintendance avaient été confiées conjointement à Abel Servien et à \icolas Fouquet. On avait prétendu créer par ce moyen un empêchement aux malversations, puisqu'elles eussent nécessité une entente sinon impossible, tout au moins difficile. Les surintendants n'avaient pas le maniement des deniers publics, en ce sens que les revenus étaient perçus et les dépenses payées par les trésoriers de l'Epargne, aux attributions desquels étaient dévolus les revenus des gabelles, des tailles et des aides; mais ils avaient l'attribution d'ordonnancer les dépenses. En définitive, cette dernière attribution plaçait complètement entre leurs mains la direction des finances. Servien était rigide et se refusait à prêter

(1) V^oy. à V Appendice les lettres de Colbert des il et 16 mai 1657.

(^2) Dans notre /H^rof/»c^/OM aux Mémoires du marquis de Sourches, nous avons spécifié les attributions de la juridiction de la f{rande prévôté de France et de l'Iiôtel du roi, ainsi que celles des gardes at(acbés à celte juridiction; c'ie n'avait rien de conmiun avec le contrôle des droits sur les blés; mais cette étranjc mission prouve que le cardinal ne se gênait pas pour employer les gardes ou archers de la prévôté au service de ses intérêts particuliers.

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la main aux concussions ; il n'admettait pas que le premier ministre pût se faire fournisseur des armées ; heureusement pour le succès des spéculations du cardinal, la morale de Fouquet était plus élastique; il tenait, par ses complaisances, à faire sa cour au premier ministre. Colberl, d'ailleurs, n'entendait pas raillerie, lorsque, pour garnir les coffres de l'Etat, on refusait d'alimenter les coffres de son maître; et si Fouquet eût tenté de résister, Colbert serait dès lors devenu pour lui l'implacable ennemi sous les coups duquel il finit par succomber. Comme il l'appréhendait déjà, Fouquet espérait qu'en cédant complaisamment à toutes ses exigences, l'intendant du cardinal ne trouverait rien à alléguer contre lui. Alazarin, qui n'ignorait pas leur mésintelligence, savait ainsi en tirer adroitement un avantageux parti, et il veillait simplement à ce qu'il régnât entre eux une paix tout au moins apparente. En 1053, Servien voulait retrancher deux millions d'une somme réclamée par le cardinal pour des fournitures ; Fouquet, profitant d'une absence de Servien, paya la sonnrie en entier. Depuis lors, Servien, reconnaissant son impuissance, n'osa plus soulever d'obstacles ouvertement, mais il ne cessa pas de faire aux concussions une opposition secrète.

Un emprunt pour les affaires d'Allemagne réveilla les animosités réciproques de Servien , de Fouquet et de Colbert.

L'empereur Ferdinand III était mort le 2 avril ; la diète était réunie pour élire son successeur; la France voulait écarter la candidature de Léopold, fils de l'empereur décédé, elle désirait faire élire soit l'archiduc Léopold, frère de Ferdinand III, soit le duc de Neubourg, soit le duc

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de Bavière. A cet effet, le maréchal de Gramont et Hugues de Lionne avaient clé envoyés à la diète de Francfort. Pour appuyer leurs négociations, il fallait de l'argent, et comme les caisses de l'Etat en étaient peu pouriues, un emprunt était nécessaire. Colbert s'élant entremis pour trouver des préteurs, Servien trouva dans cette immixtion un nouveau sujet d'ombrage; et cependant, en considération du cardinal, il alla conférer avec son intendant. Le retrait de l'Alsace des mains de l'Allemagne entrait dans les combinaisons que le succès de l'emprunt pouvait faire aboutir; Servien écrivit au cardinal avec une pointe d'ironie et plus d'amertume encore en parlant de Colbert :

'^ Je suis ravi, fort instruit comme il est des particularités de ce pays là, qu'il ait à cœur, comme il a, le rétablissement de l'autorité de Sa Majesté. Son Eminence me pardonnera, s'il lui plait, si ayant eu l'honneur de contribuer de quelques petits soins à la conservation de l'Alsace, je me rends solliciteur pour la mettre en l'état qu'elle doit être et pour établir l'autorité de Sa Majesté dans les dix villes, comme y était celle de la maison d'Autriche.

« J'ai remis audit sieur Colbert les papiers qu'il a plu à Son Eminence de me donner touchant l'Alsace (1). »

Servien ajoutait qu'il attendait avec beaucoup d'impatience les lettres que son Eminence devait envoyer au chancelier et au surintendant Eouquet pour aviser à l'emprunt. La réponse du cardinal ne se fit pas attendre. La somme qu'il était nécessaire d'emprunter s'élevait à trois millions, elle devait être productive de dix pour cent

(1) LeUre inédite, Meudoii, 22 juin 1657. .^ff. étr., France, vol. 291.

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d'intérêts et remboursable au bout d'un an. Les premiers prêteurs désignés d'office par le cardinal comme tenus à donner l'exemple étaient, outre lui-même, le chancelier, Fouquet et Servien, qu'il taxait chacun à cinq mille écus; ensuite les secrétaires d'Etat, hormis M. de Brienne, qui ne le pourrait, puis les trésoriers de l'Épargne, de l'Extraordinaire et des Parties casuelles, les secrétaires du Conseil et d'autres personnes encore; les trésoriers de l'Epargne pourraient même donner chacun cinquante mille écus, étant assez bien traites pour cela (l).

Deux difficultés se présentaient néanmoins, Servien les exposa au cardinal. Premièrement, pour assurer le remboursement de l'emprunt, il fallait se servir de fonds destinés à satisfaire à certaines conventions arrêtées avec Son Eminence; or celle-ci y consentirait-elle? Secondement, trouverait-on des prêteurs en quantité suffisante? 11 serait superflu de ne s'adresser qu'aux gens de finances, qui ne sont pas encore remboursés du prêt de l'année précédente, et qui seraient disposés à croire qu'il s'agirait d'une taxe annuelle à laquelle on voudrait les soumettre ; il faudrait, sans distinction, s'adresser à toutes les professions (^).

Servien, cédant à la nécessité, appela pour cet emprunt le concours de Fouquet plutôt qu'il ne chercha à l'écarter; mais Fouquet, qui n'ignorait pas que, malgré ces apparences, Servien ne désarmait pas contre lui, se plaignit au cardinal. Alors celui-ci reprocha à Servien d'avoir répandu le bruit qu'il était mécontent de son collègue le

(1) Lettre inédite, Mazarin à Servien, la Fère, 30 juin 1657. Aff. étr.^ France, vol, 291.

