CHAPITRE VIII
Siiile de la consolidation en terres d'une parlie de la fortune du cardinal Mazarin. — Mesures prises par Colbert pour dissiper le bruit de la vente du duciié de Mayenne. — Réorganisation par Colbert de l'administration du duché de Neiers. — Administration de la Fère et de la forêt de Saint-Gobain. — Jouissance du château et du domaine de \inceunes. — Travaux importants; agrandissement du parc. — Travaux au palais Mazarin. — Produits agricoles. — Le cardinal Mazarin refuse un don à son petit-neveu. — Il fait cadeau de livres au cardinal Cibo. — Il se fait envoyer pour sa table les produits du domaine de Vincennes.
— Il se fait suivre de vins de choix dans ses voyages. — Il reçoit des cadeaux de vins du grand-duc de Toscane et de l'électeur de Mayence.
— Il reçoit du duc de Parme des eaux de senteur et six fromages. — Colbert dénonce au cardinal le gaspillage de ses nièces dans sa maison.
— Il fait, en buvant bien, les honneurs du palais Mazarin aux neveux de l'électeur de Jlayence. — Achats de statues, de tableaux, d'objets mobiliers. — Commandes à Uomanelli de tableaux et de dessins pour les couvertures de parade des mulets du cardinal. — Achats de diamants et de bijoux. — Colbert continue à ne pas perdre de vue ses intérêts, ni ceux de sa famille. — Passion du roi pour ilarie Mancini; il veut l'épouser. — Portrait de Marie. — Le cardinal Mazarin refuse son consentement à ce mariage. — Ses motifs, — Salutaire influence de Marie sur le roi. — Nouvelles habitudes du jeune monarque ; ses lectures et le soin de ses perruques. — Recherclies pour le roi d'une alliance plus conforme à son rang et aux exigences politiques. — Choix écartés de mademoiselle de Montpensier et de la princesse Henriette d'Angleterre.
— Poursuile de deux mariages, l'un avec l'infante d'Kspagne, l'autre avec la princesse Marguerite de Savoie. — Refus du roi d'l!^sp:igne d'accorder au roi de l'rance la main de sa fille. — Suite du projet de mariage avec la princesse Marguerite. — Mission conjugale de l'abbé Amoretti. — Kspoir que le roi d'Kspagne reviendra sur son refus. — Colbert s'adonne à double fin aux préparatifs du mariage. — Présents destinés à la princesse Marguerite. — Désignation de la ville de Lyon po:ir le lieu de l'cnlrevue. — Marie Mancini accompagne le roi; quel était le but de sa présence? — Le roi s'éprend de la princesse Marguerite. — Ou insinue au roi que celte princesse est bossue. — Arrivée du duc de Savoie; sa surprise d'un glacial accueil. — Conflit d'étiquette. — Tètes.
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— Revirement de l'Kspagne; arrivée secrète à Lyon de don Pimentcl. — L'évêque de V'alence surprend le mystère du cliangemcnt qui va s'opérer.
— Rupture du mariage de Savoie.
APPEXDIGE
Lettres de Golbert à ilazarin, 16, 17, 19, 21, 26 mai; 10, 1'*-, 18, 20, 27, 30 juin; 2, 10, 21 juillet, 7 aoîit; 29 octobre; 5, 15, 17, 19, 22, 26 novembre ; 3 décembre 1658 ; avec réponses de Mazarin. — iléinoirc des présents à la duchesse de Savoie. — Colbert à Alazarin, 6, 10, 11, 2'^■, 31 décembre 1658, avec apostilles de Alazarin.
Du vaste champ de la politique , rentrons pour un moment dans le cercle plus étroit, mais de grande surface encore, des intérêts privés du cardinal. Après avoir poursuivi par les armes des conquêtes pour l'État, il poursuivait pour lui-même avec de l'or des acquisitions territoriales. Nous savons qu'après avoir acquis la baronuie de Mayenne, il l'avait érigée de nouveau eu duché sur sa propre lê(e. Cette terre, transformée successivement eu marquisat en faveur de Claude 1", duc de Guise, en duché-pairie, eu 1573, en faveur de Charles de Lorraine, qui prit le titre de duc de Mayenne, avait perdu son litre de duché par l'extinction de la descendance directe du duc de Mayenne; elle le retrouva avec le cardinal Mazarin. Le bruit s'était répandu que le cardinal avait l'intention de revendre cette terre, et cette rumeur causait à Colbert de graves soucis. Dans l'espoir que le cardinal leur procurerait de grands avantages, nombre d'habitants de la contrée avaient résolu de venir s'établir dans la ville de Mayenne, mais ils y renonçaient; d'autres s'étaient proposé d'y acheter des charges, mais ils n'en voulaient plus; les fermiers avaient accepté l'augmentation de leur baux, mais ils se refusaient
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à tenir leurs engagements; les usagers, en retour de quelques compensations, avaient abandonné leurs droits sur deux mille arpents de bois, mais ils revenaient sur leurs concessions; autant de sources d'accroissement de revenu qui se trouvaient taries. Mazarin ne pouvait imputer qu'à lui-même celte situation préjudiciable; au moment de solder son acqusition plus récente du duclié de Xevers, il avait songé pour effectuer ses payements à la vente du duché de Mayenne ; sans y être positivement décidé, il en avait parlé, et l'écho avait répété ses paroles. Il le regrettait, et, pour faire cesser ces rumeurs, il se rendit avec empressement au conseil de Colbert d'affirmer sa résolution de garder ce duché en faisant dresser des devis de réparalions importantes au château, sauf, lorsque le bon effet serait produit, à n'exécuter que ce qui lui plairait. Le célèbre architecte Leveau fut envoyé pour dresser les plans, et Colbert ne tarda pas à s'applaudir des excellents résultats financiers de son conseil.
