CHAPITRE IV
Funéraillos de madame de Mancini. — Influence des prédictions astrologiques de son mari. — L'Assemblée du clergé de France fait célébrer un service solennel. — Le roi visite les deux fds de madame de Mancini. — Lettre inédite de condoléance du chevalier Paul au cardinal Mazarin. — D'un ballet auquel il assistait, le cardinal Mazarin accourt au lit de mort de la duchesse de Mercœur. — Désespoir du duc de Mercœur. — Golbcrt sollicite du cardinal le don d'un fusil pour Alphonse Mancini. — Mort tragique d'Alphonse Mancini. — Olympe Mancini. — Son portrait au moral et au physique. — Son ambition déçue d'épouser le roi. — Abandon du projet de son mariage avec le fds du maréchal de La Meilleraie.
— Lettre inédite du maréchal de La Meilleraie au cardinal Mazarin. — Préliminaires du mariage d'Olympe Mancini avec le comte de Soissons.
— Répugnance de la duchesse de Savoie à accorder son consentement. — Désir de la duchesse de Savoie de marier son fils, le duc régnant, à Horlense Mancini et sa fille à Louis XIV. — Double mission de l'abbé Amoretti. — Conclusion du mariage d'Olympe Mancini avec le comte de Soissons. — Articles du contrat dressés par Colbert. — Embarras d'argent des nouveaux époux. — La comtesse de Soissons part avec mademoiselle du Fouilloux pour rejoindre son mari en Italie, — Mademoiselle du Fouilloux. — Les deux voyageuses risquent de rester en gage dans une hôtellerie. — Curieuse lettre adressée par elles au cardinal Mazarin. — Le cardinal accorde à sa nièce la confiscation des liards étrangers. —
■Difficultés d'argent de la comtesse de Soissons avec sa belle-mère, la princesse de Carignan. — La comtesse de Soissons emprunte dix mille écus à l'évêque de Valence. — Le cardinal Mazarin importuné des bruits colportés sur les mariages de ses nièces. — Lettre de Bartet au cardinal pour se disculper. — Conduite respective du comte et de la comtesse de Soissons. — Dégoûts donnés par Marie Mancini à la comtesse de Soissons. — Revanche de la comtesse de Soissons. — La comtesse de Soissons nommée suriulendante de la maison de la reine. — Sa disgrâce momentanée. — Compromise dans l'affaire des poisons, elle s'enfuit avec mademoiselle du Fouilloux devenue marquise d'AUuye. — Ses aventures dans les pays étrangers. — Elle est la mère du célèbre prince Eugène.
Alors que la fortune de Mazarin s'accroissait incessamment par les riches moissons d'affaires qu'abattait la fau-
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cille de Colbeit, les ciseaux de la Parque coupaient les fils de deux existences dans cette famille étrangère qui, greffée sur la France, en absorbait la sève. Tandis que madame de Martinozzi était retournée en Italie, madame de Mancini, sa sœur, s'était fixée en France. L'aménité de son caractère, la réserve modeste dont elle ne se départait jamais, malgré l'éblouissant milieu dans lequel elle se trouvait si inopinément placée, lui avaient fait de nombreux amis; aussi, lorsque la mort vint la frapper, elle laissa de sincères regrets. La promptitude de sa fin, que rien dans son état ne laissait soupçonner, fut attribuée à ce qu'elle avait l'esprit frappé par une prédiction de son mari. Celui-ci, grand astrologue, avaitannoncé que sa femme mourrait dans sa quarante-deuxième année, et comme il avait exactement prédit la mort de son fils aîné, tué au combat du faubourg Saint-Antoine, et la date de sa propre mort, sa veuve effrayée lui donna une troisième fois raison. L'année 1657 s'ouvrit par la célébration de ses funérailles ; elles furent faites avec une grande pompe, et l'Assemblée du clergé de France fit célébrer un service solennel dans l'église des Grands-Augustins, où Louis-Hercule de Rohan-Ventadour, évéque de Montauban , prononça son oraison funèbre. Le prince et la princesse de Conti assistaient à la cérémonie. Les lettres de condoléance adressées au cardinal Mazarin affluèrent. Le cbevalier Paul, cbez lequel la rudesse du marin n'excluait pas la courtisanerie, ainsi que nous avons déjà eu l'occasion de nous en apercevoir, ne fut pas le dernier à écrire; il crut devoir mouiller son encre de quelques sanglots dans une lettre qui débute en ces termes : « C'est avec la larme à l'œil que j'ai appris
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la mort de madame de Mancliini, votre sœur... (1). » Philippe et Alphonse Maociai furent visités par le roi, à l'occasion de la mort de leur mère, le premier dans son appartement du Louvre, le second au collège des Jésuites, et traités par conséquent à l'égal des princes du sang ; les neveux et les nièces devenaient ainsi les assises d'une pyramide dont le cardinal occupait le sommet. Nous avons constaté plus d'une fois qu'une des missions de Colbert était de veiller aux soins réclamés par les deux neveux, l'un déjà un jeune homme, l'autre encore presque un enfant. Nous l'avons vu s'occuper des détails de l'habillement du premier, nous le trouvons maintenant surveillant avec sollicitude l'éducation du second. Monsieur Alphonse, ainsi qu'il l'appelle avec respect, avait eu des succès dans ses compositions, deux prix et cinq accessits; son oncle lui avait écrit pour le féliciter et l'engager à persévérer dans ses goûts studieux. Sa lettre avait produit un excellent effet; mais Colbert trouva que cette récompense était insuffisante, et il sollicita pour l'élève un cadeau. Il confia à l'oncle que la plus grande ambition de son neveu serait d'avoir un fusil avec l'autorisation de tirer quelques pièces de gibier pendant les vacances, et il ajoutait dans sa lettre que M. Alphonse pourrait se livrer sans danger à ce divertissement, parce qu'il avait auprès de lui un gentilhomme qui ne le quittait jamais.