(2) Lettre datée de Paris, P-^ juillet 1637. Aff. étr., France, vol. 291,

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surintendant, tandis qu'il n'avait jamais parlé des finances qu'à lui et à M. de Lionne et n'avait jamais dit autre chose, devant tout le monde, si ce n'est qu'il serait désirable d'être plus au large pour pourvoir à tant de dépenses nécessaires de tous les côtés. - Si j'étais mal satisfait de lui, je le lui témoignerais à lui-même y> , écrit le cardinal, désireux de voir la concorde régner entre ceux qu'il employait au maniement des affaires, afin d'en être plus efficacement secondé.

Dans cette même lettre, le cardinal, en se retranchant pour la forme derrière la volonté du roi, annonce que la politique définitive de la France à la diète est de faire proclamer le duc de Xeubourg empereur d'Allemagne, préférablement au duc de Bavière, réservé en seconde ligne, parce que le premier est doué de qualités plus éminentes, et que son affection pour la France s'en accroîtra sans qu'il soit à craindre qu'il en soit détourné par une mère ou par un frère. Il désapprouve les trop grandes dépenses faites, dont il accuse le chanoine Arnaud, te qui croit qu'il n'y a qu'à parler pour avoir de grands trésors » (1).

Le projet d'emprunt de trois millions fut réduit à un seul, ce qui rendait sa réalisation plus facile ; mais , d'après l'observation faite par Servien au cardinal, encore fallait-il deux choses : le choix de la forme de cet emprunt et du gage offert pour la sûreté de son remboursement. La personne chargée de cette opération ne devait être, d'après lui, aucun des secrétaires d'Etat, mais bien plutôt Tabbé Ondedei ou Colbert; mais la sûreté à donner au rem-

(l) Lettre inédite, la Fère, 2 juillet 1657. Aff. étr., France, vol. 291.

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boursement était bien autrement difficile, parce qu'il n'y avait point de fonds payables dans le délai d'un an qui ne fut dépensé à l'avance. La meilleure ressource financière serait de décider promptement l'établissement d'un parlement à Xîmes, sans s'arrêter à l'opposition du parlement de Toulouse, et d'affecter au remboursement de l'emprunt les fonds qui proviendraient de la vente des cliarges. A défaut de cette ressource, il faudrait affecter comme garantie le courant de la recelte des fermes.

Servien ne voulut pas terminer sa lettre sans se disculper auprès du cardinal des reproches qu'il en avait reçus; c'est, d'après lui, le cardinal lui-même qui a tenu souvent les propos qui sont revenus aux oreilles de Fouquet; or il lui rappelle qu'il les a tenus une fois à la Fère en sa présence et en celle de M, de Lionne et de plusieurs autres personnes; mais il proteste, au nom de sa constante fidélité, contre l'accusation d'avoir donné à Fouquet connaissance de ces propos. Il s'appuyait, comme conclusion de sa justification, sur une raison péremptoire : les lettres de Fouquet étaient antérieures à son voyage à la Fère, preuve évidente que celui-ci était informé avant son voyage des propos qu'il lui attribuait (l).

Le cardinal fut sensible à l'imputation d'être lui-même l'auteur des propos qu'il reprochait à Servien, et il prétendit que ses paroles avaient été altérées par méchanceté, car il n'était pas dans ses habitudes de parler inconsidérément; qu'il n'avait dit à la Fère, au sujet des finances, rien qui ne pût être répété partout, et qu'il n'avait jamais

(1) Lettre inédite, Paris, 5 juillet iG57. Aff. étr., France, vol. 291.

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formulé aucune accusation contre Fouquet, et moins encore que toute autre celle qui lui avait été si pénible, consistant à prétendre qu'il avait puisé à l'Epargne la dot de sa fille (1).

L'argent procuré par l'emprunt si difficilement élaboré ne donna pas les résultats que la politique française s'en était proposés, elle ne put aboutir qu'à tenir l'élection en suspens pendant plus d'une année ; Léopold ne fut élu empereur que le 15 juillet 1658.

Si le cardinal Mazarin, malgré ses dénégations, malmenait parfois, en la personne de Fouquet, le surintendant des finances, il ménageait davantage en lui le procureur général. Le cardinal était loin déjà du temps de la bonne régence qui lui avait fait une si grande réputation de mansuétude; la Fronde et ses suites avaient aigri son caractère, et il appelait volontiers les rigueurs de la justice sur ses ennemis, qu'il considérait comme les ennemis de l'État. Le concours dévoué du procureur général lui était précieux pour ces poursuites, l'allée de Chenailles, conseiller au parlement, accusé de fomenter une intrigue pour livrer Saint- Quentin au prince de Condé, fut déféré au parlement et condamné au bannissement. Les réquisitions de Fouquet réclamaient la peine de mort ; aussi le cardinal ne fit pas mystère de son mécontentement contre le parlement. Les libelles continuaient leur cours au grand désespoir de leur victime, qui écrivait à Servien : J'ai vu M. le cbancelier, M. le procureur général ne s'y est pas trouvé, pour que

(1) Voy. à V Appendice. Cette lettre est datée de la Fera, 5 juillet 1657. — l'ouquct avait marié, le 12 février 1657, sa fille à Armand de Bétiuinc, marquis de Charost.

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l'on ne perde pas de temps pour châtier les imprimeurs et faire brûler les libelles par la main du bourreau, ce qui vaut mieux que de se donner la peine d'y réfuter (1).

Servien, amoindri par les luttes intestines que nous avons rapportées, n'était plus qu'un prcte-nom dans ses fonctions de surintendant; son collègue Fouquet accapara à lui seul le maniement des finances, mais ne put le conserver que par ses concessions vis-à-vis du cardinal et de son intendant, et devint bientôt un prête-nom lui-même.

La correspondance du cardinal Mazarin, celle de Colbert et les défenses de Fouquet, lors de son procès, nous édifient pleinement sur les malversations ou sur les tripotages financiers qui furent le résultat de la complicité du cardinal et de Colbert, aidés par les complaisances de Fouquet. Ce dernier se décharge de toute responsabilité dans le maniement des finances et la rejette en entier sur le cardinal, auquel il était obligé d'obéir, et chez lequel, avec le concours de ses créatures et gens d'affaires, se prenaient les trois quarts des décisions concernant la gestion de la surintendance des finances. Les participants à cette gestion irrégulière étaient Colbert, Ondedei, Rose, Villacerf, Rousseau, Berryer, Picou, Le Bas et divers autres. Afin de dissimuler qu'il était lui-même traitant et fournisseur, ce qui eût été révélé par la comptabilité lorsqu'il touchait sur le Trésor ses recouvrements et ses bénéfices, le cardinal écrivit :

« On peut remédier à cet inconvénient en faisant paraître le nom d'Albert ou tel autre que vous jugerez à propos,

(1) Lettre inédite de Mazarin du 22 juin, dont nous avons précédemment cité plusieurs passages.