En même temps que l'habile intendant assurait par ces mesures l'augmentation des revenus du duché de Mayenne, il accroissait considérablement ceux du duché de Nevers par une réorganisation complète de son administration.
Loin de vendre ses domaines, le cardinal songeait à des acquisitions nouvelles; il était fort tenté par la terre de la Garnache cl le château de Beauvoir, appartenant au marquis du Chastel ; mais Colbert soulevait des objections parce qu'ils relevciient du duché de Thouars; une considération cependant désarmait son opposition : la possibilité de les revendre avec bénéfice au maréchal de Clairembault. Quant à l'acquisition de la terre de Marennes, en raison de
certaines difficultés, Colbert y était formellement opposé. Le retour en Italie de la maison de Gonzague la mettant dans l'obligation de vendre, sans trop discuter le prix, les terres qu'elle possédait encore en France, il était d'avis de les acheter de préférence à toutes autres occasions; il ne faisait d'exception que pour les terres que le duc de Guise voulait vendre en Provence,
Colbert n'avait pas à administrer seulement les domaines que le cardinal possédait en propre , mais encore les domaines immenses appartenant à l'Elat dont il s'était attribué la jouissance à divers titres, tels que la Fère, la forêt de Saint-Gobain, le parc et le château de Vincennes. En sa qualité de capitaine de ce château, Mazarin jouissait comme un possesseur véritable des revenus des jardins, des domaines et du parc, avec cette avantageuse différence que les réparations, les embellissements, les accroissements ne lui coûtaient rien, et il percevait en plus les émoluments considérables attaches à celte charge. Les nombreuses affaires qui en résultaient passaient toutes par les mains de son intendant, qui lui en rendait un compte fidèle dans sa correspondance. Parfois Colbert était obligé d'aller faire des séjours à Vincennes pour mettre les travaux en adjudication, en surveiller l'exécution et pour en contrôler les dépenses. Ces travaux étaient importants; ils concernaient la réfection du corps de logis principal et des deux tours attenantes, des écuries, des arcades sur les fossés, des deux portes d'entrée du château. De plus Colbert faisait construire hors de l'enceinte du château des étables qu'il qualifie du nom de sérail, dont une partie était destinée à l'installation d'animaux de basse-cour offerts par le
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grand-duc de Toscane. Le cardinal renvoyait à son intendant avec ses réponses et observations en marge les lettres qui lui soumettaient le détail de toutes ces opérations, et il lui en témoignait sa satisfaction ; il réclamait parfois des renseignements plus particuliers encore, que Colbert n'était pas toujours en mesure de lui donner lorsqu'ils concernaient des acquisitions dont les deniers ne passaient pas par ses mains, telles que les terres achetées pour l'agrandissement du parc. Le chancelier en avait confié l'évaluation à une commission composée de MM. d'Aligre, de Breteuil et Boucher, maîtres des requêtes, et de Alarin, intendant des Finances. Cependant Colbert put lui transmettre les renseignements suivants : les terres coûtaient de quarante à cinquante écus l'arpent, et Ton en achetait sept cents dont la clôture nécessiterait trois mille toises courantes de murailles d'une hauteur de deux toises, fondations et chaperon compris, entraînant, à douze livres la toise, une dépense totale de soixante-douze mille livres.
Le devis des constructions nouvelles à faire au château s'élevait à cinq cent trente mille livres ; mais Colbert, afin d'obtenir pour l'adjudication le plus grand rabais possible, battit le rappel pour mettre en concurrence quatorze entrepreneurs, disant à chacun que c'était avec lui qu'il traiter ;it de préférence. Il écrivit au cardinal qu'il n'avait négligé aucun moyen pour les échauffer les uns contre les autres. L'adjudication remise trois fois fut faite, en définitive, au prix de quatre cent mille cinq cents livres avec condition d'achèvement dans un délai de deux années.
Colbert proposa au cardinal de mener de front, avec les réparations du château de Vincennes et avec son ameu-
blement à renouveler, certains travaux d'aménagements intérieurs du palais Mazarin; notamment un nouvel appartement joignant la bibliothèque et la chapelle; pourceiie-ci il proposait d'indispensables restaurations et des embellissements. Enfin il demandait l'autorisation de commander des cadres pour les tableaux destinés à la décoration du nouvel appartement. Avant de donner celte autorisation, le cardinal exigea un état des tableaux non pourvus de cadres et un état de ceux dont les cadres n'étaient pas dorés. Le prudent intendant ne voulant rien prendre sur lui s'informa si le cardinal jugeait à propos de faire élargir un grand lit de velours que la reine avait trouvé trop étroit.
Les plus petits détails concernant les revenus n'étaient négligés ni par le cardinal, ni par son intendant; les prairies de la Fère, n'étant pas affermées, étaient l'objet d'une exploilalion directe; chaque année, il y avait donc à tirer le parti le plus avantageux possible des foins de la récolte, tantôt en les vendant, tantôt en les gardant pour les faire consommer. En cette année 1658, Colbert proposait de prendre un parti mixte : garder le foin nécessaire pour nourrir trente on quarante chevaux pendant l'hiver et faire argent du surplus. Le cardinal répondit en marge qu'il fallait garder la totalité du foin récolté. Après les chevaux d'élevage et de spéculation, les chevaux de service et le payement de leur achat complétaient les attributions hippiques de Colbert.
