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CHAPITRE XI

Occupations de Colbert pendant le séjour du cardinal Mazarin à Saint-Jean de Luz. — Son enchantement de la forte assiette du château de \evers, et sa prise de possession triomphale du duché. — Continuation de l'agrandissement du parc de Vincennes et des embellissements du château, résidence favorite du cardinal. — Prétentions de M. de X'icolaï- Bercy. — Hostilité de Colbert contre la noblesse. — Persévérance de la noblesse à demander la convocation des Etats généraux. — Réformes à la fois libérales et conservatrices qu'il eût été possible d'opérer. — La représentation des intérêts au lieu de la représentation du nombre pourrait seule y suppléer de nos jours. — Le pouvoir absolu traite de séditieuses les manifestations de la noblesse. — Poursuites exercées. — Ardeur de Colbert à rechercher des victimes et à pourvoir aux exécutions. — Zèle de Fouquct et de Pomereu à le seconder. — Colbert apprécie la justice complaisante du grand conseil et recommande de s'en servir. — Elévation de la bourgeoisie ; abaissement de la noblesse. — Troubles en Languedoc et en Provence. — Synode de Loudun. — Mesures de répression contre le clergé. — Colbert et les escapades de Philippe Mancini. — La cour de Savoie avisée du succès des négociations du mariage du roi avec l'Infante. — Chagrin de la duchesse et de la princesse de Savoie. — Proposition au duc de Savoie d'épouser une des filles du second mariage du duc d'Orléans. — Mission dans ce but de d'Alibert et du P. Duneau. — L'archevêque d'Embrun se plaint du duc de Savoie ; propos et prétentions de ce prince. — Mademoiselle de Montpcnsier se défend d'avoir recherché le duc de Savoie. — Preuves contre son assertion. — Cette princesse est jouée parle cardinal Mazariu. — L'abbé .-Imorctti continue à être employé dans les négociations conjugales. — Le duc de Savoie refuse d'épouser la princesse Marguerite- Louise d'Orléans. — Mécontentement de la cour de Savoie et du cardinal Mazarin contre la licence des gazettes. — Passage d'une lettre du cardinal Mazarin à l'abbé Amorelti.

APPENDICE

Lettre inédile de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne, à son père, 25 septembre 1659. — Colbert à Mazarin, 26 octobre 1659. — La duchesse de Savoie à Mazarin, 23 décembre 1659.

Colbert, sur sa demande, n'avait pas suivi la cour; pour en être dispensé, les préparatifs du mariage du roi étaient

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la principale raison qu'il avait donnée ; de plus, à Paris il était mieux à portée de gérer la fortune du cardinal, auquel il apprenait qu'il avait pu exactement payer les appointements de la compagnie de ses gardes, mais qu'il s'en fallait de cinq cent mille livres que toutes les dépenses faites fussent soldées, malgré le soin apporté par son cousin Colbert du Terron à ne négliger la rentrée d'aucune recette.

L'administration du duché de Nevers lui donnait à elle seule, suivant son expression, un million d'affaires. Il considérait celte acquisition, qu'il avait traitée avec le comte de Sannazare, mandataire du duc de Mantoue, comme destinée à procurer, outre ses avantages matériels, un grand éclat à la maison du cardinal ; il lui rappelait que ce duché avait été successivement possédé par les maisons d'Albret, de Bourgogne, et de Clèves, avant de passer à la maison de Gonzague. Le château était l'un des plus beaux qu'il eût jamais vus, et d'une force exceptionnelle en raison de son assiette dans une île de la Loire reliée par deux ponts aux deux rives opposées. Colbert, l'homme du pouvoir par excellence à la condition d'y participer, démontre cependant, par cette appréciation de la force du château de Nevers, qu'il serait devenu au besoin séditieux, si tel eût été son intérêt ou l'intérêt de celui qu'il servait. Les ministres en effet se précautionnaient volontiers de châteaux fortifiés pour s'y mettre à l'abri en cas de disgrâce; Sully avait agi de cette sorte en fortifiant le château de Montrond ; malencontreusement pour lui, Fouquet devait suivre cet exemple à Belle-Isle. La nature froide de Colbert va jusqu'à s'enthousiasmer; aussi appréhende-t-il avec

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inquiétude que le cardinal, au premier besoin financier, ne se laisse aller à se défaire de cette acquisition dont on pourrait aisément tirer quatre millions (1). Cette appréhension de Colbert fait ressortir à son détriment et à l'avantage du cardinal Alazarin l'un des côtés du caractère de celui-ci; s'il considérait beaucoup trop la fortune de l'Etat comme la sienne, du moins, à l'occasion, il considérait sa fortune comme celle de l'Etat, sauf, la crise passée, à ne jamais oublier de réclamer le remboursement de ses créances, ainsi qu'il n'avait pas manqué de le faire après la Fronde. Le laborieux intendant, qui avait travaillé à construire une pyramide d'or, regardait son œuvre comme un monument dont la démolition l'eût mis au désespoir.