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étant absolument nécessaire que mon nom ne paraisse pas(]). »

Les payements s'effectuaient par conséquent sous des noms supposés ; le cardinal exigeait ces payements en argent comptant, exprimant son mécontentementlorsqu'ils ne pouvaient être faits qu'en assignations sur diverses branches du revenu de l'Etat. Dans le but de pourvoir plus rapidement au payement de ses fournitures aux armées, une conversion de menues monnaies fut opérée, et le bénéfice en fut assuré au cardinal par des assignations spéciales. Deux banquiers italiens, dont la mission était de faire valoir la portion de la fortune du cardinal qu'il tenait prudemment placée à l'étranger, Contarini et Cenami, furent particulièrement chargés d'opérer celte conversion.

Les pols-de-vin arrosaient également le gosier toujours altéré du cardinal, et les fonds secrets s'engouffraient dans ses poches sous forme d'ordonnances du comptant payables au porteur; par ce procédé, il acquittait jusqu'à ses dettes de jeu. En l'année 1648, la Fronde avait ruiné le cardinal Alazarin, elle avait vendu son mobilier et ses riches collections; à partir de l'année 1653, cette boule de neige fondue s'était reformée, et, en roulant jusqu'en 1661, date de la mort du cardinal , elle s'était si démesurément grossie, que sa succession peut être évaluée à plus de trois cents millions de la monnaie de nos jours.

L'abbé Fouqiiet, absorbé par les délicates fonctions de police secrète que lui avait confiées le cardinal, ne se mêlait que par occasions à ses intérêts financiers ; mais dans

(1) Lettre de ilazarin à Colbcrt, 12 juin 1657, citée par M. Cliéruel dans son Histoire de Fouquet.

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la plus importante, ce fut pour nuire à son frère le surintendant. La main perfide de Colbert avait rompu le lien d'amitié qui unissait les deux frères ; le futur contrôleur général des finances voulait déjà perdre le surintendant dans l'espoir de le supplanter. Le surintendant, plus adonné à ses plaisirs qu'aux soins sérieux des affaires, s'en déchargeait sur Delorme, son premier commis, et celui-ci acquit un si grand crédit que, pour les emprunts, c'était lui qui trouvait toujours les prêteurs. Le cardinal était de plus en plus exigeant pour les remboursements qu'il réclamait sans cesse, et le surintendant, dans l'embarras, recourait à son commis qui le lirait d'affaires en lui trouvant de l'argent, jusqu'au jour où celui-ci, circonvenu par l'abbé Fouquet, refusa son concours. Nicolas, réduit à l'impuissance par ce coup de Basile, n'avait plus qu'à résigner ses fonctions si l'intrigant et habile Gourville ne fut venu à son secours eu recrutant deux puissants flnanciers, Hervart et Jeannin de Castille, qui avancèrent les fonds nécessaires. Nicolas Fouquet congédia le traître Delorme, confondit son frère Basile, et Colbert en fut, cette fois, pour ses frais de noire méchanceté (1). Cette déloyale conduite ne réussit pas à l'abbé Fouquet, car il ne tarda guère à tomber en disgrâce auprès du cardinal Mazarin.

L'abbé Fouquet ne doutait de rien, et il se prévalait d sa faveur pour se poser en égal des plus grands seigneurs et en familier des princes eux-mêmes. Le comte de Bussy- Rabutin disait malicieusement que l'abbé était d'une famille

(1) Voy. Nicolas Fouquet, par M. Lair.

130 ^ÎAZARIX ET COLBEHT.

de robe avant sa fortune, mais depuis gentilhomme (I). Tous les princes cependant n'avaient pas pour les familiarités de l'abbé une égale condescendance. Mademoiselle de Montpensier n'était pas d'humeur à lui passer ses manières ; on sait par ses Mémoires qu'elle le lui fit sentir, mais l'abbé prit une revanche dont elle ne parle pas et dont voici la révélation :

Commençons par rappeler en peu de mots la leçon que l'abbé Fouquet avait commencé par recevoir ; il s'était fait excuser de ne s'être pas présenté chez Mademoiselle sur ce qu'il craignait qu'elle ne lui en voulût de son amitié pour la comtesse de Fiesquej la princesse répondit à la personne que Tabbé avait chargée de sa commission : « Je ne sais ce que vous voulez dire. Si l'abbé Fouquet m'a manqué de respect, je suis fâchée que tout le monde le sache et que je l'ignore. Il est fort malhabile homme de me donner occasion de m'en informer... Je suis persuadée que, s'il a manqué au respect qu'il me doit directement ou indireclenieni, M. le cardinal m'en fera donner raison : nous sommes présentement bien ensemble. « Et comme on assurait à la princesse, pour calmer son irritation, que l'abbé était un homme fort considérable qui pouvait lui rendre beaucoup de services, elle ajouta : « Je suis d'une qualité à ne pas rechercher les ministres subalternes. J'irai toujours droit à M. le cardinal, et je ne me soucie guère de votre abbé Fouquet (2). " Mademoiselle se plaignit au cardinal, et par l'ordre de celui-ci l'abbé vint faire humblement ses excuses à la princesse. Arrivons maintenant à la revanche de

(1) Histoire amoureuse des Gaules : Madame d'Oloniic.

(2) Voy. les Mémoires de mademoiselle de Montpensier.

MAZARIX ET COLDKRT. 131

l'abbé mortifié. S'entreiiieltant eu toutes cboses, il trouva moyen uc se rendre nécessaire pour l'arrangement des difficultés pendantes entre le duc d'Orléans et Mademoiselle à l'occasion de l'immense succession de la mère de la princesse. Mademoiselle était sur le point de partir de Paris pour se rendre à Blois auprès de son père, et de là, dans sa terre de Champigny; l'abbé Fouquet se présenta pour l'entretenir de ses affaires et fit entrer son carrosse dans la cour du Luxembourg. Bien que Mademoiselle fût préoccupée au plus haut point de tout ce qui touchait à sa fortune, il n'y avait pas de considérations qui ne disparussent lorsqu'il s'agissait d'un manquement à l'éliquette de nature à l'offenser ; elle oublia ses affaires pour ne donner place qu'à son indignation et fit porter ses plaintes au cardinal par l'inlermédiaire de Claude Auvry, évéque de Coulances, trésorier de la Sainte- Chapelle, confident attitré de Son Eniinence, et résidant au palais Mazarin dont il était en quelque sorte le conservateur. Mademoiselle assurait que le duc d'Orléans, son père, partageait son indignation. L'abbé Fouquet ne s'émut point, ayant la connaissance de précédents en sa faveur qui obligeraient cette irascible princesse de subir en plus la mortification d'une protestation inutile. Il s'autorisait, en effet, de son titre de chancelier de l'Ordre du Saint-Esprit. L'évéque de Coutanccs répondit donc à Mademoiselle que l'abbé de La Rivière, prédécesseur de l'abbé Fouquet dans la même charge, en avait usé de la même manière sans que le duc d'Orléans l'eût trouvé mauvais ; mais qu'il ne pouvait assurer cependant si l'abbé de La Rivière avait agi de cette sorte en sa qualité d'officier des ordres du roi ou bien de domestique

