LE COMTE DE BRIENNE A SON PERE
9 décembre 1659, à Toulouse.
... Il y a deux jours que M. de Guitaut, après avoir rendu une visite secrète à Son Eminence, dans laquelle il lui flt voir les copies des lettres que monsieur le Prince écrivait au Roy et à la Reyne, que Son Éminence approuva, fut conduit par elle à l'audience de Leurs Majestés ; mais soit que le respect le saisît ou que le souvenir des actions passées le troublât , il ne fut jamais en son possible d'expliquer à Leurs Majestés sa commission; mais le Uoy, interprétant favorablement son désordre, lui dit que son silence étoit bien plus éloquent que tous les discours les plus préparés qu'il lui auroit pu faire ; aussi sembla-t-il qu'une marque si obligeante que le Roy lui donna de sa bonté lui rendit la voix, car il s'expliqua aussitôt avec beaucoup d'éloquence, disant que Leurs Majestés ne dévoient point s'étonner si tous les mouvements de son respect et de sa soumission qui avoient demeuré neuf ans enfermés dans le fond de son àme voulant sortir tous ta la fois pour se jeter à leurs pieds, ils s'étoient fait obstacle l'un à l'autre. Les protestations qu'il fit de la fidélité de monsieur le Prince furent bien reçues, et la Reyne lui dit seulement cette parole, qui me semble avoir un sens bien étendu, qu'elle auroit pour monsieur le Prince la même affection qu'elle avoit autrefois lorsqu'elle verroit qu'il serviroit le Roy, son fils, aussi bien qu'il étoit capable de le faire.
Depuis cela, Guitaut a toujours paru à la cour, et il doit partir bientôt pour aller au-devant de monsieur le Prince, que l'on croit être déjà en chemin pour venir (2).
COLBERT A MAZARIN
17 décembre 1659.
Je n'ay peu encore faire partir les musiciens, parce que je ne
(1) Aff. étr., France, vol. 908.
(2) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol, 294.
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suis pas informé sy Vostre Eminence demeurera à Toulouse ou sy elle ira en Provence. J'attends les nouvelles de cette résolution pour prendre mes mesures, soit pour envoyer lesdits musiciens, soit pour mon voyage, sur lequel je persiste tousjours, dans la pensée de partir le 21 ou le 22 de ce mois, au cas que M. le procureur général ne soit pas arrivé dans ce temps-là.
Je donneray les ordres pour advancer autant qu'il se pourra le bastiment et l'augmentation du parc de Vincennes, mais je doibs dire à Vostre Eminence que tous les habitants des paroisses circomvoisines desquelles nous avons pris les terres et qui sont enfermées dans l'augmentation qui est desjà faicte , crient beaucoup de n'avoir peu encore tirer aucun payement depuis deux ans qu'ils n'en jouissent plus. Je crois qu'il est de la justice du Roy d'en donner ordre précis à M. le procureur général. Je luy en parleray fortement à son retour. Dans la nouvelle augmentation que nous avons à faire, nous prendrons presque toutes les terres de M. de Bercy, maistre des requestes, qui dit qu'il ne souffrira point que l'on travaille qu'il n'y ait un ordre du Roy fort précis et qu'on ne luy ayt payé la valeur de ses terres, qu'il fait monter à des sommes exhorbitantes. J'escris à M. Le Tellier pour avoir les ordres du Roy, et M. le procureur général pourra traicter avec luy, à son retour, pour le prix desdiles terres.
A Paris, ce 21 décembre 1659.
Si j'avois sceu quelle route on auroit peu prendre pour joindre la court, j'aurois envoyé dès il y a long temps les musiciens italiens qui sont icy.
Le sieur Sellori (1) m'a dit que Vostre Eminence agréeroit que j'envoyasse soubs son adresse un livre de musique pour la signora Anna.
A Paris, ce 24 décembre 1659.
J'ay receu aujourd'liuy la lettre de Vostre Eminence, du 16, qui m'a esté apportée par M, Talion, qui m'a dit que la court
(1) Joseph Sellori, concierge et garde-meuble du palais Mazarin.
MAZARIN ET OOLBERT. 329
demeuieroit encores à Tolouse jusqu'après les festes, et que le départ pour le bas Languedoc et pour Provence n'estoit point encores résolu, en sorte que je suis dans l'incertitude quelle route je doibs prendre. Néantmoings s'il n'arrive un ordre contraire par l'ordinaire de dimanche prochain, je fais estât de partir le mardi suivant et prendre la route de Lyon. J'escris à M. de Fontenellcs de m'envoyer un carrosse à Avignon, je supplie Vostre Éminence de le permettre.