Un voyage pour la prise de possession du duché de Nevers permit à Colbert de jouer au grand seigneur féodal , et sa vanité s'y prêta avec complaisance. 11 fut reçu comme l'eijt été le cardinal dont il représentait la personne, avec un transport général d'allégresse; à l'entrée du territoire, les officiers des vingt villes qui relevaient du duché étaient venus l'attendre, et l'un d'eux lui adressa une harangue. A une demi-lieue de Nevers, il trouva en ordre de bataille de la cavalerie et de l'infanterie; puis, suivi de ce cortège, il se rendit à la cathédrale où l'évéque, qui toutefois s'en dispensa personnellement, le fit recevoir avec la croix et l'eau bénite. Le lendemain, en grande cérémonie et dans une audience solennelle, fut faite la lecture du contrat d'acquisition ; et, le soir, tous les bourgeois étant sous les armes, un feu de joie fut allumé. Au mois d'octobre, Col-

(1) Voy. la lettre de Colberf, 26 octobre 1659, à V Appendice.

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bert revint pour faire en détail la visite du duché qui rappelait bien, écrivit-il au cardinal, les grandes maisons qui l'avaient possédé, et il saisit celte occasion pour hasarder de reprocher à Son Eminence sa prédilection pour l'argent plutôt que pour les terres, en lui exprimant l'espoir qu'après la conclusion de la paix, il prendra enfin quelque plaisir à ses possessions territoriales.

L'unique résidence hors de Paris où, en raison de sa proximité, il eût été jusqu'alors permis au cardinal d'aller prendre quelque repos et qu'il affectionnait, était le château de Vincennes. Il y avait fait aménager de somptueux appartements et, continuant l'extension du parc dont nous avons déjà parlé, il y englobait des terres des paroisses voisines et les propriétés acquises de M. de Nicolaï-Bercy. Ces grandes dépenses lui procuraient d'autant plus d'agrément qu'elles avaient le mérite de ne lui rien coûter. N'ayant que la jouissance de Vincennes, c'élait au Trésor, ainsi que nous l'avons précédemment constaté, qu'incombait la charge des notes à solder. Leur règlement était trop lent au gré des dépossédés, aussi M. de Nicolaï-Bercy, pour ne pas attendre comme les autres, s'opposa à la prise de possession avant payement préalable du prix pour lequel il avait émis, au dire de Colbert, les prétentions les plus exorbitantes. Une commission n'était plus comme précédemment commise aux règlements, le surintendant Fouquet en était seul chargé (1).

N'en voulons pas trop à Colbert de s'être prêté avec une facihté vaniteuse à faire le personnage féodal dans le duché

(1) Voy. les documents placés à Y Appendice.

de Nivernais ; quel bourgeois des temps passés, présents et futurs, quel démocrate, quel socialiste, aurait résisté ou résisterait à une si séduisante tentation ! Contentons-nous de remarquer que son attitude dans une occasion oîi, simple homme d'affaires, il lui était si facile de se dérober aux honneurs, fait d'autant mieux ressortir le contraste entre ses aspirations personnelles et son hostilité contre la noblesse, que nous avons eu maintes fois l'occasion de signaler, s'appliquant à la poursuivre avec l'acharnement jaloux d'un parvenu. Non content de se parer des plumes de paon de Son Éminence, il faisait ériger pour lui-même des terres en marquisat, n'osant pas cependant en porter les titres, dont il fit l'ornement de sa descendance.

La noblesse de race, en majorité rebelle aux dangereuses séductions de la cour, menait généralement dans les provinces cette vie simple des campagnes aussi saine pour l'esprit que pour le corps ; elle était attachée aux traditions séculaires d'honneur et d'abnégation qui lui prescrivaient de sacrifier au besoin ses biens et sa vie pour le service de son pays ; fidèle au roi, mais sans se courber, elle protestait contre le système d'absolutisme et de centralisation qui était en voie de s'établir, et dont Colbert était un des fervents adeptes ; elle ne cessait enfin de renouveler sa demande importune au pouvoir de la convocation des Etats généraux. Il était une transformation dont elle eût pris dès lors certainement l'initiative ; ainsi qu'elle n'a pas hésité à le faire au siècle suivant, elle eût fait volontiers l'abandon de ses droits et privilèges féodaux, qui avaient répondu aux nécessités d'un état social ancien, mais qui avaient cessé d'avoir leur raison d'être; elle n'avait d'autre aspira-

tion que celle de l'établissement d'un gouvernement représentatif dont ses élus eussent formé la chambre haute, base élective bien différente de celle de la chambre héréditaire, bâtarde des pairs de la Restauration, qui, bien que renfermant dans son sein nombre de genlilshommes, ne représentait en aucune façon la noblesse de France, chambre qui, sentant la faiblesse de sa base, recherchait la popularité pour se maintenir et qui, dans les occasions les plus importantes a trahi les intérêts conservateurs de la société et ceux de la monarchie. Cette chambre haute de la noblesse eût ressemblé moins encore à la chambre des pairs de la monarchie de 1830 et aux Sénats des deux Empires, maisons de retraite de fonctionnaires hors de service, ne représentant aucun intérêt social. Nous ne disons rien du Sénat de la République, cette roue de carton du tricycle qu'on appelle le char de l'Etat. Cette chambre haute enfin, assise sur la large base d'une noblesse généreuse dont les ramifications puissantes s'étendaient dans toute la France, eût été un foyer d'aspirations politiques les plus éleuées, de réformes sages, avec le concours de la chambre du tiers état ; mais en même temps elle eût formé une digue puissante contre le flot des révolutions et contre la lèpre de la démocratie politique qui entraîne fatalement la décomposition de tout gouvernement et de toute société. Dans une semblable organisation, il nous semble que les membres du clergé élus devraient appartenir à l'une ou l'autre chambre suivant leur origine personnelle, à l'exception des évêques, qui n'auraient pu être candidats que pour la chambre haute, quelle que fût leur origine. Les éléments d'une semblable constitution seraient difficiles à réunir de T. II. 22

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nos jours; mais il faut espérer que la France n'est pas irrévocablement perdue pour cela, et elle se relèverait rapidement si la représentation des intérêts était substituée à la représenlalion brutale et inintelligente du nombre.