Alphonse était le neveu préféré du cardinal, car nous n'ignorons pas à quel point Philippe répondait peu aux projets ambitieux qu'il eiàt formés pour lui; comme il combla
(1) Lettre inédite, Toulon, 9 janvier 1657. Aff. étr., France, vol 903.
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néanmoins Philippe de titres, de charges et de faveurs, on peut entrevoir quelles eussent été les brillantes destinées qu'il réservait à Alphonse, dont il eût fait l'héritier de son nom et de la majeure partie de ses trésors. Lne si douce espérance devait bientôt s'évanouir. Pour ne point scinder eu deux parties notre récit sur cet adolescent, nous allons anticiper de quelques mois sur les événements. Les Jésuites ont, de tout temps, dans le but de former des hommes, permis à leurs élèves de rudes jeux; mais quelques-uns, poussés parfois trop loin, peuvent échapper à leur surveillance. Alphonse, malgré les prévenances de toute sorte dont il était l'objet, peut-être même à cause d'elles, car elles avaient évidemment suscité la jalousie de ses condisciples, fut berné par eux dans une couverture; ils apportèrent un tel entrain à cette plaisanterie funeste que le malheureux enfant fit une chute sur la tête, lalot, premier médecin du roi. Esprit, Elis, Aléuard, les plus habiles chirurgiens de Paris, furent appelés; ils constatèrent que le crâne était fracturé ; deux autres chirurgiens eu renom, Cressé et Letarge, furent eucore mandés, et le trépan fut décidé. L'opération fut bien faite; mais le mal était si grave qu'il était sans remède. Alphonse expira le 5 janvier 1658, à l'âge de douze ans (1). Cette mort enleva au cardinal les plus chères espérances qu'il formait pour l'avenir de sa maison; en raison de son antipathie pour Philippe, le dernier survivant de ses neveux, ce sera désormais parmi les maris de ses nièces qu'il cherchera
(1) De nombreuses lettres de condoléance furent adressées au cardinal Mazarin; les Mémoires de Daniel de Cosiiac reproduisent la lettre que le cardinal lui adressa eu réponse à la lettre qu'il eu avait reçue.
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celui qu'il instituera l'héritier de son titre et de son nom. Le sol delà France, qui réussissait si bien aux nièces du cardinal, était décidément moins propice à ses neveux ; deux d'entre eux y périrent de mort violente, et le troisième y mena une vie sans gloire. Trois nièces avaient déjà porté, par leurs mariages, la situation de leur oncle au niveau le plus élevé; elles avaient épousé le duc de Mercœur, le prince de Conti, le duc de Modène; deux nièces étaient alors en âge d'être mariées ; et, parmi elles, Olympe faisait la difficile, parce qu'elle avait l'ambition d'épouser le roi. Madame de Motteville (1) en a retracé ce portrait : elleélait brune, elle avait le visage long et le menton pointu. Elle n'avait donc que cet agrément de la jeunesse, caractérisé par ce que l'on appelle la beauté du diable; mais elle tirait un avantage séducteur d'une hardiesse et d'une désinvolture qui attirent ou qui, pour parler plus exactement, provoquent les hommes. Le jeune monarque s'y était laissé prendre, et le cardinal avait laissé son inclination se développer sans lui donner son approbation, mais sans y apporter obstacle. Nous avons été témoins à Compiègne du manque de tact de la reine de Suède encourageant le roi à une alliance disproportionnée; aussi, Olympe ravie, s'était-elle mise à imiter le costume d'amazone et les manières de celle qui s'était prononcée si ouvertement eu sa faveur. La reine Christine avait fait un faux pas ; Anne d'Autriche ouvrit les yeux : quelle que fût son affection pour le cardinal, elle était trop fière pour consentir à une mésalhance. On avait fait comprendre à la reine étrangère qu'elle ferait
(1) Voy. ses Mémoires.