132 AIAZARIX ET COLBERT.

de ce prince (1). L'abbé Fouquel eut évidemment le dessus dans cette querelle d'étiquette, nous en avons pour garant le silence de Mademoiselle sur cet incident.

Revenons aux spéculations du cardinal. Il s'informait des provinces où le cbanvre se rencontrait avec le plus d'abondance et de meilleure qualité ; Colbert, à la recherche des renseignements, s'adressait à Chapelain, plus apte aux affaires qu'à la littérature. Cet académicien s'était rompu aux affaires en dirigeant la fortune de \I. de La Trousse, grand prévôt de France, après avoir terminé l'éducation de ses enfants. Chapolain interrompit son poème delà Pucelle pour apprenlre à Colbert que le chanvre du Dauphiné valait mieux que celui de Lyon , lequel provenait de la Bourgogne ; le premier était peigné et n'offrait point de déchet, avantage que n'avait pas le second. Un marchand offrait du chanvre de ces deux provenances; mais comme il demandait un moindre prix de celui de Bourgogne, il pouvait y avoir compensation. Les intendants des provinces étaient tenus de servir d'agents pour le contrôle et le transport des denrées achetées ; mais Colbert avait une médiocre confiance en leurs connaissances en ces sortes d'affaires, et malgré sa liaison avec Pellot (2), intendant du Dauphiné, la compétence de celui-ci lui paraissait suspecte. Le chevalier Paul s'employait aussi avec zèle à favoriser les spé-

(1) Lellrc dp réièqnc do (^,on lances an cardinal Mazaii.i datée : n Du ])al;iis de Vostre Emincnce, le 9' octobre 1657. i Aff. élr. , l'Vance, vol. 902.

(2) Voy. sur Clindo Pellot les Mémoires de Daniel de Cosnac, les Mémoires sur Claude Pellot, par M. O'Ueii.lv, et un article intitulé Episodes de l'Histoire de Dun/ihiné cm dix-septième siècle, que nous avons publié dans le Bulletin de la Société d'archéologie et de statistique de la Drôme,

culations du cardinal dans tous les rapporis qu'elles pouvaient avoir avec le commerce maritime.

Nous rencontrons sans cesse dans les lettres de Colbert l'orfèvre Lescot continuant à acheter, partout oii il en découvrait, des diamants pour le compte du cardinal. A Amsterdam, Lescot en avait trouvé de très beaux, et il s'était rendu à la Haye pour remettre l'argent nécessaire à l'ambassadeur de France chargé d'en efrectucr le payement. Beaucoup d'objets d'art et de meubles précieux s'étaient offerts à ses recherches; il avait acheté du comte Tott un buste (l'argent; et bien que des cabinets dignes de ceux que possédait déjà le cardinal devinssent difficiles à trouver, il avait réussi à en découvrir deux encore. De retour à Paris, il acquérait pour la somme de 300,000 livres les diamants appartenant à la duchesse de Chevreuse et au duc d'Epernon.

Spéculations et acquisitions, tout réussissait alors au gré du cardinal et de son intendant, sauf sur un point où le bonheur accoutumé fit défaut. Une opération maritime entreprise de compte à demi avec le maréchal de La Meilleraie avait abouti à un désastre; les navires nolisés avaient péri au voyage de Madagascar. Colbert, qui préférait les opérations assurées des fournitures militaires, espérait que cette catastrophe aurait au moins l'avantage de dégoûter son maître de ces périlleuses entreprises.

Lors d'une visite de diverses améliorations et acquisitions dans le duché de Mayenne, Colbert crut devoir s'excuser auprès du cardinal de n'avoir pu pour cette fois eu îiugmenler les revenus que de cinq à six cents livres ; mais dix jours après il avait la satisfaction de lui apprendre le

i:3V MAZARIX ET COLBERT.

versement de trois mille louis d'or offerts par Fouquet, et que celui-ci lui ménageait une gratification de mille louis d'or sur le bénéfice de la conversion des menues monnaies (1).

Si Colbert n'aimait pas à hasarder les intérêts du cardinal, il n'aimait pas davantage à hasarder les siens. Les missions accordées aux membres de sa famille étaient Tobjet de ses inquiétudes, car, en cas d'insuccès, il était exposé à subir les éclaboussures de leur incapacité. Il poussait ses frères en avant, mais il ne voulait pas, à celle époque, qu'ils marchassent trop vite, ni qu'ils montassent trop haut, de crainte de quelque faux pas ou de quelque vertige. Peutêtre même si le sort les eût favorisés de trop d'heureuses chances, eût-il redouté que les protégés ne dépassassent le protecteur ; car il ne faut pas oublier que, quel que fût son crédit, il n'occupait lui-même encore que la position subalterne d'intendant des affaires du cardinal, rehaussée seulement par le titre honorifique de conseiller d'Etat. 11 avait lancé dans la diplomatie son frère Charles, et celui-ci se trouvait alors à la dièle de Francfort comme atlaclié aux deux ambassadeurs de France, le maréchal de Gramont et Hugues de Lionne, Ceux-ci venaient de lui confier une mission auprès des rois de Suède et de Pologne. Xous venons de dire, à l'occasion d'un emprunt difficilement contracté, que la France voulait faire échouer la candidature au trône impérial de l'archiduc Léopold, et qu'elle avait son candidat; mais le roi de Suède avait des prétentions à se faire élire. La reine Christine aurait vu avec joie

(1) Voy. les lettres de Colbert à V Appendice.