Tandis que le cardinal ne manquait jamais une occasion d'accroître ses capitaux et ses revenus, il fuyait avec empressement , sauf pour l'apparat indispensable à sa situation, toutes celles de se dessaisir d'une part quelconque
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des uns ou des autres. Par exception, Colberl lui proposa une générosité et il fut repoussé : le petit-neveu du cardinal, le chevalier de Vendôme, fils de sa nièce la duchesse de Mercœur, était destiné aux ordres sacrés; malgré son jeune âge, Claude Auvry, évéque de Coutances, lui avait conféré la tonsure en même temps que la confirmation; Colbert engagea vainement à cette occasion le cardinal .à se démettre en faveur du néophyte de sa riche abbaye de Saint- Denis (1). Ce petit-neveu du cardinal qui, au lieu de porter la crosse, a porté l'épée, n'a guère connu des ordres sacrés que le revenu des bénéfices ecclésiastiques qui lui furent attribués ; il est connu sous le nom du grand prieur de Vendôme. A côté de cet acte de grande parcimonie, plaçons un acte de petite générosité : le cardinal chargea Colbert d'expédier à Rome, en cadeau au cardinal Cibo, trois caisses de livres.
Certains passages des lettres de Colbert et des réponses du cardinal nous ramènent au temps des capitulaires de Charlemagne, où le grand empereur ne dédaignait pas de s'occuper de ses fermes et des détails de consommation de sa maison. Sous Louis XIV, malgré le grand luxe qui avait généralement fait disparaître la simplicité des mœurs d'autrefois, de celles-ci, cependant, il était encore resté quelques vestiges. Le cardinal préférait pour sa table les légumes et les fruits produits par ses jardins; mais Colbert, toujours économe, hésitait à lui en faire l'envoi lorsque le cardinal était trop éloigné, trouvant que le prix du transport excédait la valeur des denrées. Il proposait, après en avoir
(1) Lettre ini'tlile datée du palais de Son Emincncc, 20inail658. Aff.étr., France, vol. 905.
payé le port jusqu'à Abbeville seulemenl, que le cardinal eût recours à des chevaux d'officiers pour le surplus du voyage ; le cardinal répondit que l'emploi des chevaux d'officiers n'étant pas praticable, il fallait éviter les envois par grandes quantités, mais les faire par petits paniers en profitant des occasions qui ne coûteraient rien. Nous ignorons de quel moyen gratuit Colbert put se servir; niais il expédia au cardinal un veau tout entier engraissé dans les élables de Vincennes. Cet envoi lui valut un reproche, celui de n'avoir pas envoyé un autre veau en présent à Leurs Majestés. Le cardinal lui recommandait de réparer cet oubli, d'autant plus qu'il leur avait fait servir quelques morceaux de ce produit de son élevage et que Leurs Majestés avaient déclaré n'avoh- jamais mangé de veau meilleur. Heureusement Colbert se trouvait avoir en réserve un veau engraissé pour envoyer à Compiègne. La table luxueuse du cardinal était également fournie de produits étrangers; les oranges de Portugal arrivaient en caisses, et Colbert faisait valoir la ponctualité minutieuse avec laquelle il les réexpédiait à son maître partout oii il se trouvait. Le choix des vins et des liqueurs était l'objet d'une recherche toute spéciale. Dans ses voyages, le cardinal se faisait suivre d'une provision de vins de choix; mais, lors de son voyage de Lyon, Colbert ayant négligé celte précaution, croyant qu'elle n'était pas nécessaire, puisque l'itinéraire suivi traversait la Bourgogne, le cardinal lui en témoigna son mécontentement, la goutle dont il souffrait exigeant un choix de vins exceptionnels. Son intendant lui en fit des excuses, et se hâta de lui expédier par le coche dix bouteilles de bon vin soigneusement
emballées. Outre les achats, les cadeaux venaient garnir la cave du cardinal.
L'électeur do Mayence lui fit présent de huit tonneaux de vin du Rhin ; ce petit souverain était en frais de générosité, car il en expédia huit autres : quatre pour M. de Lionne et quatre pour le maréchal de Gramont, Colbert prit les ordres du cardinal pour savoir s'il désirait qu'il lui en envoyât à Lyon quelques tonneaux; mais le cardinal, qui n'y comptait pas faire grand séjour, lui répondit de faire venir par bateau tout ce vin à Paris, avec escorte d'un surveillant pour empêcher les bateliers de s'en désaltérer.
L'abbé de Bonzi (1) lui fit savoir que le grand-duc de Toscane lui avait envoyé huit caisses de vingt bouteilles chacune, moitié de vin de Muscatelle (2), et moitié de Verdée (3) ; malheureusement onze bouteilles s'étaient cassées dans le transport. Le cardinal, pressé de recevoir ces vins d'Italie, se les fit envoyer à l'armée, en recommandant de ne les faire voyager que pendant la nuit, afin qu'ils conservassent leur fraîcheur. Les soins d'une efficacité douteuse que prenait le cardinal pour traiter sa goutte et sa gravclle étaient, plus que sa gourmandise, le motif de toutes ces précautions.
Si le cardinal ]\Iazarin aimait les vins de bons crus, sans qu'il soit connu qu'il en eût jamais abusé, il aimait plus encore les eaux de senteur. Cette mode, importée d'Italie, était très répandue à la cour de France depuis les reines
(t) Pierre de Donzi, mort cardinal et archevêque de Toulouse en 1673.
(2) Vin muscat.
(3) Vin de Florence, de couleur verte.
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de la maison de Médicis ; on se paifumait beaucoup et l'on se lavait peu. La reine Anne d'Autriche adorait les bonnes odeurs; l'infeclion du cancer dont elle mourut fut, dit-on, son plus douloureux martyre. Les cadeaux parfumés affluaient tout autant que les vins : le duc de Parme envoyait deux caisses d'eau de senteur; mais, comme contre-partie, il les faisait accompagner de six fromages de Parmesan. Les envois d'eau de fleur d'orange élaient également fréquents, et le cardinal en faisait une part pour offrir à la reine.