bien de hâter son départ. Quant au cardinal, il avait gardé une trop prudente attitude pour avoir à faire un seul pas en arrière. Chacun s'appliqua à détacher d'Olympe le cœur du monarque, sans trop s'inquiéter si l'on ne retomberait pas encore dans les appréhensions d'un mariage disproportionné, ce qui ne manqua pas d'arriver j ce prince inflammable, particulièrement à l'endroit des nièces du cardinal, s'éprit bientôt de Marie Mancini, bien autrement douée que sa sœur des avantages de l'esprit et de la beauté. La jalousie dont Olympe ne ménagea pas l'expression acheva de refroidir le roi à son égard.
Dans sa cruelle déception. Olympe se mil à regretter d'avoir manqué les occasions qu'elle avait trouvées de s'établir ; elle se fut fort accommodée du prince de Conti (1) ou du duc deModène; elle se fût même plus modestement contentée du fils du maréchal de La Meilleraie, grand ami de son oncle. Deux années avant, ce mariage avait été élaboré, mais n'avait pas abouti pour plusieurs motifs : le fils du maréchal se souciait peu d'épouser une femme dont il n'ignorait pas la passion pour le roij Olympe, de son côté, avait été froide pour cette union, étant tout entière à son espoir de porter un sceptre j de son côté, le marquis de La Meilleraie était éperdument épris d'une autre nièce du cardinal, Hortense, qu'il finit par épouser. Le marquis de La Meilleraie était encore disponible, et le cardinal inclinait à lui donner la main d'Olympe, dans son extrême désir de se faire du marquis un neveu par alliance, dont il
(1) Sarrasin, dans sa correspondance avec le prince de Conli, lui donnait le choix d'épouser Lanrc Martinozzi ou Olympe Mancini. Voy. les Mémoires de Daniel de Gosnac.
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ferait l'héritier de son titre et de son nom. Cependant, comme il ne devait par tarder à avoir d'autres nièces en âge d'être mariées, il n'insista pas dès qu'il s'aperçut qu'Olympe n'était pas celle que le marquis désirait épouser. Le maréchal de La Aleilleraie souhaitait ardemment la cou •clusion du mariage de son fils avec Olympe ; et comme ni le cardinal ni le marquis n'avaient pas jugé à propos de le mettre au courant du revirement qui s'était opéré, le cardinal lui écrivait pour lui faire prendre patience, en lui <ionnant des prétextes pour expliquer le retard apporté. Le maréchal croyait donc à un simple ajournement, mais il le regrettait d'autant plus que, se sentant vieillir, il eût <été heureux d'établir son fils avant de mourir.
Afin d'exposer la situation d'une manière plus complète, il nous faut remonter deux années en arrière et reproduire une lettre du maréchal de La Meilleraie au cardinal Mazarin, dans laquelle il exprime, dès cette époque, son vif désir de voir conclure le mariage de son fils avec Olympe Mancini :
« Monseigneur,
<c Quoy que peu en estât de me donner l'honneur de TOUS escrire à cause de l'extrême foiblesse que m'a laissée la maladie dont je ne suis pas encore sorti, je ne puis différer un moment de tesmoigner à Vostre Eminence la joie que j'ay ressentie de la nouvelle que m'a donnée M. de Jlennes (1), de la résolution qu'il a plu à Vostre Eminence de prendre sur la conclusion du mariage de mon
(l) Henri de La ]\IoUc-Houdancourt.
fils ; ma satisfaction auroit esté tout enlière ne lui ayant pieu prendre le jour et l'heure pour y mettre la dernière main, et bien que je sois très persuadé que Voslre Eminence ne fait rien qu'avec une très grande raison, je ne laisse toutes fois de donner lieu aux pensées que peut avoir un homme qui n'a qu'un fils et qui souvent se trouve bien proche de la mort. Si Vostre Éminence a la bonté de faire quelque réflexion là-dessus en ma considération, je lui en resterai très fort obligé, me remettant néantmoins à tout ce qu'il lui plaira d'ordonner à celui qui sera toujours avec un entier respect,
« Monseigneur, ce Votre très humble et très obéissant serviteur,
La Meilleraie.