Le pouvoir absolu, follement usurpé par la royauté, ne pouvait s'accommoder des tendances à la fois conservatrices et libérales de la noblesse et, traitant de séditieuses les protestations les plus légitimes, s'efforçait de les faire passer pour des crimes de droit commun. Les manifestations de l'année 1G58 et des années précédentes continuaient leur cours. La Normandie était particulièrement traitée avec rigueur. Des détachements de troupes royales occupaient en garnisaires les maisons de campagne j des poursuites étaient exercées contre les gentilshommes, contre Moulin-Capelle et Gratot, les plus compromis. Le duc de Longueville, gouverneur de la Normandie, s'étant interposé pour empêcher l'exécution des condamnations reçut une verte semonce lui défendant de se mêler du fait de la justice (1).

Colbert, qui, en 1658, relevait soigneusement la liste des gentilshommes qu'il voulait signaler comme suspects, était aux aguets, en 1G59, pour rechercher des victimes, assuré qu'il était de bien faire sa cour par ces procédés et dans l'espoir de se préparer un grand avenir; aussi n'y épargnait-il, ni ses soins, ni sa correspondance, et ce fut parcelle porte qu'il entra définitivement, suivant son rêve, dans le domaine de la politique que Mazarin pendant longtemps ne lui avait pas permis d'aborder. Il s'empressait

(1) Lettre inédite du comte de Brienne le père, Paris, 7 septembre 1659. Aff. élr., France, vol. 294.

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de prévenir Le Tellier de l'arrestation de Bonnesson (1), de Laubarderie et de Lczanville, et de leur incarcération à la Bastille, en se faisant un mérite d'y avoir concouru avec Fouquet, procureur général (2) ; il se vantait encore d'avoir participé à l'arrestation d'un page de la grande écurie, fils du baron de PJancy, et dénonçait l'altitude suspecte du duc de Longuevilie et de M. de Matignon (3).

Robert de Pomereu, conseiller d'Etat, secondait Colbert de tout son zèle dans la recberche des lieux de refuge des contumaces de la noblesse frappes par un arrêt du grand conseil du 27 septembre; ceux-ci, Créqui, Dannery, AIoulin-Capelle et d'autres encore, n'avaient été condamnés à rien moins qu'à avoir la tête tranchée sur la place de la Croix du Tr.ihoir, leurs maisons rasées, leurs bois de futaies coupés à hauteur d'homme, enfin solidairement à des amendes de dix mille livres pour le roi, de vingt mille pour l'hôpital général de Paris, et le surplus de leurs biens était confisqué au profit du roi (4). Les sentences furent exécutées, eu ce qui concernait les possessions territoriales, au mépris de la loi qui ne rendait définitives les condamnations par contumace qu'après un délai de cinq années. Quelques-uns de ceux qui étaient également compromis, comme Saint-Aignan, obtinrent par leur crédit de ne pas être poursuivis.

Colbert s'était donné le soin de transmettre lui-même au grand conseil l'ordre d'instruire le procès de Bonnes-

(1) De la maison de Jaucourt.

(2) Lettre inédite de Fouquet à ilazarin, 8 septembre 1659. Aff. étr., France, vol. 908.

(3) Lettre inédite, 8 septembre 1659. Aff. étr., France, vol. 908.

(4) Arrêt du grand conseil. Aff. étr., France, vol. 908.

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son ; et Pomereu, chargé de la poursuite ordonnée toute autre affaire cessante, se désolait des lenteurs , parce que l'inculpé avait refusé de répondre aux interrogatoires; alors, on avait continué son procès comme celui d'un muet volontaire (1). Le zélé Pomereu avait demandé au cardinal Mazarin que le comte d'Harcourt, qu'il accusait de complicité avec Bonnesson, fût compris dans la même poursuite, mais il ne put l'obtenir. Bonnesson fut bel et bien condamné à mort; on lui trancha la tête, et Colbert se donna la satisfaction de l'annoncer au cardinal le jour même, en faisant valoir à son avantage qu'il avait pris lui-même toutes les précautions nécessaires pour que l'exécution fût assurée; de plus il donnait un satisfecit aux juges en disant : « Le Grand Conseil a fort bien agi et je commence à croire qu'on s'en peut servir dans des occasions comme celle-ci (2). » Colbert, lancé dans cette voie sanglante, était tout disposé à ne pas s'arrêter, car le lendemain il écrivait encore au cardinal que, puisque Bonnesson a été exécuté, il ne voyait pas pourquoi le procès de Laubarderie, enfermé à la Bastille, ne serait pas poursuivi avec un égal succès (3).