Que le cardinal fut présent ou absent, Colbert ne cessait de veiller avec un égal soin à l'économie de sa maison; il découvrit que les nièces de Son Eminence abusaient étrangement en tenant en son absence deux tables séparées; il dénonça à son maître la comtesse de Soissous qui avait accaparé Lenormant, le premier cuisinier. Un certain jour, en effet, Lenormant fit défaut à Colbert, qui avait à faire les honneurs de la table du cardinal absent aux deux neveux de l'électeur de Mayence, précédés de son généreux cadeau. Colbert écrivit au cardinal qu'il les avait régalés de son mieux et les avait fait bien boire. Pour des princes allemands la chose n'était pas difficile à croire, et Colbert était homme à leur tenir tète; il avait, il est vrai, réformé ce défaut; mais en y revenant pour un jour, il avait fait un acte de politesse qui certainement lui avait peu coûté.
Le retard de vingt-deux ballots attendus de Rome inspira quelque inquiétude; ils voyageaient cependant sous l'escorte sûre de Tourole, qui figure avec les fonctions de garde-meuble dans l'inventaire dressé en 1661 , après
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la mort du cardinal , et qui devint un personnage de quelque importance (1). Le cardinal continuait à faire venir en grand nombre des statues et des marbres d'Italie pour enrichir encore les galeries de son palais ; une des lettres de Colbert nous mentionne l'expédition, en une seule fois, par Elipidio, de trente-trois caisses, contenant des statues; enfin, pour faire exécuter les cabinets précieux dont il était grand amateur, le cardinal acquérait souvent les matières qui devaient servir à leur construction; il avait fait acheter à Rome dix-sept colonnes d'améliste pour un seul cabinet, et son intendant lui proposait de les envoyer à Florence, où se trouvaient les plus habiles ouvriers pour l'exécution de ces ouvrages déhcals. Colbert s'occupait aussi de faire venir de Venise des plumes destinées à être montées en bouquets ou panaches pour surmonter les lits du palais Mazariu. Romanelli, après les travaux exécutés au Louvre et au palais du cardinal, était retourné à Rome; mais il recevait des commandes de tableaux; Benedetti écrivait que ce peintre avait achevé trois tableaux pour la reine et qu'il demandait cinquante pistoles du plus grand. L'illustre peintre ne dédaignait pas de faire des dessins pour les couvertures de parade des mulets du cardinal, et Colbert conseillait de les faire exécuter en tapisserie , à Bruxelles plutôt qu'à Oudenarde, dont il trouvait la fabrication mauvaise.
L'abbé Fouquet , toujours mêlé fort avant dans les
(1) Ijaviijiiio Toiirole élaitaide du garde-meuble sous Joseph Sellori, gardemeuble et concierge du palais Alazarin; il devint garde meuble du roi; le marquis de Soiirches nous apprend que, de son temps, on l'employait encore à mille choses, et qu'il loinba en apoplexie le 16 septembre 1699. Voy. ses Mémoires, t. VI, p. 186.
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affaires petites et grandes du cardinal, avait mission de lui apporter des diamants en même temps que des portraits en miniature, le tout pour une destination dont nous aurons bientôt à parler. L'orfèvre Lescot avait été chargé de l'achat des diamants, des pierres précieuses et leur monture; de la confection des montres et bijoux divers; d'un miroir de Portugal destiné à la nouvelle reine. Un certain rubis balais et des pendants d'oreilles d'aigue-marine ornés de diamants , sont signalés dans la correspondance de Colbert, avec six montres incrustées de diamants et des bagues également montées en diamants. Toutes ces acquisitions ne se faisaient pas sans de grosses notes à payer; la lettre de Colbert, du 10 décembre, nous en signale quelques-unes (1).
Colbert, tout en s'occupant de tant de choses, continuait à ne pas perdre de vue ses intérêts, non plus que ceux des siens. Il poussait en avant par toutes les voies que lui procurait son crédit, celui de ses frères qu'il avait fait entrer dans la carrière des armes. Le plus sur moyen d'avancement étant de pouvoir approcher de la personne du roi, il lui avait obtenu une lieutenance aux gardes en faisant valoir au monarque l'avantage d'avoir dans cette troupe d'élite un officier sur lequel il pourrait compter comme sur lui-même.
Revenons à la famille du cardinal. Lors de la maladie à laquelle le roi avait failli succomber, Marie Mancini avait témoigné le plus violent désespoir. Le roi, informé de ses alarmes, ressentit pour elle une reconnaissance qui devint
(1) Voy., pour tous les délails que nous venons d'énumércr, les correspondances placées à Y Appendice.
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bientôt une ardente passion. Marie se transformait alors à son avantage : au sortir de l'enfance sa taille avait paru disproportionnée ; elle était maigre et sou teint était jaune ; son esprit paraissait peu développé. Le changement opéré, sans en faire une beauté régulière, avait orné sa physionomie et sa personne du charme le plus séduisant ; son esprit, soutenu par une instruction réelle et par le goût de la lecture, lui inspirait les conversations les plus variées et les plus attachantes; eiiQn son cœur était ardent et s'était aisément enflammé pour le jeune roi. Son père fort adonné à l'astrologie, nous avons eu occasion de le dire, avait prédit que cette personne, qui devait être si charmante, causerait un jour les plus grands malheurs; sa mère, qui poussa la confiance dans les prédictions de son mari jusqu'à mourir exactement à l'époque qu'il lui avait annoncée, avait prétendu conjurer, en ce qui concernait Marie, ces terribles pronostics en exprimant, à ses derniers moments, le vœu formel qu'elle prît le voile. La jeune fille était bien éloignée de la vocation religieuse, et le vœu de sa mère resta lettre morte. Le cardinal lui-même n'eût pas consenti à sou exécution, puisqu'il fondait la solidité de son pouvoir sur les mariages de ses nièces.