AIAZARIN ET COLBERT. 135

SOU cousiu Charles-Gustave, eu faveiu- duquel elle avait abdique, deveuir empereur, daus Fespoir qu'elle pourrait alors ressaisir en Suède, comme régente, un pouvoir qu'elle regrettait (1). Colbert appréhendait que son frère Charles ne commît quelque lourde faute au milieu de ces complications difficiles; car il connaissait à fond son frère, plus tard ambassadeur en Angleterre, puis ministre secrétaire d'Etat des affaires étrangères, lequel, bien que doué de quelques talenls, ne fût jamais parvenu, par son seul mérite, à ces hautes fondions, sans son puissant protecteur. Il manquait à Charles Colbert des qualités essentielles pour le jiarfait diplomate ; il joignait à la rudesse du caractère l'arrogance du parvenu; aussi fut-il particulièrement antipathique à Charles II tout le temps que dura son ambassade en Angleterre. Remarquons que lorsque Colbert permit à son frère d'occuper des postes si importants, c'est qu'alors, arrivé lui-même aux plus hauts emplois, il était devenu assez puissant pour couvrir, au besoin, de sa seule autorité, les fautes fraternelles sans rien risquer pour lui-même. Pour le moment, Colbert, pour se garantir lui-même contre toute fâcheuse éventualité , écrivit avec instance au cardinal pour le prier de retirer à son frère la mission trop délicate dont les deux ambassadeurs de France avaient cru pouvoir se reposer sur lui.

La grande situation que Colbert désirait assurer progressivement à sa famille n'eût pas été atteinte, s'il n'eût poussé Tun de ses frères dans la carrière des armes^ l'épée étant, d'après les traditions françaises, le signe essentiel de la

(1) Lettre inédite de Servien au cardinal Mazarin; Turin, 4 août 1657. Arcli. Aff. étr., Piémont, vol. 52.

136 MAZARIX ET COLBERT.

véritable noblesse. La mort du cheialier de Livry, emporté devant Alardiek par un coup de canon, ayant laissé vacante une lieutenance au régiment des gardes, Colbert s'empressa de la demander pour son frère Edouard-François Colbert de Vandière, connu plus tard sous le titre de comte de Maulevrier, alors capitaine au régiment de Navarre. Remarquons que dans le régiment des gardes la valeur des grades était tout autre que dans les autres régiments, un capitaine y avait rang de colonel (1).

Dans un ordre parallèle à ses soins pour sa propre famille, Colbert ne ralentissait pas ses soins pour la famille du cardinal. Philippe et Alphonse Mancini, suivant la différence de leurs âges, étaient l'objet de préoccupations différentes. Pour le premier, déjà jeune homme, il songeait aux plus grandes charges; et, le l' janvier 1G57, il lui fit attribuer le commandement de la compagnie des mousquetaires, comme capitaine-lieutenant, le roi lui-même étant capitaine, lue charge d'une telle importance donnée d'emblée était une insigne fliveur; le jeune roi s'était particulièrement affectionné à celte troupe d'élite, formée de jeune noblesse, qui, lorsqu'elle n'allait pas à la guerre, l'escortait dans ses chasses (2). Le cardinal prêta encore

(1) Les capitaines an réjimeiit des gardes obtinrent même le commandement sur les colonels des autres régiments, lorsque leurs troupes se trouvaient réunies.

(2) Voy. la Gazelle, 3 février 1657. — La seconde compagnie des mousquetaires ne fut formée qu'après la mort du cardinal Mazarin, dont la compagnie des gardes forma le noyau. Elle reçut pour capitaine-lieutenant lidouard- François Colbert, que le vent de la faveur poussait rapidement, son frère ét:>nl devenu ministre. Cette compagnie prit le nom de compagnie des mousquetaires noirs; la première compagnie reçut celui de compagnie des mousquetaires gris. La couleur des chevaux faisait la différence de ces dénominations.

MAZARI-V ET COLBERT. 137

volouliers roreille à une nouvelle suggeslion de Colberl pour conférer à Philippe Alanciui une fonction militaire d'une autorité plus étendue, de nature à lui assurer dans l'Etat une position considérable.

L'acquisition du duché de Nivernais, que Colbert traitait avec un mandataire du duc de Mantoue, eût rendu le cardinal Mazarin seigneur suzerain de tous les fiefs de la province et l'administrateur de tous les intérêts publics, si le droit féodal, depuis longtemps battu en brèche, n'eût pas été réduit à quelques droits honorifiques ou pécuniaires ; mais, dès cette époque, dans le duché de Nivernais comme dans tous les grands fiefs de France, l'autorité politique, civile et militaire, était passée entre les mains du roi, qui faisait exercer cette autorité par des gouverneurs et par des intendants. Ces derniers, bien que hiérarchiquement fort inférieurs, avaient, par le fait, plus d'autorité effective que les premiers, qui n'eu avaient guère que l'apparat. Les gouverneurs étaient presque toujours ou des princes du sang ou des maréchaux de France qui ne s'éloignaient guère de la cour, et le roi lui-même eût été mécontent qu'ils résidassent dans leurs provinces, dans la crainte qu'ils n'y devinssent trop puissants. La charge des gouverneurs était exercée par des lieutenants généraux, soigneusement confinés par les intendants dans la partie militaire de leurs fonctions. Ceux-ci s'attribuaient la haute main dans toutes les affaires de justice, de police, de finances et d'administration .

Par exception, en Nivernais, M. de Saint-André-Montbrun avait réuni la double charge de gouverneur et de lieutenant général de la province, et il n'y était pas ques-

138 MAZARIX ET COLBERT.

lion d'intendant; jusqu'à lui les ducs avaient seuls exercé la plénitude de l'autorité. 11 venait d'élre tué en Italie, au siège d'Alexandrie; Colbert écrivit au cardinal qu'il fallait faire attribuer cette double charge à son neveu, Pliilippe Mancini, par des raisons qu'il se réservait de lui développer de vive voix. Verba volant, scriptamanent. Lorsque, parle perfectionnement du phonographe, nouvellement inventé, les murailles répéteront les paroles qui auront frappé leurs parois, quelles ressources nouvelles pour l'histoire de l'avenir, ressources qui auront malheureusement fait défaut dans le passé ! Sans que notre oreille ait rien entendu, il est évident que la plus puissante raison mise en avant par Colbert fut de faire entrevoir au cardinal que, par le moyen de cette charge conférée à son neveu, il se trouverait investi en Nivernais de la plénitude de l'autorité souveraine des anciens ducs.

Ainsi, dans un intérêt qu'il lui était avantageux de servir, Colbert, bien que de sentiments politiques essentiellement bourgeois et centralisateurs, n'hésitait pas , dans l'occurrence, à faire faillite à ses principes.

APPEIVDICE

COI.BERT A MAZAIUM.

A Paris, ce 11^ may 1657.