Les gazettes reçurent la défense d'enregistrer ces monstruosités. Les auteurs de Mémoires n'ont pas osé en parler, ce qui explique la lacune sur ces faits de nos Histoires de France. La monarchie absolue se trouve avoir enseigné les procédés arbitraires et sanglants dont a usé la grande

(1) Lettre inédile de Pomereu à Mazarin, Paris, 28 novembre 1659. Aff. étr., France, vol. 908.

( ) Lettre inédile, Paris, 13 décembre 1659. Aff. étr., France, vol. 908.

(3) Lettre inédite, Paris, 14 décembre 1659. Aff. étr., France, vol. 908.

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Révolution. Celle-ci a débuté par se ruer sur Ja noblesse, aimée au fond dans les campagnes, mais que la royauté, secondée par ses intendants des provinces, s'était appliquée à rendre odieuse. Les droits féodaux presque illusoires étaient le prétexte exploité, tandis que la taille, iniquement et durement perçue pour l'Etat, était la cause vraie du malaise des populations.

C'est ainsi que le doux cardinal Mazarin, avec son acolyte Colbert, terrorisait la noblesse indépendante, tandis que la noblesse de cour était comblée de faveurs, afin de lui dissimuler la perte des droits et des privilèges de son ordre. C'est ainsi que la monarchie s'est perdue en grandissant la bourgeoisie qui devait la trahir un jour, et eu abaissant la noblesse, son plus ferme soutien, réduite à une telle impuissance qu'elle ne put la sauver.

En Provence et dans le Languedoc, il y avait des troubles causés par des mobiles différents; à Montauban, les écoliers en étaient les fauteurs, et le collège fut transféré à Puylaurens, dans le diocèse de Lavaur (1). Sur divers points du royaume, les protestants s'agitaient, espérant recouvrer leur ancienne puissance. Le synode de Nîmes, sans tenir compte du synode tenu à Aix, l'année précédente, s'était associé à un décret des églises wallonnes, dans les Pays-Bas, contre le ministre Morus, prédicant à Charenton; aussi le synode national, qui devait se tenir à Loudun, causait des appréhensions, en raison de la vénalité, de la faiblesse et de la condescendance du bailli pour le prince de Tarente, de la maison de la Trémoïlle, sei-

(1) Letlre. Aff. étr., France, vol. 292.

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gneur de celte ville. Le comte de Brienne écrivait à son père qu'il était urgent de donner des ordres au lieutenant criminel afin d'empêcher la distribution, pendant la durée du synode, d'aucuns écrits étrangers (1).

A Paris, l'agitation du clergé en faveur du cardinal de Retz n'était pas complètement calmée, et Claude Auvry , évêque de Coutances, fit mettre à la Bastille un prêtre, chantre de la Sainte-Chapelle, qui avait composé et qui chantait contre le cardinal des vers de sa composition , dans lesquels, au dire du prélat, la modestie et la bienséance étaient également offensées (2).

Un membre de la famille du cardinal, Philippe Mancini, vint, sur ces entrefaites, donner àColbert satisfait quelques soucis hiatteudus. Bien que ce jeune homme continuât à ne répondre en aucune façon aux visées de son oncle , celui-ci cependant ne manquait aucune occasion de le pousser et de le faire paraître. Après en avoir fait un capitaine-lieu tenant des mousquetaires (3), ill'avait appelé à Mardick pour y tenir garnison à distance respectueuse du siège de Duukerque et de la bataille des Dunes. Philippe, avec un grand luxe, y avait tenu table ouverte; celte levée de fourchettes est la seule part qu'il ait prise à celle campagne. Ensuite, l'oncle voulant donner à Cromwell un témoignage particulier de son estime, avait transformé ce

(1) Lettre du 3 octobre 1659. Aff. élr., France, vol. 292.

Le Synode national de Londun se tenait tous les trois ans et recevait une subvention de seize mille livres données par le roi. Ce synode de 1659 fut le dernier; les protestants furent désormais obligés de se con'enter de leurs synodes provinciaux.

(2) Lettre inédite de l'évèque de Coutances au cardinal Alazarin, 14- sep tenibre 16.')9. .\f(. étr., France, vol. 908.

(3) Le roi lui-même était leur capitaine.

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jeune guerrier en une moitié d'ambassadeur en l'envoyant à Londres, avec le duc de Créqui, premier gentilhomme de la chambre du roi, complimenter le Protecteur après la remise par la France de Dunkerque à l'Angleterre. Malgré toutes les faveurs dont il était l'objet, ou plutôt à cause d'elles, cet enfant gâté de la fortune n'en était pas plus raisonnable, et il se permit, toujours la fourchette à la main, une incartade qui produisit un grand scandale. Avec quelques jeunes gens de la cour, dont étaient Manicarap et le comte de Vivonne, il était allé à Roissy, pendant la semaine sainte, se livrer à des dérèglements dont le moindre avait été de mauger de la viande le vendredi saint (1), Rien de nouveau sous le soleil : un prince général de notre temps, qui apassé pour trouver indigeste le plomb des batailles, ne marquera dans l'histoire que par son exploit du vendredi saint. Le cardinal, pour l'exemple, se montra plus sévère pour son neveu que pour ses amis, ceux-ci en furent quittes pour une réprimande, mais Philippe fut exilé à Brisach, où il ne tarda pas à s'ennuyer à mort. Vainement suppliait-il son oncle d'abréger son exil ; ses lettres restaient sans réponse, même celle où il lui demandait, en cas de refus de sa requête, la permission de chasser et de visiter les îles voisines au milieu du Rhin. Cet exil obligea Colbert à entretenir une correspondance suivie avec M. de La Neuvelle, gouverneur de Philippe. Il résulte de leurs lettres que Philippe était dissipé, paresseux, se levait tard, se refusait à faire des armes, ou n'y consentait que tous les trois ou quatre jours; qu'il était plus récalcitrant encore

(i) Mémoires de madame de Motteville, de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne, elc.