Suivant l'ordre de la naissance, entre ses sœurs, Marie était la troisième; elle précédait Hortcnse, dont le mariage avec le marquis de la Meilleraie avait été décidé avant le sien , sans que cependant il fût encore accompli. Pour Marie se présentait la plus haute des alliances; le roi, dans sa passion, avait déclaré la vouloir épouser. Quelle admirable occasion pour le cardinal de s'assurer pour sa vie la royale puissance 1 L'obstacle le plus inattendu vint à surgir
et il ne vint pas du côté de la reine, ainsi que l'on aurait pu s'y attendre. La iierté de cette princesse se fût mal accommodée sans doute d'une telle mésalliance, mais elle eût cédé peut-être à la volonté du cardinal formellement exprimée; l'obstacle vint du cardinal lui-même, il refusa son consentement. D'une résislance si extraordinaire , on recherclia curieusement les motifs : les uns crurent les trouver dans l'abnégation du premier ministre, plus désireux de faire contracter au roi un mariage utile à l'Etat que d'élever plus baut encore sa personne et sa famille ; les autres furent persuadés que le cardinal fut effrayé par le caractère de Marie, la plus indocile de ses nièces, qui, loin de le seconder auprès du roi, aurait pu chercher à lui nuire. Les nièces du cardinal étaient en effet peu soumises , quelque reconnaissance qu'elles dussent avoir pour un oncle auquel elles devaient tout, leurs entreliens préférés se passaient à le critiquer et à s'en plaindre. Il est vrai que le cardinal, si avenant, si accueillant, si doux dans les relations du monde, se dédommageait dans son intérieur de cette contrainte en se montrant morose et sévère. Entre toutes ses nièces toujours prêtes à l'insurrection , Alarie était celle dont le caractère était le plus décidé, l'esprit le plus développé, et qui tenait les propos les plus piquants; elle eût été bien capable, si elle fut devenue reine, de pousser le roi à se défaire de la gênante tutelle de son ministre.
Quoi qu'il en soit , l'influence de Marie sur le roi se traduisit par des effets salutaires; elle lui fit goûter le charme, jusqu'alors inconnu pour lui, des plaisirs de l'esprit; elle lui apprit l'italien et lui fit connaître les poètes de sa
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patrie; elle traitait avec lui des questions de morale, de politique et d'histoire. Tous ces sujets, que le monarque avait trouvés jusque-là si ennuyeux, étudiés avec elle, lui paraissaient remplis d'attraits. Par ses conseils encore il commença à comprendre que la gloire est préférable à l'oisiveté, et qu'un sceptre dans une main royale ne doit pas être un simple hochet.
Le jeune monarque, dont l'éducation avait été intentionnellement fort négligée , voulut s'instruire; il se fit faire des lectures sur des sujets variés, et parmi celles-ci une relation du siège de Valence; il aimait à s'en entretenir avec La Alénardière, l'un de ses gentilshommes. En même temps, fort désireux de plaire, il donnait à sa personne, et particulièrement à sa coiffure, des soins tout particuliers; il faisait devant lui accommoder ses perruques. Il offrait aux dames des fêtes champêtres et dansait avec elles (l).
Tandis que Marie poursuivait son fol espoir d'épouser le roi, le cardinal songeait à faire contracter à ce prince une alliance plus conforme aux exigences de la politique et de son rang. Son mariage avec mademoiselle de Montpensier n'existait qu'en projet dans la tête de celte princesse, lorsque celle-ci, le jour du combat du faubourg Saint- Antoine, avait commis l'imprudence de faire tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales, ce n'était pas en vain que le cardinal s'était écrié : « Voilà un coup de canon qui a tué son mari ! « Un mariage avec la princesse Henriette d'Angleterre était également écarté; cette princesse ne plaisait pas au roi, qui avait dit en parlant d'elle : « Je
(1) LcUrc inédite de La .Ménardière, du 8 août 1658. Aff. élr., France, vol. 905.
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n'aime pas les petites filles, v Deux mariages seulement pouvaient être sérieusement poursuivis : l'un avec la princesse de Savoie, l'autre avec l'infante d'Espagne; le second était de tous points le plus avantageux, mais l'Espagne s'y était toujours montrée récalcitrante.
Hugues de Lionne envoyé en l'année 1656, à Madrid, pour négocier ce mariage, avait complètement échoué. Philippe IV, n'ayant pas alors d'héritier màle, croyait plus avantageux de continuer Ja guerre; il lui répugnait de voir passer sa couronne dans une maison ennemie de la sienne; ses préférences étaient pour un mariage de sa fille avec son neveu l'archiduc Léopold d'Autriche , fils de sa sœur et de l'empereur Ferdinand. Les chances de la guerre n'avaient cependant pas répondu à ses espérances : l'Espagne avait de plus en plus épuisé ses ressources ; mais elle comptait comme compensation sur l'épuisement de la France. Les efforts étaient redoublés pour soutenir la lutte ; en ce moment même deux envoyés du prince de Condé, le comte de Fiesque et Lenet, étaient flivorablement écoutés (1). Sur leurs instances, l'Espagne publiait un ordre d'expulsion de son territoire de tous les Français, à l'exception de ceux qui étaient attachés à la cause du prince de Condé, et une formelle défense était envoyée dans le Brabant et dans les Flandres de payer aux Français aucunes contributions de guerre ; cet ordre, dans ses considérants, adressait à la France un vif reproche de son alliance avec les Anglais, ennemis jurés de la foi (2).
(1) Lettre sans sigonture, Madrid, 9 octobre 1658. Aff. étr., Espagne, vol. 34.