J'cnvoye à Votre Eminence Textraict d'une lettre du sieur Lescot qui luy apprendra ce qu'il a faict en Hollande depuis son arrivée.

Je viens de recevoir advis qu'enfin nos bleds sont arrivés <à Lyon et qu'ils y sont arrestés par les eschevins de la ville, non pour estre pillés, mais pour payer les droits de la ville, qu'ils font monter à quatorze cents et tant de livres. M. l'archevesquc de Lyon estant party ce matin pour la Cour, je n'ay peu luy en parler. L'intention de Votre Kminence estant que ces bleds soyent exempts du payement desdils droits, il est nécessaire que ^L le Tellier tire des lettres de M. le mareschal de Villeroy et (ludit sieur arcbevesque auxdits escbevins pour leur expliquer l'intention du Roy et leur ordonner d'y obéir. C'est à quoy il n'y a pas un moment à perdre, parce que lesdits bleds sont demeurés à Lyon en attendant cet ordre.

Je suis obligé de donner advis à Votre Eminence queTondine, ayant voulu brusler les pailles des paillasses de l'appartement de Mesdemoiselles dans la cbeminée dudit appartement, le feu a pris au second étage au-dessus, en la cbambre de madame la nourrice, où quelques solives et une petite partie du comble ont esté bruslées. Quoyque le mal ne soit pas grand, néantmoins, comme cela est de grande conséquence et que l'on en pourra peut-estre parler à la cour, j'ay creu qu'il estoit nécessaire que Votre Eminence en fust advertie.

Je ne puis encore rendre compte à Votre Eminence des autre".

affaires dont elle m'a voulu charger, ayant donné à ma santé les deux jours qui se sont passés depuis mon départ.

Je suis toujours, avec le respect et la dévotion que je doibs, Monseigneur, De V^olre Émincnce, le très humble, très obéissant, très obligé et très (idel serviteur,

COLBEUT.

KXTRAIT DIC LA I, K T T R F, DU I.KSCOT, ESCRITTE D ' A M S T i: R D A M l.K 8 * M A V 1 G 5 7 .

Que ledit Lescot a terminé l'affaire des deux diamants pendeloques, lesquels il a mis entre les mains de M. l'ambassadeur pour plu 3 grande seuretc.

Il a aussi arrosté et conclud l'affaire du diamant de quarante et un quarats, et il doit partir dans trois jours pour aller à la Haye afin d'en faire le payement, ayant laissé l'argent à M. l'ambassadeur, auquel il donnera pareillement ce diamant.

Il dit qu'il n'y a plus de cabinets pareils à ceux que Son Éminence a; qu'il en a néanmoins descouvert deux plus beaux, desquels il offre huit cents livres, monnoyc de Hollande, et que l'on en veut neuf cents livres; que si il les acheptoit il se trouveroit embarrassé l'estant mesnic desjà, d'autant qu'il a achepté quelques tapis et autre chose de volume qu'il faudra qu'il laisse si les affaires ne s'accommodent (1).

C 0 L B i: R T A M A ZABI N .

A Paris, ce 14'' may 1657.

Le jour est pris aujourd'huy pour terminer l'affaire des diamants, pourveu que M. d'Espernon ou madame de Chcvreuse se contentent du payement de trois cent mille livres en trois mois sans intérests, suivant la proposition que j'ay faicte; au cas que cette affaire se termine, je supplie très humblement Votre Emi-

(l) LcUrcs inédites. Aff. ôlr., France, vol. 902.

MAZAHIX ET COLBERT. IVl

nence de me donner ses ordres pour luy porter ou envoyer ces diamants, n'estant pas à propos qu'ils demeurent longtemps entre mes mains.

J'ay fait payer quinze mille livres au sieur Courtin pour le comte Tott (l). Votre Éminence m'ordonnera, s'il luy plaist, si j'envoyeray son receu à AI. Grand, affin de le donner en payement des deux cent mille risdallers.

Le buste d'argent blanc a este préparé pour le comte Tott et sera racheté par Lescof, suivant l'ordre de Votre Eminence.

De Votre Eminence, le très humble, très obéissant, très obligé et très fidel serviteur,

COLBliRT.

De Paris, ce 16'^ may 1657.

Voicy un nouvel embarras de nos bleds plus grand que tous ceux qui se sont présentés jusqu'à présent. Je ne double point que cette matière ne donne beaucoup de déplaisir à Votre Eminence; mais je la supplie très humblement de croire que j'ay employé tout mon peu d'industrie et toute mon application pour surmonter les difficultés, sans toutes fois y avoir peu réussir jusqu'il présent. Pour cet effect, j'avois donné au sieur Hubert une assez ample instruction de toutes les choses qu'il falloit faire pour les faire passer, et mesnies je luy donnois pouvoir de payer quelqu'un des péages où il trouveroit plus de résistance. Cependant, ledit Hubert s'en est allé en Languedoc et a laissé auprès de ces bleds un commis fort ignorant, auquel il n'a pas mesme donné cette instruction, en sorte qu'au passage de Valence les bleds ont esté arrestés par tous les péagers, nonobstant les arrests du conseil, ordres du Koy et lettres de cachet aux gouverneurs et intendants que j'avois envoyés; ce qui a obligé le sieur Cranson de me dépêcher son fils en poste pour me donner ad vis de toutes ces difficultés et pour m'apporter une liste de tous les péages que l'on prétend faire payer depuis Lyon jusqu'en Arles, qui mon-

(1) Gentilhomme liongrois, aïeul du baron François de Toll, qui a joué un rôle eu Turquie et laissé des Mémoires sur les Turcs et les Tartares.

142 MAZARiX ET GOLBERT.

tent à six livres neuf sols pour asnée et y eu ayant trois mille deux cents asnées, cela nionteroit à plus de vingt mille livres, ce qui seroit une dépense excessive, et comme cela me donne beaucoup de defOance de celuy qui les conduit, j'estime qu'il n'y a point d'autre remède que d'envoyer une personne choisie par Votre Eminence, soit un des gentilshommes qui servent dans sa compagnie des gardes, soit un garde mesnie, qui aye de l'esprit, ou quelque autre personne à qui je donnerois une instruction de tout ce qu'il y auroit à faire avec des lettres de change pour payer les péages dont on ne pourroit se dispenser. Il seroit nécessaire, en mesme temps, de luy donner des lettres du Roy aux inlendans de Dauphiné et de Languedoc, portant ordre de faire passer lesdits bleds sans rien payer et d'y aller mesme en personne, s'il estoit nécessaire de mettre sur les batteaux les archers de la prévosté de l'iiostel qui servent près d'eux, avec ordre de les faire passer de gré ou de force. Si Votre Kminence approuve cette proposition, il n'y a qu'à envoyer la personne qu'elle aura choisie cà M. Le Tellier avec cette lettre, pour faire les expéditions nécessaires; surtout il faut que tout soit expédié proinptement.