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pour l'étude de l'allemand, et qu'enfin il était particulièrement enclin à se refuser à l'abstinence du gras les jours maigres. M. de Saint-Geniez, gouverneur de Brisach, ayant pour ce dernier grief reçu des reproches de AI. de La Xeuvelle, lui avait répondu qu'il n'était point le pédagogue de Philippe Mancini. M. de La Xeuvelle, mécontent de cette réponse, s'en plaignit à Colbert (1).

Le roi intercéda auprès du cardinal pour le rappel de son neveu, mais sans succès; le cardinal lui déclara qu'une correction plus prolongée était indispensable pour faire de Philippe un honnête homme (2).

Philippe, exaspéré d'un exil dont il n'entrevoyait pas le terme, prit la résolution d'y échapper par la fuite. Sous prétexte d'aller à la chasse, il se sauva de toute la vitesse de son cheval. Son gouverneur, qui l'accompagnait, devinant son dessein, galopa ventre à terre sur sa trace et parvint à le rejoindre, mais sans pouvoir obtenir qu'il revînt sur ses pas. AL de La Xeuvelle lui déclara qu'il le suivrait dans son voyage pour aller auprès du cardinal, ainsi que Philippe prétendit en avoir l'intention; alors, sous prétexte de le guider, il l'égara si bien, qu'après mille détours ils se retrouvèrent aux portes de lîrisach, où le fugitif fut remis en cage.

Le cardinal voulait cacher au roi cette fugue de son neveu, mais le roi, informé avant qu'il l'eût été lui-même, lui en parla le premier en intercédant pour lui; le cardinal lui dit qu'il ne pouvait accepter l'excuse alléguée

(1) Lettres inédites de M. de La Xeuvelle à Colbert. Aff. étr., France, vol. 907 et 908.

(2) Lettre de Alazariu au roi, dernier juillet 1659.

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par Philippe de n'avoir eu d'autre inleution que celle de venir le retrouver et qu'il n'en croyait pas un mot. Au fond, le cardinal était persuadé que cette fugue avait été concertée avec sa nièce Marie et avec le roi ; aussi écrivitil à la reine , en lui parlant de cette aventure : « Vous pouvez juger ce que cela m'oblige de soupçonner (1). )■>

Avant cette escapade, Colbert avait envoyé à Brisach son frère Charles pour examiner de près l'état des choses et pour lui faire un rapport exact de ce que l'on pouvait craindre ou espérer de Philippe Mancini. Nous ne connaissons pas le texte de l'enquête envoyée, mais son résultat ne fut pas favorable, puisque Colbert, en réponse, écrivit à son frère :

« J'ai bien du regret de voir que vous avez mieux et plus véritablement connu AI. de Mancini en ce second voyage que vous avez fait à Brisack qu' u premier. Vous l'avez pénétré entièrement quand vous avez jugé que son plus grand défaut étoit la paresse. En un mot, c'est un esprit qui a des lumières, mais il est tellement enveloppé dans la matière qu'il ne s'en sauroit débarrasser. Je ne sais si Son Eminence lui fera réponse ou non; mais je prévois sa perte presque inévitable, s'il ne change de conduite, à quoi je ne vois guère d'apparence (2).

L'exil de Philippe Mancini eut son terme, parce qu'il fut reconnu qu'il était sans effet pour l'améliorer; Colbert s'en expliquait ainsi dans une lettre à son frère Charles : « Je ne vois pas que M. de Mancini puisse profiter de rien à

(1) Lettre inédite, Saint-Jean de Luz, l^^ septembre 1659.

(2) Lettre datée de Paris, 6 juin 1659. Bibliothèque nationale, mss. Mélanges Colbert, vol. 101, f" 457.

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Brisach, en sorte que j'ai écrit à Son Eminence qu'il valoit mieux le rappeler (1). «

Les négociations du mariage du roi avec l'infante Marie- Thérèse étant près d'aboutir déchiraient l'écrit de la promesse conditionnelle du mariage du roi avec la princesse Marguerite de Savoie, laissée au départ de Lyon entre les mains de sa mère; aussi, dès le mois de mai, les convenances obligèrent la cour de France à aviser la cour de Savoie. Voyant ses espérances brisées, la duchesse de Savoie consentit avec beaucoup de douleur, suivant les termes d'une dépêche de Servien, ambassadeur à Turin, au mariage de sa fille avec le duc de Parme. Servien, tout impressionné de la tristesse de la mère et de la fille et de celle du duc de Savoie, qui soupirait à chaque instant, conseilla, pour leur donner au moins quelque légère compensation et ne pas mettre, disait-il, du bois sur le feu, d'ajourner la solution d'une difficulté sur le transit par la Savoie, qui intéressait le commerce de la ville de Lyon; il s'appuyait en outre sur cette considération que la conclusion prochaine de la paix faciliterait tous les arrangements (2).