•> A Nantes, le 29 apvril 1655 (1). "
Cette lettre nous confirme que, depuis deux années, le maréchal de La Meilleraie considérait le mariage de son fils avec Olympe Mancini, comme irrévocablement décidé.
Vainement Olympe eût souhaité de renouer le projet de son mariage avec le marquis de La Aleilleraie : celui-ci, moins que jamais, n'y voulait enteudre ; alors, par dépit, la délaissée se tint disposée à accepter le premier parti qui lui serait présenté. L'occasion ne se fit pas attendre. Le prétendant qui s'ofiiit ne lui inspirait aucune inclination, et probablement elle ne lui en inspirait pas davantage. Il était de grand nom et de petit avoir; tel que beaucoup
(1) Aff. étr., France, vol. 15V. Ce curieux document inédit n'était pas, ainsi que beaucoup d'autres, à la connaissance dcM. Octave Feuillet lorsqu'il a publié sou livre sur les nièces du cardinal Mazarin.
d'autres, et plus encore, il éprouvait le désir d'épouser une nièce, afin de maintenir une situation très haute qui menaçait de s'écrouler , parce que sa base même était ruinée. Le prince Eugène de Savoie, ce nouveau prétendant, était cousin germain du duc régnant de Savoie; sa mère, la princesse de Carignan, était l'unique héritière de la branche de Bourbon-Soissons. Le prince Eugène de Savoie-Carignan était donc Français par sa mère, ce qui lui permit de prendre, à l'occasion de son mariage, le titre de comte de Soissons, se rattachant complètement ainsi à la maison de France.
L'usage des maisons souveraines ne permettait pas au prince Eugène de se marier sans l'autorisation du chef de sa maison. Il la demanda, par conséquent, au duc de Savoie, ou plutôt à la mère de celui-ci, Christine de France, fille de Henri l\I. Bien que son fils fut majeur, cette princesse avait conservé la même autorité que pendant sa minorité, et elle était jalouse de la conserver. La duchesse accueillit froidement cette demande. Servien, ambassadeur de France à Turin, n'eut pas de peine à pénétrer les motifs de cette froideur, et il écrivit au cardinal Alazarin que Madame Royale, — on appelait ainsi la duchesse de Savoie, — avait déjà bien prouvé sa préoccupation de conserver son autorité en éludant pour son fils tous les mariages de princesses d'un caractère indépendant, et que, par ce même motif, le mariage d'Olympe avec le prince Eugène lui déplaisait. Cette nièce du cardinal était connue par son caractère ambitieux et fier; devenue cousine germaine du duc de Savoie, elle aurait pu inspirer à celui-ci l'idée de s'émanciper. Servien ajoute que
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Madame Royale et son fils lui ont exprimé le désir d'avoir le portrait d'Horlense; mais que dans l'ignorance où il se trouve des intentions du cardinal, il s'est borné à répondre qu'il lui serait difficile de procurer ce portrait, parce que Hortense était dans un monastère pour son éducation ; réponse évasive et même inexacte qui n'élait ni un engagement ni un refus, et qui laissait au cardinal toute latitude pour faire ce qu'il jugerait à propos (1).
La considération des ménagements à garder vis-à-vis «lu cardinal Mazarin, et l'espérance de faire épouser à son fils une autre nièce du cardinal, surmontèrent les répu- «^nances de la duchesse de Savoie, et le duc de Savoie adressa lui-même au cardinal Mazarin une lettre de félicitations, en réponse à celle que Son Eminence lui avait écrite par M. de Toucheprez (2).
La duchesse de Savoie adressa également une lettre de compliments au cardinal Mazarin (3) ; elle la lui fit porter par l'abbé Amorelti, vrai messager d'amour et grand négociateur de mariages, chargé par la même occasion de sonder le terrain pour le mariage de sa fille ^Lirguerite avec Louis XIV, projet qui fut poussé jusques à une apparente conclusion.
Le mariage d'Olympe Mancini avec le comte de Soissons fut célébré à Paris, le 19 février 1657 (4). Les
(1) Correspondance de Servien, ambassadeur à Turin, novembre 1656. Aff. élr., Piémont, vol. 50.
(2) Lettre inédite, en italien, 14 décembre 1656. Aff. étr., Piémont, Tol. 50.
(3) Lettre en italien, datée de Montcalier, 20 décembre 1656. Afî. étr., Piémont, vol. 50.
(4) Voy. la Gazette.
débuts de cette union furent plus heureux que ne le faisaient pressentir les motifs réciproques qui l'avaient déterminée.
Les articles du contrat de mariage, préparés par Colbert (1), constituaient une dot de six cent mille livres à la nouvelle mariée; générosité bien insuffisante du cardinal, car elle laissait sa nièce bien au-dessous des exigences de sa situation, son mari n'ayant pour toute fortune que le revenu de deux charges dont il venait d'être pourvu : la charge de colonel général des Suisses et le gouvernement du Bourbonnais.