(2) Ordre du 15 octobre 1658. Aff. étr., Espagne, vol. 54.
Tandis que l'Espagne se montrait si opposée à ce projet d'alliance, tout au conlraire la duchesse de Savoie faisait des avances pour le mariage de sa fille; pour le négocier, elle avait envoyé un ecclésiastique porteur d'un nom de circonstance, l'abbé Amorelti (1). Ce projet passait pour plaire au cardinal, la princesse de Savoie était proche parente du comte de Soissons, mari de sa nièce Olympe; d'ailleurs, même dans le cas où il ne devrait pas avoir de suite, il présentait le très grand avantage de donner, comme on disait alors , de la jalousie à l'Espagne , et de la faire réfléchir qu'elle allait, par sa faute, perdre sans retour un brillant établissement pour l'Infante et une occasion précieuse pour conclure la paix. Par ce chemin détourné, il y aiait donc des chances d'arriver à la conclusion du mariage le plus avantageux. Enfin, si l'Espagne persistait dans son attitude, le mariage avec la princesse de Savoie offrait aussi ses avantages, puisqu'il assurait la prépondérance de la France en Italie.
Par sa naissance , la princesse Marguerite était digne d'épouser un roi de France ; sa mère, Christine de France, était fille de Henri IV; les deux sœurs de celle-ci, Isabelle et Henriette, avaient épousé, l'une Philippe IV, roi d'Espagne, l'autre Charles I", roi d'Angleterre. La duchesse de Savoie, devenue veuve, exerçait le pouvoir d'une main ferme, et bien que son fils eût atteint sa majorité, elle continuait à gouverner sous son nom.
Les préparatifs du mariage du roi, confiés aux soins de Colbert, se faisaient à double fin, en sorte qu'à part cer-
(I) Voy. à l'Appendice une lettre du cardinal Mazarin à l'abbé Amoretli.
tains détails personnels , ils pouvaient s'appliquer au mariage de Savoie comme au mariage d'Espagne,
La cour de France désirait paraître avec éclat à l'entrevue du roi et de la princesse de Savoie; naturellement, le roi d'abord devait être vêtu de beaux habits, et Colbert s'occupa de les faire confectionner; le cardinal ne désirait pas moins être vêtu tout de neuf, Colbert fit pour lui la commande d'un habit noir et d'un habit rouge, et il régla les mémoires des toilettes de ses nièces montant à plus de trois mille livres. Passant ensuite aux gens de la maison du roi et à ceux de la maison du cardinal, Colbert ordonna de riches livrées, et pour les gardes de brillantes casaques. Il cumule à l'occasion du mariage, avec ses fonctions d'intendant des affaires du cardinal, celles d'intendant de la maison du roi. 11 est chargé de surveiller l'exécution des bijoux commandés pour la future reine, et des nombreux présents destinés à la duchesse de Savoie : cabinets d'écaillé et d'ébène, tables de marbres incrustés de pierres précieuses, meubles sculptés, une cassette ornée de miniatures, un tableau, la garniture d'un lit en cotonnade de Chine, étoffe rare alors, des couvertures, des tapis et bien d'autres objets encore (1). D'autres présents devaient être offerts à la sœur cadette de la princesse Marguerite. Proportion gardée, les moins riches présents étaient ceux destinés à la princesse Marguerite elle-même, à celle qui devait devenir la reine ; le portrait du roi peint à son intention n'était pas même ressemblant; à tel point que le cardinal crut devoir s'excuser du peu de valeur de ces présents, en
(1) Voy. l'état de ces présents à V Appendice.
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rejetant la faute sur la brièveté du temps , et promettre mieux après le mariage. En réalité , on ne voulait pas faire pour cette princesse des dépenses qui pouvaient être en pure perte. Le comte de Revel était le porteur de ces présents (1). Au duc de Savoie était réservée une épée suspendue à un baudrier enrichi de diamants j le duc de Mortemart était chargé de la lui remettre (2).
La ville de Lyon ayant été choisie pour le lieu du rendez-vous des cours de France et de Savoie, la cour de France, à laquelle incombait le plus long trajet, partit la première à petites journées et en cortège, suivant l'usage royal du temps; sur la route, elle fut avisée par une dépêche de Servien, ambassadeur à Turin, que la cour de Savoie s'était mise également en voyage, en passant par Chambcry. Servien annonçait que le duc de Savoie ne partirait que quelques jours après la duchesse, sa mère (3).
Par une singularité dont nous croyons pouvoir donner l'explication plausible, le cardinal Alazarin avait permis à Marie Alancini d'accompagner la cour; Marie était loin cependant d'avoir renoncé à sou chimérique espoir, et le roi, de son côté, continuait à témoigner pour elle l'inclination la plus marquée; dans les longues étapes, il quittait souvent son carrosse pour monter à cheval, et Marie chevauchait à ses côtés. La jalousie de Marie pour posséder seule le cœur du roi était telle qu'elle ne pouvait plus supporter sa sœur, la comtesse de Soissons, qui l'avait
(1) V'oy. à V Appendice un passage d'une lettre du cardinal Mazarin à l'abbé Amoretti.
(2) Relation inédite de M. de Bcrlise. Aff. étr., Piémont, vol. ÔV.
