‹ Mazarin et ColbertChapitre 3 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La reine Christine de Suède et son abdication, — Son abjuration et sa retraite à Rome. — Son débarquement à Marseille. — Réception royale en France. — Les deux sœurs du cardinal Mazarin demandent la permission de la voir à son passage à Aix. — Le duc de Guise, le comte de Comminges, M. de Lesseins chargés d'accompagner la reine Christine. — Son portrait, son costume, son goût pour la science et les beaux-arfs, sa moralité. — Composition de sa maison sans aucune femme. — Sa réception à Valence et à Lyon. — Communications de M. de Lesseins à son sujet. — Le cardinal Mazarin à l'affût de l'occasion d'acheter ses diamants engagés en Hollande. — ilademoiselle de Alontpensier sollicite l'autorisation de la voir à son passage à Fontainebleau. — Hesselin lui donne une fête ù Essonnes. — Son entrée solennelle à Paris. — Elle loge au Louvre dans l'appartement du roi. — Sa visite à l'.-icadémie française. — Elle reçoit une députation du clergé de France. — Elle communie à Notre-Dame. — Colbert prépare sa visite au palais Mazarin, — Elle va à Compiègne visiter la cour. — Elle cause bien des surprises. — On bâte son départ. — Elle va voir Ninon de Lenclos. — A son passage à Montargis, elle reçoit mademoiselle de Montpensier. — Ses conseils à madame de Thiangcs. — Colbert conseille de se garder de l'intermédiaire de la reine Christine pour transmettre un présent au roi de Suède. — Griefs de la reine Christine, aucune des conditions de son abdication ne lui ayant été tenue. — Son désir de ressaisir sa couronne. — Sa détresse; ses déceptions. — Sa réception par la cour de Savoie. — Alanquements à l'étiquette ; Servien admonesté. — Retour à Rome de cette princesse.

APPENDICE

Lettre de M. de Lesseins à .Mazarin, ;31 juillet 1650. — Mazarin à (]olbert, S août IGijG. — Colbert à Mazarin, 1.3 août 1656. — Î\L de Lesspins à Mazarin, 22 août 1656. — Colbert à Jlazariu, 27 août, 7 et 30 septembre 1656. — Loménie de Brienne à Mazarin, 3 novembre 1656.

Un cvcnement qui excita vivement la curiosité de la cour et (lu public l'ut l'airivée de la reine Christine de Suède ;

elle paraissait en France pour la première fois, précédée de l'excentrique renommée que lui avaient faite ses habitudes extraordinaires, sa renonciation volontaire au pouvoir, chose peu commune ; son amour de la philosophie et de la science , goût exceptionnel chez les femmes, au nombre desquelles elle regrettait de compter.

Après les débuts brillants de sou règne, signalés par la paix avec le Danemark et par les grands avantages obtenus par la Suède daus le traité de Westphalie, elle s'était abandonnée à l'influence de favoris philosophes comme elle, et particulièrement à celle du comte Magnus de la Gardie, fils du connétable de Suède. Elle eût même voulu l'élever au trône en lui donnant sa main, mais elle en fut empêchée par l'opinion publique qui lui désignait pour époux Charles-Gustave, prince palatin, héritier présomptif de la couronne. Entre la reine et ce prince, les incompatibilités étaient grandes : Christine avait l'humeur pacifique et voulait étabhr la prospérité publique sur la continuation des bienfaits du traité de paix de Westphalie ; Charles-Gustave avait l'humeur guerrière des Suédois qui rêvaient des agrandissements de territoire par une guerre contre la Pologne, à laquelle pouvait donner prétexte la prétention offensante du roi Casimir qui se disait roi de Suède. Un autre obstacle, qui détournait la reine de céder aux manifestations de l'opinion publique en faveur de son mariage avec le prince palatin, se rencontrait dans ses scrupules religieux pour son salut. Son projet était d'abandonner le luthéranisme pour embrasser la foi catholique. Cette abjuration faite sur le trône eût soulevé une révolution. Ces raisons avaient, en 1654, décidé Christine à

abdiquer eu faveur de son héritier présomptif, Charles- Gustave, plutôt que de l'épouser. L'imagination de cette princesse avait été surexcitée par des lectures de romans ; elle prit la résolution de parcourir l'Europe et de vivre en héroïne de roman (1).