A peine marié, le comte de Soissons partit pour l'Italie, investi d'un commandement dans les troupes françaises qui tenaient la campagne contre les troupes espagnoles. La comtesse, sa femme, ne tarda pas à se mettre en route pour le rejoindre , voyageant en véritable héroïne de roman. Avant le départ de la cour des nouveaux époux, le roi, pour plaire à Marie Alancini, aux pieds de laquelle il brillait l'encens offert naguère à Olympe, traita avec dédain celle-ci, de même que son mari. Olympe, furieuse, adressa de vives plaintes à son oncle le cardinal (2).
Nous venons de dire que la comtesse de Soissons voyageait en héroïne de roman; un Mémoire qu'elle adressa au cardinal nous a procuré la relation inédite et piquante d'un incident de son voyage, écrite par elle de compte à demi avec mademoiselle du Fouilloux (3), qui l'accompa-
(1) Mémoire sur les articles du mariafje du prince T^ugène, fils de la princesse de Carignan, avec mademoiselle Olympe de Alancini, nièce dis cardinal Mazarin. Aff. étr., France, vol. 160.
(2) Lettre inédite, 14 juillet 1657. Aff. étr., Piémont, vol. 52.
(3) Bénigne de Meaux du Fouilloux, sœur de Charles de Meaux, seigneur
102 MAZARIX ET COLBERT.
gnait en qualité de fille d'honneur. L'esprit de mademoiselle du Fouilloux, porté à l'intrigue , l'avait rapprochée d'Olympe; elles étaient faites pour se lier par une réciproque amitié. Les défauts cachés de la fille d'honneur étaient couverts au dehors par sa grâce et par sa beauté ; elle dansait dans les ballets du roi, de prime abord elle avait plu à la cour dès qu'elle y avait paru; la Gazette de Loret avait célébré sa bienvenue :
a Une fleur fraîche et printanière,
ii Un nouvel astre, une lumière,
« Savoir l'aimable du Fouilloux,
» Dont plusieurs beaux yeux sont jaloux,
« D'autant que cette demoiselle
« Est charmante, brillante et belle,
t Ayant escorté l'Amour,
tt A fait son entrée à la cour
n Et pris le nom, celte semaine,
» De fille d'honneur de la reine (1). »
Après ce préambule, passons au Mémoire auquel collaborèrent les deux amies; elles y exposent tout à nu leur complète détresse : l'une a ses vêtements dans l'état le plus pitoyable ; l'autre est sur le point de ne plus en avoir; leurs personnes mêmes, assurent-elles, risquent d'être retenues en gage :
« La nécessité nous oblige à rompre le silence pour dire à Vostre Éminence que mademoiselle de Fouilloux ne sauroit aller dimanche au bal faute dabit; il sont tout faits; mais le tailleur ne les veut point donner à crédit.
du Fouilloux, qui périt de la main du prince de Condé au combat du faubourg Saint-Antoine. Voy. nos Souvenirs du règne de Louis XII', t. II, p. 238, et t. VII, p. 333. Mademoiselle du Fouilloux épousa plus tard Paul d'Escoubleau, marquis d'Aliuye.
(1) Muse historique; lettre du 28 décembre 1652.
MAZARIX ET COLBERT. 103
Pour moy, je ne suis guère mieux, quoi que j'aye beaucoup de nippes, il faudra bien tost que je les engage, n'aiant pas un sol. Vostre Eminence peut bien juger qu'à moins de faire de la fosse monois, je n'en puis pas avoir, puisque depuis que madame la princesse de Conti est mariée, Vostre Eminence ne m'a rien doimé; c'est ce qui me fait croire avec un extrême déplesir que les grâces que nous en recevions n'estoient pas pour l'amour de moy. Enfin si Vostre Eminence ne nous accorde la très humble supplication que nous li faisons, nous serons réduites à demeurer en gage dans quelque cabaret; et comme nous scavons que cela fairet de la peine à Vostre Eminence, nous espérons qu'elle i remédira aussi tost la présente reçue. Nous connoîtrons bien les efets si Vostre Eminence prens plesirà recevoir nos letre; nous en sommes asses persuadée, puisque dès à présent nous songeons à la remercier, comme aussi à lui protester que personne au monde ne lui et plus acquise que les pauvre suppliante.
Nous supplions Vostre Eminence de nous garder le secret, puisque nous payons devant tout le monde de
bonne mine.
' Oliaipe AIancuvi.