(3) Dépêche inédite datée de Turin, 2 novembre 1658. Aff. étr., Piémont, vol. 54.
possédé avant elle, et qu'elle lui donna de tels- dégoûts qu'elle l'en fît tomber malade de chagrin. Si le cardinal qui avait rejeté la séduisante fentation de devenir l'oncle de la reine de France, permettait à sa nièce d'accompagner le roi dans de semblables conjonctures, c'est que dès lors il considérait comme certain le succès d'une démonstration destinée à exercer une pression sur l'Espagne; et, par suite, le mariage de Savoie ne devant pas s'accomplir, il jugeait nécessaire de tenir occupé le cœur du roi, dans la crainte qu'il ne s'éprît d'une passion soudaine pour la princesse avec laquelle il allait avoir une entrevue, malencontreux sentiment qui eût fait échouer la combinaison de ne faire de ce projet de mariage qu'une feinte à l'adresse de l'Espagne. Marie Mancini était donc inconsciemment destinée à jouer un rôle utile; pour cette seule raison, le cardinal avait autorisé sa présence. Notre conjecture nous paraît d'autant mieux fondée, que lorsque la cour se rendra plus tard aux Pyrénées pour le mariage du roi avec l'infante d'Espagne, Marie, à son grand désespoir, ne sera pas du voyage.
La cour de France arriva à Lyon le 24 novembre; la cour de Savoie y arriva le 28. La reine envoya au-devant de la duchesse et de la princesse de Savoie le duc de Vendôme, accompagné du comte de Montrevel; elle-même en carrosse et le roi à cheval, escortés pas les mousquetaires, allèrent au dehors de la ville à leur rencontre (1). Pour rentrer dans Lyon, le roi, la reine sa mère, la duchesse et la princesse de Savoie montèrent dans le même carrosse.
(i) Gazette, art. sous la rubrique 30 novembre 1658.
230 MAZARIX ET COLBERT.
Le roi tenu complèlement à l'écart, par sa mère et par le cardinal, des combinaisons politiques dont son futur mariage était l'objet, prit fort au sérieux son entrevue avec la princesse Marguerite , à tel point que sa passion pour Marie Alancini fut oubliée. Il ne voyait qu'une femme à épouser; et, pour arriver plus vite à conclusion, il se montra fort accommodant sur le chapitre de la beauté. Cette jeune princesse était loin d'être jolie; elle l'était même si peu qu'elle avait été rebutée par le duc de Bavière ; mais elle ne manquait ni d'esprit ni d'entrain, et la perspective d'un si brillant mariage avait dissipé chez elle tout embarras. Le roi et la princesse causèrent ensemble avec la même familiarité que s'ils s'étaient toujours connus. Quant à la duchesse de Savoie , sa satisfaction était si vive qu'elle débordait en un flux de paroles qui ne s'arrêtaient pas. Le roi ne remarqua donc chez la princesse Marguerite que ce qui était à son avantage, et ne parut pas s'apercevoir de son vilain nez, de sa grande bouche, de ses grosses lèvres, de ses joues un peu pendantes, à la façon des Bourbons quand ils sont jeunes, et de son teint olivâtre (1). Il fit connaître la favorable impression qu'il avait ressentie par cette confidence à sa mère : « Elle me plaît et je la trouve à ma fantaisie [2). " Anne d'Autriche fut peu charmée de la confidence. De son côté, Marie Mancini, outrée de jalousie, ne négligea rien pour détruire l'effet de si beaux commencements ; elle dit au roi : « N'êtes-vous pas honteux qu'on vous veuille donner une si laide femme (3) ! » Puis elle
(1) Mémoires de madame do Motlevillc.
(2) Mémoires de mademoiselle de .Montpensier. (;î) Mémoires de mademoiselle de Montpensier.
MAZARIM ET GOLBERT. 231
insinua que la princesse était bossue. Celte assertion piqua la curiosité du roi; pour en avoir le cœur net, il se rendit le lendemain matin à l'archevêché, où la duchesse de Savoie était logée, pour lui rendre visite; et il entra, comme par mégarde, dans la chambre de la princesse Marguerite pour la surprendre en déshabillé. Mademoiselle de Montpensier, qui nous fournit ce détail, ne dit pas ce que le roi vit ou ne vit pas; mais elle nous fait part de cette remarque que le roi, si empressé la veille, devint à partir de ce moment beaucoup plus réservé. Marie Mancini avait rempli, sans le savoir, le rôle auquel sa singulière présence en ce moment était destiné. De plus, elle eut des auxiUaires; la reine ne se gênait pas pour dire que la princesse Marguerite ne lui plaisait pas (1), et la cour se monta sur ce diapason.
Le duc de Savoie arriva à Lyon quelques^jours après, persuadé qu'il n'avait plus qu'à assister aux arrangements définitifs pour le mariage de sa sœur; mais il tomba fort surpris dans cette glaciale atmosphère que vinrent refroidir encore des complications d'étiquette. Le duc prit les choses avec grande hauteur, il ne voulut point voir Monsieur chez lui, ayant su que ce prince lui refuserait la droite, tandis qu'il y prétendait comme roi chimérique de l'île de Chypre. Par la même prétention, il refusa de visiter le cardinal Mazarin, l'usage n'étant point que les cardinaux donnassent la main aux princes d'Italie (2) ; et c'est pour cette raison que les ducs de Savoie s'étaient toujours opposés à ce qu'aucun des évêques de leurs États fussent revêtus de
(1) Mémoit'es de madame de Motteville.
(2) Mémoires de Montglat.
232 AIAZARIX ET COLBERT.
la pourpre romaine. Dans ce conflit d'étiquette mademoiselle deMontpensierfut seule sacrifiée, et, toute fière qu'elle était, elle dut se soumettre ; mais elle le fit en maugréant (1), la reine exigea qu'elle donnât chez elle la droite aux princesses de Savoie. On crut que cet ordre avait été suggéré par le cardinal qui voulait ménager dans une certaine mesure les prétentions de la cour de Savoie, en raison du projet qu'on lui prêtait de vouloir marier au duc de Savoie l'une de ses nièces (2).