Servien, dans une seconde dépêche, insiste sur l'état de maladie et de mélancolie de la princesse Marguerite, attribuée à la grande fortune qu'elle a manquée et aux choses fâcheuses qui lui ont été rapportées de la taille du duc de Parme, de sa santé, de son goût à ferrer les che-

(1) Leltre datée de Paris, 10 oclobre 1659. Bibliothèque nationale, mss. Armoires de Baluzo, vol. 78.

(2) Dépêche inédite au cardinal Mazarin, Turin, 2V mai 1659. Aff. élr., Piémont, vol. 5^

MAZARIX ET COLBERT. 3V7

vaux et à se livrer à d'aulres actions hctéiocliles (1). Un autre sujet de cliagrin, celui-là très futile, mais que cette princesse prenait au sérieux, était que l'intendant Ferrari n'avait pas envoyé à Paris faire l'achat de son trousseau.

Dans l'intention de calmer l'irritation de la cour de Savoie et d'arriver à un rapprochement, la cour de France mit en avant un projet de mariage du duc de Savoie avec mademoiselle d'Orléans, l'aînée des filles que iMonsieur avait eues de son second mariage. Mademoiselle de Montpensier, la plus riche princesse de l'Europe, fille unique issue du premier mariage de Monsieur, se posait en rivale de sa sœur; mais sa candidature, si Ton peut s'exprimer ainsi, était loin d'être appuyée par la cour de France, qui ne voulait à aucun prix que cette princesse portât à un prince étranger la dangereuse influence de son caractère et de son immense fortune (1). Mademoiselle, ainsi qu'on l'appelait par honneur, sachant hien que, pour se marier, elle ne pouvait compter que sur elle-même, s'entendait secrètement avec le duc de Savoie ; on assurait que, pour dégoûter ce prince de sa sœur, elle lui avait écrit que celle-ci était bossue.

La duchesse de Savoie et le duc, son fils, ne s'entendaient nullement sur le mariage avec l'une ou l'autre de ces deux princesses, filles de Monsieur. Le duc préférait mademoiselle de Montpensier avec son or et son prestige; la duchesse redoutait de renconirer dans celle-ci une bellefille ardente et volontaire qui lui aurait arraché les rênes du gouvernement; aussi toutes ses préférences étaient

(1) Dépêche inédite, Turin, 26 juillet 1659. Aff. élr., Piémont, vol. 54.

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pour la princesse Marguerite-Louise, alors âgée de quatorze ans, une enfant qu'elle eût formée à sa guise, tandis que Mademoiselle avait alors trente -deux ans; son âge même pouvait faire craindre qu'elle n'eût point d'enfants. Plusieurs autres projets de mariage pour le duc de Savoie étaient en vue; mais ce jeune prince, tout à l'espoir d'épouser mademoiselle de Montpensier, faisait le difficile. 11 trouvait la charmante princesse Henriette d'Angleterre trop pauvre; l'infante de Portugal, malgré une dot importante (1), pas assez riche, mademoiselle de Nemours grosse comme un boisseau, les princesses de Parme mal tournées et d'extraction insuffisante (2). La duchesse de Nemours s'était rendue à Turin pour pousser elle-même au mariage du duc avec sa fille, mais elle avait reçu un froid accueil qui ne lui laissait aucun espoir (3). Après ces éliminations, le duc de Savoie restait en présence de deux partis seulement : Mademoiselle de Montpensier, qui ne lui était pas proposée, et mademoiselle d'Orléans, vers laquelle on prétendait l'entraîner. A cet effet, un homme qui passait pour un habile négociateur de mariages, d'Alibcrt, fils du surintendant des finances du duc d'Orléans, parut à Turin; mais le duc de Savoie, loin de vouloir l'écouter , affectait pour la France d'offensantes allures; il se montrait indifférent au succès des négociations avec l'Espagne pour arriver à conclure la paix; et recevant l'archevêque d'Embrun, Georges d'AubussondeLaFeuillade, ambassadeur à Venise,

(1) Letire inédite de Servien i Alazarin. Aff. étr., Piémont, vol. 54-.

(2) Lettre inédite de l'archevêque d'Embrun à Mazarin, Turin, i." août 1659. Aff. étr., Piémont, vol. 54.

(3j Lellre inédite de Servien à Mazarin, Turin, 26 juillet 1659. Aff. étr., Piémont, vol. 5'*.

de passage à Turin, il n'avait fait aucun pas au-devant de lui lorsqu'il était entré, et aucun pour le reconduire lorsqu'il était sorti ; c'était afficher en même temps la prétention d'être traité en roi. L'ambassadeur s'élant plaint au maître des cérémonies, le duc donna pour excuse que la réception avait eu lieu chez sa mère et non dans son cabinet (1).