Monseigneur, De Votre Eminence, le très humble, très obligé, très obéissant et très (idel serviteur,

MAZAi; I\ A SERVIMX.

A La Fùre, 5 juillet 1657.

Je me remets aussi à une autre fois à vous répondre sur ce que vous avez pris la peine de m'écrire à l'égard des finances et de votre fortune particulière; mais je ne vous cèlerai pas que mon intention n'a jamais été que ce que je vous dis à La Fère sur ce sujet-là demeura secret ; que ma pensée n'étoit pas aussi de me plaindre, mais de vous communiquer simplement ce que

(l) Lettre inédite. Aff. étr., Erauce, vol. 902.

MAZAUIX ET COLBERT. 143

j'estiinois plus avantageux au service du Roi, comme j'eusse fait à M. le procureur général même s'il eût été présent; car quoique j'ose dire que, parmi mes défauts, on ne remarquera pas beaucoup de présomption, je crois que je ne parle pas si mal à propos des ûnances qu'on ne puisse tirer quelque avantage des avertissements que je donne là-dessus. Mais il faut par force qu'on ait pris plaisir d'altérer la vérité de ce que je dis, puisque M. le procureur général me mande que je l'avois accusé d'avoir pris à l'Epargne la dot de mademoiselle sa fille, et de beaucoup d'autres clioses auxquelles je n'ai pas seulement pensé (1).

A La Fère, ce 18 aoust 165".

Ayant rcccu en cette ville les lettres cy-joinctes, je les envoyé à Votre Kminence par cet exprès; j'ay appris icy avec joye que M. Alplionse avoil fort bien fait ses compositions pour les prix et qu'il en avoit eu deux, cchiy de la mémoire et celuy de vers, à quoy son régent m'asseure que l'on n'a eu esgard qu'à son mérite, et pour preuve il me dit que, quoyque sa composition en prose fusl bonne, on ne luy a donné uy prix ny accessit, de cinq que l'on donne. Je crois que ce bon succès qu'il a eu vient du billet que Votre Éminence cust la bonté de luy escrire qui l'a extraordinairement excité à bien faire, 11 mérite que Votre Eminence luy fasse quelque présent pour l'exciter à faire toujours de mieux en mieux. J'espère que Votre Eminence aura satisfaction de cet enfant, qui asseurément promet beaucoup.

Après avoir donné ordre icy à nos petites affaires, réglé quelques désordres qui se commettoient dans la forest, et fait rendre compte à nos marchands de bois et aux fermiers de Marie et Ham, je m'en retourne à Paris, où j'attendray riionneur des commandemens de Votre Eminence.

M. Alphonse demande la permission de pouvoir tirer d'un fuzil pendant ces vacations, ce que je n'ay peu luy permettre

(1) Aff. étr., France, vol. 291.

144 MAZARIX ET COLBERT.

sans ordre de Votre Eniinence. Comme il aura un gentilhomme auprès de luy, je ne crois pas qu'il en ])uisse arriver aucun accident. Je suis avec la dévotion que je doibs, Monseigneur, De Votre Eminence le très uumble, très obéissant, très obligé et très fldel serviteur,

CoLr.KRT (1).

A Paris, ce 3^ septembre 163",

La nouvelle que je viens d'apprendre de la mort de M. de

Saint-André-Montbrun à la levée du siège d'Alexandrie m'oblige

d'escrire ces lignes à Votre Eminence pour luy dire que, dans le

dessein qu'elle a d'acquérir le duché de Nivernais, il est de la

dernière conséquence qu'elle réserve la charge de gouverneur

et lieutenant général pour le Roy de cette province pour la

mettre soubz le nom de M. de Mancini, pour une intinilé de

raisons que je pourrai expliquer à Votre Eminence lorsque j'au-

ray l'honneur d'estre auprès d'elle, et particulièrement parce que

ce gouvernement a tousjours esté réputé joint au duché et que

les ducs l'ont tousjours possédé jusqu'audit sieur de Saint-André.

Je suis tousjours, avec le respect et la dévotion que je doibs.

Monseigneur,

De Votre Eminence le très humble, très obéissant, très

obligé et très fide! serviteur,

CoLBKRT (2).

A Mayenne, ce 2G'' septembre 1G5".

11 y a quelques jours que je suis dans le duché de Votre Eminence pour continuer toujours de le mettre au meilleur estât qui sera possible, dont je crois que Votre Eminence sera satisfaite lorsque je lui rendray compte du destail. 11 est vray que, cette année, je ne trouve moyen de l'augmenter que de cinq ou six

(1) Lettre inédite. Aff. é(r., France, vol. 902.

(2) Lettre inédite. Aff. étr., l'Vance, vol. 902.

cens livres, mais je tasche à présent de faire réussir d'autres affaires quiproduiroient asseurément d'autres plus grands advantages. Je ne rendray point compte à Votre Eminence du destail jusques à ce qu'elles soient plus advancéts.

Je me rendray à Paris le troisième du mois prochain, en sorte que Votre Eminence m'y peut envoyer ses ordres dès à présent. Votre Eminence aura appris à présent le désastre arrivé aux vaisseaux de M. le maresclial de La Meilleraye au voyage de Madagascar ; je crois qu'enfln Votre Eminence se dégoustera de ses malheureuses adventures. Je suis avec le respect et la dévotion que je doibs.

Monseigneur, De Voire Eminence le très humble, très obéissant, très obligé et très fidel serviteur,

COI.BKRT (1).

A Alayeniie, ce 30 septembre 1651.

Je rendray compte à Votre Eminence, aussy tost que je seray de retour à Paris, de tout ce que j'auray faict dans son duché, et particulièrement de quelques acquisitions que j'ay faictcs, lesquelles je supplie Votre Eminence d'agréer, ayant estimé nécessaire de le faire pour le bien et l'advantage de celte terre.

Je feray responce aussy à tous les poincts des dépesches de Votre Eminence du 22 de ce mois que j'ay receues en cette ville.