L'on m'asseure que M. le procureur général doibt arriver icy samedy ou dimanche, en sorte que je le pourray voir dimanche au soir et lundy pour partir le lendemain.
Le sieur Lescot n'est point encores arrive d'Hollande; je l'attends à présent tous les jours. Il mènera deux hommes pour travailler suivant que Vostre Éminence ordonne.
L'on travaille à la livrée du Roy du quartier de janvier, sur laquelle j'ai eu longtemps de l'inquiétude, croyant asseurément qu'elle cousteroit davantage que ce qu'elle avoit cy-devant cousté par les mains des officiers de l'escurie, parce que les estoffes estoient meilleures et que le passement coustoit le double; mais j'ay esté consolé par le calcul que j'en ai fait depuis quatre jours, ayant trouvé que les habits de page, qui coustoient au Roy cy-devant 2^21 livres, n'ont monté qu'cà 162 livres, et depuis j'ay faict marché pardevant notaire avec les mesmes tailleurs de l'escurie, auxquels on payoit cy-devant lesdites 221 livres <à 255 livres pour chacun habit de page et tous les autres habits à proportion. Je porteray ce marché avec moy, avec tous les eschantillons des estoffes et passeuiens.
Je suis tousjours, avec le respect et la dévotion que je doibs, Monseigneur, De Vostre Éminence, le très humble, très obéissant, très obligé et très fîdel serviteur,
A Paris, ce 29 dccemhre KiJO.
Vostre Éminence a attaché mon voyage à tant de questions que (1) Lettre en grande partie inédite. Aff. élr., France, vol. 908.
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je ne crois pas pouvoir jamais partir. L'on ne sait pas encore si M. le procureur général est arrivé hier soir à Veaux, et il a fait dire à M. le chancelier qu'il y demeureroit quatre ou cinq jours pour se reposer, en sorte que je ne puis pas espérer de le voir de quatre ou cinq jours. D'un autre costé, Lescot n'est point arrivé, et de la manière que sa fille en parle, je ne crois pas qu'il arrive encore de sept ou huict jours. Tous ces retardements me tiennent l'esprit en suspens du parti que je doibs prendre, et pour dire le vray, je pense fort à laisser venir Lescot après moy et m'en aller d'icy voir M. le procureur général à Vaux, et continuer ensuitte ma route. Il n'y a que les pierreries de Lescot qui me donnent de la peine, sa fille ne voulant pas me les donner sans luy, et cependant, sy j'attends son retour, il sera la fin de febvrier avant que je puisse estre de retour en cette ville, et Vostre Eminence veut que tous les préparatifs du mariage partent le 10 ou le 20 de mars; c'est ce qui est absolument impossible. Si j'estois parti au commencement du mois de décembre, comme je le croyois, toutes choses auroient peu se faire, parce que j'aurois esté de retour au 15' janvier. Enfin, Monseigneur, j'avoue à Vostre Eminence que deux raisons m'ont empesché de représenter à Vostre Eminence le préjudice que ce voyage apportera à ses affaires : l'une, la satisfaction que j'auray d'estre quelques jours auprès d'elle et de donner peut-estre quelque ordre à son domestique, et de l'autre la crainte qu'elle crust que je fisse difficulté de faire ce voyage en une saison comme celle-cy; mais asseurément, si je n'avois considéré que les affaires seules de Vostre Eminence, non seulement par l'exécution de tous les ordres qu'elle m'a donnés, mais mesme par ce qui peut concerner le duché de Nevers, qui produit un million d'affaires, auxquelles il faut travailler tous les jours, à moins que de le laisser dans le désordre où nous l'avons trouvé. Je dis toutes ces raisons avec d'autant plus de liberté à Vostre Eminence que je seray à cent lieues d'icy avant que de recevoir responce. Je feray tout ce qui pourra dépendre de moy dans toute l'estendue du peu d'esprit que Dieu m'a donné pour advancer les affaires de Vostre Eminence et l'exécution de ses
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ordres particuliers; mais sy quelque chose manque, je supplie Vostre Eminence de considérer qu'elle me fait perdre six sepmaines de temps en un voyage dont je ne connois ny la nécessité ny le fruict.
Je suis tousjours, avec le respect et la dévotion que je doibs, Monseigneur, De Vostre Eminence, le très humble, très obéissant, très obligé et très fidel serviteur,
CoLBERT (1).
(1) Aff. étr., France, vol. 908.