L'éclat des réjouissances n'apporta même pas une diversion à ces susceptibilités. Un brillant feu d'artifice fut donné dans une île de la Saône ; il représentait la conquête de la Toison d'or par un dragon qui lançait du feu (3) ; deux troupes de comédiens alternaient pour varier les spectacles; tout alla bien à cette fêle; mais un bal devint l'occasion d'un nouveau froissement. Le duc de Savoie, qui aimait passionnément la danse , ne dansa pas parce qu'il ne voulut pas céder le pas à Alonsieur (4). Le bal fini, le duc déclara qu'il partirait le lendemain 4 décembre, et prit congé ; il effectua son départ comme il l'avait annoncé. Ce prince se plaignait également du roi, qui l'avait traité, trouvait-il, avec trop de fierté, et qui avait répondu si froidement à sa demande de se rendre le soir à son jeu, qu'il n'y était point allé.
Le seul bruit public de la démarche de la cour de France en faveur du mariage de Savoie avait, aiusi que le cardinal
(1) Mémoires de mademoiselle de Montpensicr.
(2) Mémoires de Moniglat.
(3 La Gazette donne la description de ce feu d'artifice. (4) Mémoires de mademoiselle de Montpensier.
Mazarin l'avait espéré, mis fin à toutes les tergiversations de la politique de l'Espagne. Plusieurs raisons d'ailleurs pouvaient motiver ce revirement : l'Infante avait cessé d'être l'héritière en réserve du trône d'Espagne; la seconde femme du roi Philippe IV, Marie- Anne d'Autriche- Allemagne, lui avait récemment donné un fils et elle était enceinte de nouveau ; de plus les nouvelles des Pays-Bas étaient déplorables : l'Espagne était menacée de la perte de ces provinces, le plus riche fleuron de sa couronne. Le comte de Fuensaldague , gouverneur des Pays-Bas, avait dépêché à Madrid don Antoine Pimenlel pour faire connaître cette situation, et fliire observer que, si le roi de France épousait la princesse de Savoie , la perle pour l'Espagne du duché de Milan devait être, en outre, envisagée comme certaine. Ces considérations décidèrent l'envoi immédiat et secret dePimentel à Lyon, ayant pour instructions de rompre par tous les moyens le mariage de Savoie. Il arriva dans cette ville en même temps que la cour de France, et il obtint des entrevues empressées et cachées avec la reine et avec le cardinal. Ces ouvertures mettaient Anne d'Autriche au comble de ses vœux, il ne fut donc pas difficile de s'entendre, et il fut résolu que la cour de Savoie serait honnêtement congédiée.
Ces conséquences de l'éclatante démonstration du voyage de Lyon étaient si bien prévues parle cardinal Mazarin, qu'à la date du 6 décembre, Colbert lui ayant écrit qu'il avait recherché les contrats de mariage des rois de France pour les mettre à sa disposition dans une conjoncture où il pouvait être à propos de les consulter, le cardinal lui avait répondu que pour le moment ces contrats
étaient inutiles. Enfin Colbert ayant demandé au cardinal l'autorisation de se rendre à Lyon pour assister au mariage, ayant été à la peine^ il voulait être à l'Iwmieur, le cardinal lui répondit qu'il n'aurait pas manqué de l'y appeler lui-même si ce mariage avait dû se faire à Lyon. Daniel de Cosucic, évêque de l^alence, qui accompagnait la cour en sa qualité de premier aumônier de Monsieur, fut le premier à connaître cette rupture par une conversation entre la reine et le cardinal qu'il surprit malgré lui (1).
Si le duc de Savoie, mécontent par divers motifs, avait pris les devants et était parti, il était plus difficile d'obtenir le départ de la duchesse de Savoie transportée de joie d'un mariage tel que nul pareil n'eût été possible à rencontrer. Une chance en faveur de sa fille venait de surgir : le roi était revenu de la froideur que Marie Mancini, la reine sa mère et les courtisans étaient parvenus à faire succéder à son premier élan, la princesse Marguerite avait réussi à le rendre amoureux. Le roi déclara donc qu'il voulait absolument épouser la princesse de Savoie et poussa la résistance jusqu'à dire qu'il était le maître. La reine, à bout de moyens pour le convaincre, chargea son confesseur de demander des prières dans tous les couvents de Lyon, afin d'obtenir de Dieu ce qu'elle désirait (2); pour dégoûter son fils de la princesse Marguerite, elle s'appliqua d'autant plus à la tourner en ridicule. Le succès des prières et des plaisanteries fut tel qu'on le pouvait souhaiter ; car le roi prit enfin la résolution de mettre sa passion conjugale en disponibihté pour la reporter sur l'Infante.
(1) Mémoires de Daniel de Cossac, t. I, p. 280, et t. II, p. 22.
(2) Mémoires de mademoiselle de Motteville.
MAZARIXT ET COLBERT. 235
Un bien grand embarras restait à surmonter ; comment s'y prendre pour prévenir la duchesse de Savoie que le projet de mariage avec sa fille était abandonné, et pour faire accepter le mieux possible un changement si pénible, si mortifiant même pour la mère et la fille? La reine s'adressa à la générosité de la duchesse en lui exposant les raisons majeures, dans l'intérêt de la paix générale, qui l'obligeaient à rompre une alliance qui lui agréait infiniment; et, pour fiche de consolation, elle l'assura que si le mariage avec l'Infante venait à manquer, on reviendrait à sa fille; le roi en signa la promesse.
La duchesse de Savoie résignée, mais non satisfaite, retourna dans ses Etats , accompagnée de la princesse Marguerite au désespoir, quoique supportant avec dignité le coup qui la frappait. Après le départ de la cour de Savoie, Pimentel, qui s'était tenu caché, se montra publiquement. La cour de France continua son séjour à Lyon jusques au commencement de l'année 1659.
APPENDICE ri)