J'ay esté bien estonné d'apprendre de mon frère, qui est à Francfort, que M.VI. les ambassadeurs luy avoient ordonné de se tenir prest pour aller trouver les rois de Suède et de Pologne, à quoy je ne double point que ces messieurs n'ayent bien considéré depuis que Votre Eminence est à quatre journées d'Aix et que mon frère est trop jeune de beaucoup pour soustenir un employ de cette qualité, je ne laisse pas de conjurer Votre Eminence d'empescher ce voyage par son aulhorilé, estant bien ayse que mon frère n'entreprenne que les choses qui seront de sa

(1) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 902.

force et dans lesquelles il pouria servir V'otre Éniinence avec sa satisfaction. Je suis, avec le respect et la dévotion que je doibs, Monseigneur, De Votre Éniinence le très humble, très obéissant, très obligé et très fîdel serviteur,

CoLBERT.

P.-S. — Le présent de madame de Savoye est parti de Paris il y a huict jours. Si Votre Éniinence a agréable de m'envoyer sa lettre pour M. l'ambassadeur, j'y joindray une de l'inventaire de ce présent, lequel Votre Éniinence a veu, si non aussy tost que je seray de retour à Paris je le luy envoyeray (1).

A Paris, ce 10' octobre 1G5".

On dit icy que le chevalier de Ligny, lieutenant au régiment des gardes, a esté emporté d'un coup de canon devant Mardic ; si cela est vray, je supplie très humblement Votre Éniinence de se souvenir de mon frère, capitaine au régiment de Xavarre.

A Paris, ce 10" octobre 1657.

J'ay pris résolution ce matin de recevoir les trois mille louis d'or qui m'ont esté offerts par M. le procureur général et de les envoyer k Votre Éminence par la voie du coche de Metz dans un balot en forme de marchandises, lequel j'adresseray à M. le grand doyen de Metz, avec ordre de le remettre entre les mains du sieur Barnoyns, ayunt creu que c'est la meilleure voie que je puisse prendre pour cela. Je donneray advis à Votre Éminence du jour que le coche partira de cette ville et du jour oti il arrivera à Metz.

Ledit sieur procureur général m'a dit qu'il niesnageroit deux mille louis d'or de grattiflîcation sur l'affaire des menues monnoyes.

Le sieur Visard m'a envoyé ce matin un pacquet que je retien-

(l) Lettre inédite. Alf. clr., France, vol. 902.

MAZARI.Y KT COLBKRT. 147

(Iray jusqu'à ce que je trouve une voye seure, ne croyant pas le dcbvoir liazartler par l'ordinaire.

M. le procureur général a faict payer la lettre de change de li2,720 escus tirée par mon frère. Je suis, avec le respect et la dévotion que je doibs,

Monseigneur, De Votre Eminence le très humble, très obéissant, très obligé et très fidel serviteur,

COLBKUT (1).

A Paris, ce 10'' octobre 1657.

Kn allant à Vincennes, je reçois une lettre de Brissac qui m'apprend la mort du sieur Osen, qui jouissoit du haillage de Tanne, composé d'une ville et de quarante-deux villages, ce qui m'oblige d'escrire ces lignes à Votre Kminence pour la supplier très humblement de ne se pas laisser surprendre par la demande (|ue beaucoup de personnes luy pourroient faire de ce mesme baillage et de le conserver pour elle, puisqu'elle a eu toujours dessein de faire un establissement dans l'Alsace par le moyen des donations qui ont este faictes par le Koy. L'on pourra facilement joindre audit baillage de Tannes celiiy de Lanseren, qui appartient à M. Servan.

Je suis, avec le respect et la passion que je doibs, Monseigneur, De Votre Eminence le très humble, très obéissant, très obligé et très Gdel serviteur,

Coi.BEKT (2).

A Paris, ce 7« décembre 1657

M. le chevalier Paul et M. Chapellain vinrent hier me dire de la part de Votre Eminence qu'elle desiioit que j'écrivisse ea Bourgogne, Lyon ou Dauphiné, pour y faire acheter du chanvre.

Le sieur Chapellain m'a dit que celuy de Dauphiné est meii-

(1) Lettre inédite. Aff. élr., France, vol. 902.

(2) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol 902.

148 MAZARIX ET COLBERT.

leur que celuy de Lyon, qui vient de Bour<]ogne, que celui-là est peigné, et par conséquent il n'y a point de déchet, et celuy-ci ne l'est pas.

Qu'il a un marchand qui luy offre celuy de Dauphiné à 22 livres le quintal, poids de marc, et celuy de Lyon à 18 livres 10 sols, et qu'il le rendra fiUé en fil de carret à 4-0 sols de plus par quintal. J'ay esté bien ayse d'expliquer toutes ces choses à Votre Éminence affin que je puisse recepvoir ses ordres avant le départ de l'ordinaire. Je doihs luy dire seulement que je ne puis me servir à Lyon que de M. Anamy ou de celuy quy fait mes affaires, et, en Dauphiné, de M. Pellot, et que je ne crois pas qu'ils se connoissent beaucoup eu cette sorte de marchandise. Je suis, avec le respect et la dévotion que je doibs, Monseigneur, De Votre Éminence le très humble, très obéissant, très obligé et très Gdel serviteur,

Ce 26 décembre 1657.

M. Alphonse a bien passé la nuict. MM. Vallot, Esprit, Elis, Ménard et un autre chirurgien , après la levée du premier emplastre, ont estimé qu'il falloit descouvrir le crâne, duquel il s'est trouvé le pericràne séparé après l'opération. L'événement de ces sortes de blessures est fort incertain, la commotion estant fort à craindre. Il est entre les mains de Dieu et des meilleurs médecins et chirurgiens de Paris. Pour le reste de ce qui luy sera nécessaire, je supplie Votre Eminence d'estre persuadée que je feray mon debvoir.

De Votre Eminence le très humble, très obéissant, très obligé et très fidel serviteur,

CoLBERT (2).

(1) Lettre inédile. Aff. étr. , France, vol. 902 (2j Lettre inédite. Aff. élr., France, vol. 902.

AIAZAHIM ICT COLBERT. 149

Ce 28 décembre 1657.

J'ay estime h. propos de joindre <à MM. Elis et Menard les sieurs Cressé et Letarge, qui sont certainement les quatre meilleurs chirurgiens de Paris. Après avoir veu la plaie de M. Alphonse, ils ont este tous de Tadvis du trépan, qui a esté faict fort scavamment. Ils ont trouve quantité de sang espanché sous la membrane qui est sorty par l'ouverture, en sorte qu'il y a lieu de bien espérer et de se louer de la résolution qu'ils ont prise de faire cette opération qui a bien fait connoistre et la grandeur du coup et le danger qu'il y avoit de temporiser. Je suis, avec le respect que je doibs, Monseigneur, De Votre Éminence le très humble, très obéissant, très obligé et très fidel serviteur,

CoLBERT (1).

(l) Lettre inédite. Aff. étr , France, vol. 902.

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