D'Alibert n'ayant point de succès, le P. Duneau vint à la rescousse ; mais il trouva un médiocre empressement même de la part de la duchesse de Savoie, encore sous l'impression du chagrin du mariage manqué de sa fille; cette princesse commença par lui dire qu'elle était persuadée que c'était la reine qui avait fait venir Pinientel à Lyon, afin de provoquer la rupture. Le P. Duneau étant parvenu à la convaincre que Pimentel seul avait pris cette initiative, la duchesse se radoucit, et, entrant dans les confidences, elle lui dit en parlant du mariage de son fils, « qu'elle était bien marrie de le voir dans la débauche, qu'il aimait les femmes, tenant cela de ses deux grands-pères, Henri le Grand et Charles-Emmanuel " . Elle lui déclara enfin qu'elle préférait mademoiselle d'Orléans à mademoiselle de Montpensier, dont elle avait surpris la correspondance avec son fils (2).

Les avances de mademoiselle de Montpensier étaient d'une hardiesse insolite; aussi cette princesse tenait à ce qu'elles restassent ignorées, mais du feu empêcher la

(1) Lettre inédite de l'archevêque d'Embrua à Mazarin, Turin, 1" août 1659. Aff. étr., Piémont, vol, 54.

(2) Lettre inédite du P. Duneau à Mazarin, Gênes, 29 septembre 1659. Aff. élr., Piémont, vol. 54.

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fumée est en métaphysique comme en physique tout à fait impossible. Mademoiselle avait été exaspérée des bruits qui couraient j elle nia énergiquement, et persuadée que le meilleur moyen de se défendre était d'attaquer, elle se plaignit hautement, au ministre des affaires étrangères, de ceux qu'elle appelait ses délracteurs, assurant que sa plainte était autorisée par son père. Un des griefs sur lesquels elle insistait était celui-ci : l'archevêque d'Embrun, à son passage à Turin, avait tenu sur sa beauté de dénigrants propos de nature à détourner AJadame Royale, titre donné à la duchesse de Savoie, de songer à elle pour son fils 5 quant à ses avances prétendues, elle les déclarait d'autant plus inadmissibles qu'elle voyait peu de princes en Europe dignes d'aspirer à sa main, et que, s'en trouvàtil, elle hésiterait à en accepter aucun. Si Louis-Henri de Loménie de Brienne, associé à son père au ministère des affaires étrangères, qui avait reçu les doléances de Alademoiselle, ne fut pas convaincu, tout au moins il voulut le paraître, à en juger par une lettre qu'il écrivit à son père (1). Mademoiselle de Montpensier, après avoir tenté de se justifier devant ses contemporains de l'imputation d'avoir recherché le duc de Savoie, a encore voulu s'en justifier devant la postérité en disant dans ses Mémoires qu'elle n'eût été susceptible d'être touchée que par un grand mérite ou par une grande élévation, et que le duc de Savoie n'avait ni l'un ni l'autre. Cette assertion rend d'autant plus intéressant le contrôle de la conduite de cette princesse dans cette délicate circonstance; or ce contrôle nous

(I) Voy. sa letlre inédite, du 25 septembre 1659, à V Appendice.

MAZARIX ET COLBERT. 35i

est fourni par cette même dépêche du P. Duneau déjà citée et dont nous détachons ce passage :

a Alademoiselle a écrit à Madame Royale une lettre fort aigre et piquante, présupposant qu'elle détournait le duc, son fils, de l'épouser et le portait à épouser mademoiselle d'Orléans, sa sœur, dont elle parlait dans sa lettre avec beaucoup de mépris, blâmant sa (aille et son humeur, et madame la duchesse d'Orléans, sa belle-mère. »

Bien que Mademoiselle soit déjà prise sur le fait de n'avoir pas dit la vérité, continuons cependant à réfuter ses assertions : elle prétend dans ses Mémoires que, sur la folle invention de l'archevêque d'Embrun, elle a, après avoir consulté le cardinal iMazarin, écrit à Madame Royale une lettre dans laquelle elle ne la ménageait pas, afin de lui bien prouver qu'elle ne songeait point à son fils. Mademoiselle altère par conséquent les termes de sa lettre, communiquée par la duchesse de Savoie au P. Duneau; ce qu'elle dit de vrai est que sa lettre était aigre; ce qu'elle dit de faux est que cette aigreur avait pour but de prouver à la duchesse qu'elle ne voulait pas de son fils, tandis que celte aigreur était tout au contraire motivée par l'opposition de la duchesse à ce qu'elle épousât son fils. Le cardinal Mazarin, que Mademoiselle avait pris pour conseiller, trahissait sa confiance au point d'apporter lui-même tous les obstacles possibles à son mariage , en poussant à la conclusion de celui de sa sœur; la correspondance inédite du cardinal avec Servien établit la preuve de sa duplicité (1).

(1) Voy., entre autres, une de ses dépêches datée de Toulouse, 3 décembre 1659. Aff. étr., Piémont, vol, 54.

La cour de France fut froissée de la répugnance du duc de Savoie à épouser mademoiselle d'Orléans; ce passage d'une lettre du cardinal Mazarin à l'abbé Amoretti en fait foi :

ce Je veux croire que mes offices sont d'un grand prix en ce qui regarde le mariage de M. le duc de Savoie, puisque vous m'en assurez ; mais n'en voyant aucun effet, il n'est pas hors d'apparence que vous ne me flattiez. En tout cas, mademoiselle d'Orléans est assez bien faite de corps et d'esprit et d'assez bonne maison pour ne pas manquer de partis dignes d'elle, et j'aurai toujours cette satisfaction de n'avoir rien oublié pour faire réussir une chose qui paroissoit fort agréable à Madame Royale et avantageuse à Monsieur son fils (1).