Défisse de Fouilloux (1). »
Cette lettre de la comtesse de Soissons dépeint bien son caractère : l'amour du plaisir, la jalousie, l'aigreur, le sarcasme, et, avec tout cela, la souplesse qui descend à l'humilité.
(1) Lettre inédite. Aff. étr., Piémont, vol. 52. Elle n'est point datée, mais la place qu'elle occupe dans le volume semble devoir fixer la date au mois de décembre 1657.
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Cet oncle, accusé de ladrerie par sa nièce, lui avait fait une générosité d'une nature originale et rien moins que lucrative, qui vient justifier l'accusation d'Olympe. Le cardinal lui avait fait donner par le roi la confiscation de tous les liards étrangers qui se trouveraient dans le royaume. Une telle recherche se présentait de prime abord comme si difficile et, de plus, comme si coûteuse, qu'il ne devait pas y avoir de bénéfice à en retirer; en outre, son succès dépendait entièrement du zèle que voudrait y apporter Fouquet, en sa qualité de surintendant des finances et de procureur général; or celui-ci l'avait prévenu qu'un brevet du don de celte même confiscation primait le sien (1). Il est donc certain que non seulemeni les louis d'or, mais les liards eux-mêmes, manquaient dans l'escarcelle de la comtesse de Soissons.
Sa belle-mère ne péchait pas davantage que son oncle par l'excès de ses largesses. Olympe écrivait au cardinal : «... Nous n'en devons rien espérer, bien au contraire; elle a fait dire à monsieur mon mari qu'elle ne voulait plus estre chargée de nous. Je vous avoue que cela m'est un peu sensible, d'autant plus qu'elle tient ce discours-là à bien du monde. » En conséquence. Olympe demandait au cardinal de lui faire donner quelque part aux dix mille écus de la pension de la princesse de Carignan (2). Le cardinal accueillit sa requête , mais naturellement la paix de famille n'y gagna rien ; la princesse de Carignan fut outrée et le fit si bien sentir qu'Olympe écrivit à son oncle :
(i) Lettre inédite, juin 1653, d'Olympe Mancini au cardinal Mazarin. Aff. étr., Piémont, vol. 52.
(2) Lettre inédite, l'^'' juillet 1657. AU. étr., Piémont, vol. 52.
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« Elle fait une vie enragée contre mon mari et contre moi. 5' Olympe ajoute qu'en présence du mécontentement de sa belle-mère, elle a été obligée de renoncer à cette pension, mais que, heureusement, la reine mère lui a fait remettre la même somme par Fouquet , le surintendant (1).
Daniel de Cosuac rapporte dans ses Mémoires avoir reçu lui-même le contre-coup de la détresse financière de la comtesse de Soissons. Peu de temps après son mariage, la comtesse lui fît demander un prêt de dix mille livres, en lui envoyant en gage des pierreries et des perles. L'évêque ue voulut ni de ses pierreries ni de ses perles, ni même de son billet, et prêta les dix mille écus sans accepter nul gage. Depuis, il n'osait plus aller chez elle, de crainte de lui apporter le visage importun d'un créancier. La comtesse, dit-il, se montra aussi timide que moi pour éviter ma rencontre. Au bout de cinq années cependant, le prélat ayant lui-même besoin d'argent, crut pouvoir lui faire parler de la somme prêtée ; le souvenir en revint alors à la comtesse de Soissons, qui s'acquitta de sa dette, mais dans un laps de temps de trois années. Depuis celte époque, elle ne témoigna que la plus complète indifférence à celui qui l'avait obligée; sort assez commun à tous ceux qui prêtent de l'argent pour rendre service.
Si le cardinal s'occupait de marier ses nièces, la cour et le public s'en occupaient au moins autant que lui ; de vagues révélations attiraient constamment l'attention sur les projets les plus secrets, dont les uns étaient destinés à
(l) Lettre inédite, du 2 août 1659. Aff. étr., Piémont, vol. 54,
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aboutir, et les autres à ne se réaliser jamais ; souvent certains bruits n'étaient que de pures inventions. Xaturellement ces révélations ou ces cancans, qui pouvaient déranger des combinaisons demandant du mystère, étaient importuns au cardinal, Bartet (1) crut devoir se disculper d'avoii' colporté des bruits aventurés ; il disait vrai peutêtre en assurant qu'il en était innocent, néanmoins la lettre suivante au cardinal mentionne quelques bruits qui n'étaient ou qui n'avaient pas été sans fondement.