Mademoiselle de Montpensier fut obligée de reconnaître que son ressentiment contre la duchesse de Savoie l'avait entraînée trop loin; pour réparer sa faute, elle envoya à Turin un gentilhomme de sa maison avec ordre, à ce qu'elle assure dans ses Mémoires ^ de ne voir le duc de Savoie que chez Madame sa mère. A cette occasion, la duplicité du cardinal Alazarin se produisit de nouveau ; il donna une lettre pour la duchesse de Savoie à ce gentilhomme que Mademoiselle nomme Brays et que Servien appelle Le Bret, lequel se trouva porteur d'un double message. Celui du cardinal accusait formellement Mademoiselle d'entretenir une secrète correspondance avec le duc de Savoie j ainsi cette dénonciation contre cette princesse se trouva portée par son propre messager. Celui-ci,

(1) Lettre inédite, Toulouse, 19 décembre 1659. Aff. otr., Piémont, vol. 55.

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parfailement accueilli, fut logé et défrayé. La duchesse de Savoie se déclara satisfaite des explications données; elle assura n'avoir jamais intercepté aucune lettre de Mademoiselle à son fils, et que, bien plus, elle était persuadée, son fils ne lui cachant rien, qu'une semblable correspondance n'avait jamais existé (1). A l'exemple de la duchesse de Savoie, le cardinal feignit d'ajouter foi aux dénégations de Mademoiselle, d'après le passage suivant d'une de ses lettres à l'abbé Amoretti :

« Il y a beaucoup de gens qui croient que Mademoiselle a pris ce prétexte d'envoyer ce gentilhomme en Piémont pour assurer Madame Royale de son amitié et l'éclaircir des bruits qui couraient; mais qu'en effet c'a été pour profiter de cette occasion pour entretenir M. de Savoie et prendre des mesures avec lui, ce que je ne veux pas croire; mais si cela étoit, ce gentilhomme auroit eu la commodité toute entière de s'acquitter de sa commission. » Le cardinal ajoute dans la suite de sa lettre : « Je vous assure que le Roi et la Reine qui ont vu en passant à Blois cette jeune princesse (2) l'ont trouvée douée de toutes les parties qui peuvent rendre une personne vraiment belle de corps et d'esprit, ne pouvant pas comprendre que la malice ait pu aller jusqu'à en faire à M. de Savoie des descriptions si éloignées de la vérité (3). «

En définitive, si Mademoiselle de Montpensier n'épousa pas le duc de Savoie, Mademoiselle d'Orléans ne l'épousa

(1) Leitre inédite de Servien à Mazarin, Turin, 20 décembre i659. Aff. étr., Piémont, vol. 54.

(2) Marguerite-Louise d'Orléans.

(.3) Lettre inédite, Nîmes, 1" janvier 1660. Aff, étr., Piémont, vol. 55.

pas davantage (1), soit que ce prince n'ait pu se résoudre à oublier ses rancunes contre la cour de France, soit que les calomnies sur le compte de Mademoiselle d'Orléans eussent produit l'effet souhaité par la jalousie de sa sœur. Quelques années après, lorsque le temps eut calmé son ressentiment, il épousa une autre sœur, troisième fille du duc d'Orléans, Françoise-Madeleine, dite Mademoiselle de Valois (2).

La licence des gazettes s'exerça sur le mariage manqué du duc de Savoie, à tel point que la cour de Savoie se jugeant offensée formula des plaintes. Le cardinal Mazarin, fort irrité lui-même, ordonna des recherches rigoureuses, preuve ajoutée à celles que nous avons déjà produites qu'il était moins endurant pour la satire qu'une fausse renommée ne l'a fait croire. Tout auteur de libelles était assuré pour le moins d'un logement à la Bastille ; seulement la découverte n'était pas toujours facile : plus d'une fois le cardinal fut obligé de reconnaître son impuissance, ainsi qu'il le fit en répondant à l'abbé Amoretti :

tt Je suis bien marri de l'insolence de cette Gazette à la main dont vous me parlez dans une de vos lettres, mais si vous pouviez trouver le secret de déraciner ce mal-là, je vous en serois bien obligé. Il y a plusieurs années que l'on donne la chasse à ces sortes d'écrivains; il y en a encore enfermés à la Bastille que l'on va disperser dans çà et là en divers endroits du royaume et peut-être que le

(1) La princesse Marguerite-Louise, dite Mademoiselle d'Orléans, épousa le 19 avril 1661, par procuration, dans la chapelle du Louvre, le grand-duc de Toscane.

(2) Mariage célébré le 4 mars 1663. Cette princesse n'avait encore que quinze ans.

MAZARIM ET COLBERT. 355

vôtre est du nombre. Néanmoins si l'on pouvoit découvrir qu'il seroit, on le puniroit plus sûrement. Vous me ferez plaisir de m'en avertir, si vous en pouvez avoir connoissance (1). »

(1) Lettre inédite (minute), Toulouse, 19 décembre 1659. Aff. étr., Piémont, vol. 55.

APPENDICE

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