« AI. de la Croiselte (2) a dit que dans le voyage que je fis l'année passée auprès de M. le duc de Longueville, à Rouen, par l'ordre du Roy, pour les choses qui concernaient son service, j'avois proposé à ce prince trois mariages de la part de Vostre Eminence, et le premier pour faire les deux autres : celui de mademoiselle Mancini, qui est aujourd'hui madame la comtesse de Soissons, avec le Roy, celui de mademoiselle Hortenza avec M. le duc d'Enghien, et celui de mademoiselle Marianne (3) avec le comte de Dunois (4)... J'escris pour l'intérêt de la vérité que jamais je n'ay proposé à AI. le duc de Longueville, ni
(1) Bartet, secrétaire du roi, que nous avons eu l'occasion de mettre en scène plus d'une fois, était la créature du cardinal, qui le tenait à sa dévotion par la famine et les promesses, ainsi qu'il résulte de ce passage d'une de ses lettres à Mazarin :
" Paris, le l'^'' décembre 1657.
a Je supplie Vostre Imminence de songer que je n'ai rien au monde, il m'est dû soixante-dix mille livres de mes appointements, c'est-.N-dire fout le temps que j'ai l'honneur d'être au roy. » Il termine en demandant un prieuré que le chevalier Rivière, qui venait de mourir, tenait du cardinal. Aff. étr., France, vol. 902.
(2) Homme de confiance du duc de Longueville.
(3) Marie-Anne Alancini épousa plus tard le duc de Bouillon.
(4) Fils du duc de Longueville.
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à qui que ce soit le mariage du Roy avec madame la comtesse de SoissoDS, ni par l'ordre de Vostre Eminence, ni comme de moy ; que jamais je n'ai parlé des deux autres à ce prince pour les lui proposer... Vostre Eminence fera usage de cette déclaralion comme il lui plaira, ou pour sa propre satisfaction ou pour la confusion de M. de la Croissette. Vostre Eminence verra par cette déclaration et par une lettre qu'a écrite M. le comte d'Auteuil, qui l'appuie, qu'elle a lieu d'être satisfaite de ma conduite (1). «
Olympe parut dans les premiers temps de son mariage avoir assez oublié son attachement pour le roi, pour avoir aimé son mari, puisqu'elle s'inquiétait des périls qu'il pouvait courir. A cet égard il nous a été permis de saisir sur le fait ses sentiments dans une de ses lettres au cardinal ; elle remercie son oncle de lui avoir envoyé Colbert pour lui donner des nouvelles du comte de Soissons dont elle était en peine, pendant la campagne d'Italie, « car, ditelle, il est mal aisé de faire son devoir sans être dans le plus grand danger pour sa vie (2) w . Son mari, brave à la guerre et d'une humeur peu endurante qui lui fit rechercher des combats singuliers, avait dans sa femme une confiance absolue basée sur ce qu'elle l'avait au commencement réellement méritée ; il devint un mari facile et sa femme en abusa.
Tant que Louis XIV ne fut pas marié. Olympe ne put reprendre place, nous ne dirons pas dans le cœur, mais même dans la bienveillance du roi ; la jalousie de sa sœur Marie l'écartait impitoyablement. Lors du voyage de la
(1) Lettre inédite, décembre 1657. Aff. étr., France, vol. 902.
(2) Lettre inédite, 20 juillet 1657. Aff. étr., Piémont, vol. 52.
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cour à Lyon pour le mariage projeté du roi avec la princesse de Savoie, Marie lui attira tant de dégoûts qu'Olympe en tomba malade de chagrin. Elle écrivit au cardinal pour exhaler ses plaintes, disant en propres termes : que le roi lui avait témoigné le mépris le plus grand du monde, par suite des mauvais offices que sa sœur lui avait rendus, le roi lui ayant promis de la traiter ainsi pour lui faire plaisir(l).
Après le mariage du roi avec l'Infante d'Espagne, Olympe prit sa revanche en ressaisissant son empire sur le roi ; mais elle ne fut pas exclusive dans ses attachements, les marquis de Vardes et de Villeroy ne passèrent point pour des soupirants malheureux. Revêtue de la charge de surintendante de la maison de la reine, elle devint la plus puissante dame de la cour ; on l'appelait madame la comtesse et ou la traitait en princesse du sang.
Une intrigue devenue fameuse la fit momentanément exiler de la cour avec son mari. Elle était entrée avec le comte de Guiche et le marquis de Vardes dans la machination d'une lettre supposée venir d'Espagne, destinée à ouvrir les yeux de la reine sur les amours du roi et de mademoiselle de La Vallière. Cette intrigue avait été déjouée, parce que La ]\Iolina, femme de chambre de la reine, au lieu de lui donner la lettre, l'avait remise au roi.
Rappelée à la cour, après le pardon du roi, la comtesse reprit son impérieux ascendant jusqu'au jour où elle fut compromise dans la célèbre affaire des poisons : la \ oisin et la Brinvilliers l'avaient nommée dans leurs interrogatoires j
(1) Lettre inédite, 14 juillet 1657. ML étr., Piémont, vol. 52.
elle était accusée d'avoir empoisonné son mari. Cependant il y avait peu de vraisemblance qu'elle eût eu le moindre intérêt à se défaire d'un époux si commode qu'il était même pour elle un bouclier : N'avait-il pas tiré l'épée contre le duc de Navailles pour défendre la réputation de sa femme attaquée à l'occasion de ces fenêtres grillées par précaution contre les incursions du roi dans la chambre des filles d'honneur ! La comtesse, décrétée de prise de corps pour être conduite à la Bastille, aima mieux prendre la fuite que de tenter de démontrer une innocence qui n'était guère douteuse; touchante confiance dans la justice. La comtesse, pour expliquer sa fuite, allégua le puissant crédit de Louvois qui ne lui pardonnait pas de lui avoir refusé pour son fils la main de sa fille. Elle sentait que Louvois trouverait contre elle un redoutable auxiliaire pour sa vengeance dans la fâcheuse réputation qu'elle s'était acquise.
Elle eut encore pour compagne dans cette fuite mademoiselle du Fouilloux qui s'était mariée, et était devenue la marquise d'Alluye. Bien que le surintendant Fouquet eût entretenu avec elle des relations d'amour et d'affaires qui n'étaient ignorées de personne, elle avait eu l'art de fasciner le jeune marquis d'Alluye qui l'avait épousée malgré son père. La marquise d'Alluye était elle-même compromise dans l'affaire des poisons ; on l'accusait d'avoir voulu empoisonner son beau-père. La liaison constante de la comtesse de Soissons et de la marquise d'Alluye (1)
(1) Faute de preuves contre elle, la marquise d'Alluye obtint dans la suite l'autorisation de revenir en France; elle s'attacha à Monsieur et mourut dans la plus extrême vieillesse.
jointe à la similitude de l'accusation les associa dans leur fuite précipitée.
Après un séjour de six années dans les Pays-Bas, la comtesse de Soissons passa en Espagne. Sa passion pour l'intrigue et sa triste renommée l'y suivirent ; elles firent surgir conire elle de nouvelles accusations. Le roi Charles II se persuada qu'elle lui avait jeté un sort, ainsi qu'à la reine, qui les empêchait d'avoir des enfants. La comtesse avait réveillé chez la reine, fille du duc d'Orléans, frère de Louis XIV, et de Henriette d'Angleterre, de chers souvenirs du pays natal et de la cour ; mais comme son influence n'inspirait aucune confiance, l'ambassadeur de France était chargé de la surveiller de près pour combattre l'ascendant que l'on redoutait qu'elle prît sur la reine. De même que sa mère mourait après avoir bu un verre d'eau de chicorée, la malheureuse femme de Charles II mourut, en trois jours, après avoir bu une tasse de lait glacé. Le parti espagnol contraire à la France fut soupçonné de l'avoir fait empoisonner, parce qu'elle était toujours restée Française par les sentiments, et la comtesse de Soissons fut accusée d'avoir été l'instrument de ce funèbre complot ; quant aux preuves, L'histoire n'en a jamais fourni. La comtesse quitta l'Espagne pour voyager en Allemagne, d'où elle alla en Angleterre visiter sa sœur Hortense ; elle se retira définitivement dans les Pays-Bas, où elle finit ses jours à Bruxelles, en 1708.
Plusieurs enfants étaient nés de son mariage avec le comte de Soissons, cinq fils et trois filles j pour ne parler que de deux de ses fils, l'aîné, le comte de Soissons, fit à vingt ans un mariage d'amour en épousant la fille de la
MAZARIX ET COLBERT. llî
Cropte-Beauvais, écuyer du prince de Condé, même fille naturelle, disait-on. Sa merveilleuse beauté fut l'excuse de la mésalliance du comte; mais ni sa mère ni sa grand'mère, la princesse de Carignan, ne la lui pardonnèrent jamais ; cette dernière le déshérita. Une célébrité malheureuse pour la France était réservée au quatrième fils de la comtesse de Soissons, Eugène-Maurice, dit d'abord l'abbé de Savoie, chétif et un peu contrefait. Sa famille le jugeait bon pour l'Eglise et lui avait fait donner des bénéfices, mais il avait la vocation des armes ; il s'adressa à Louis XIV ; le monarque, sur sa mine, se refusa à lui donner de l'emploi dans ses armées. Eugène quitta la France pour aller prendre du service à l'étranger ; il y est devenu cet illustre prince Eugène, le général de la coalition qui mit Louis XIV à deux doigts de sa perte.