L'abdication de Christine avait impressionné l'opinion publique en sa faveur; elle fut d'avis, suivant le sentiment de madame de Motteville, que cette princesse, en quittant la couronne de Suède, était digne de celle du monde entier. Après avoir abandonné ses Etats, Christine se rendit à Inspruck où elle abjura le luthéranisme, et, delà, se rendit à Rome. En 1656, elle voulut visiter la France, et elle débarqua à Marseille dans les derniers jours du mois de juillet. Le roi de Suède avait témoigné le désir qu'elle fût reçue avec tous les honneurs dus à une tête couronnée, et la cour s'empressa de s'y conformer.

Partout on était impatient de connaître cette reine étrangère. Les deux sœurs du cardinal Mazarin ne furent pas les dernières à le désirer, et elles s'assurèrent auprès de leur frère de la permission de la voir, ainsi que nous l'apprend ce passage d'une lettre de Colbert : « Mesdames demandent à Votre Eminence, par la lettre ci-jointe, la permission de voir la reine de Suède lors de son passage (2). :?

Le cardinal Mazarin écrivit de la Fère à Colbert d'obtenir du prince de Conti qu'il allât au-devant du désir de la reine Anne d'Autriche en détachant momentanément de son service, pour le mettre à celui de la reine de Suède,

(1) Voy. les Mémoires de Montglat.

(2) Lettre inédite du 20 juillet 1656, Ml. étr., France, vol. 900.

MAZARIM Eï COLBERT. 3T

le sieur Sanguin , dont la qualité de maître d'hôtel ordinaire témoignerait mieux de l'honneur que l'on voulait lui faire, que si l'on mettait à sa disposition un simple maître d'hôtel par quartier (1).

La réception de cette princesse fut calquée sur celle faite à Charles-Quint lorsqu'il avait traversé la France pour se rendre en Flandre. Le duc de Guise, au nom du roi, et le comte de Comminges, au nom de la reine, allèrent audevant de la reine Christine à Marseille pour la complimenter à son débarquement. Afin de satisfaire la curiosité très surexcitée, le duc de Guise écrivit à la cour une lettre que l'on s'arracha, dans laquelle il retraçait le portrait de la princesse (2). La mode du temps était aux portraits. Chacun, après avoir vu l'illustre voyageuse, voulut retracer son image. Madame de Motteville et mademoiselle de Montpensier furent du nombre, et des esquisses des trois dessinateurs à la plume que nous venons de citer ressort la figure suivante : sa taille était moyenne et un peu forte, une de ses épaules était plus haute que l'autre, ses mains étaient communes, son visage était grand, ses traits fortement accentués, sa bouche grande, ses dents passables, ses yeux beaux et pleins de feu, sa physionomie alternait entre la dureté et l'aménité, mais toujours avec un air de fierté. L'étrangeté de son physique s'harmonisait avec l'étrangeté de son costume; celui-ci, plus masculin que féminin, n'avait d'autre coquetterie que de tâcher de dissimuler l'inégalité des deux épaules; son corsage, lacé eu biais par derrière, affectait la forme d'un pourpoint; un inter-

(1) Voy. cette lettre inédite du 8 août à V Appendice.

(2) Voy. cette lettre dans les Mémoires de madame de Motteville.

valle entre son corsage et sa jupe laissait passer sa chemise, suivant la mode du temps pour les hommes, qui laissaient voir leur chemise entre leur pourpoint et leur haut-de-chausse; ses jupes, contrairement à l'usage des femmes, étaient courtes et découvraient de masculines chaussures; elle portait une perruque poudrée et très relevée sur le front.

Christine, née en 1626, était alors âgée de trente ans. Mademoiselle de Alontpensier raconte qu'elle lui fil l'effet d'un joli petit garçon.

Après la description du physique et du costume, il nous reste à parler du savoir de cette princesse, de son caractère et de sa moralité. Son éducation avait été confiée au ministre luthérien Matthice, homme fort érudit, qui lui enseigna les lettres et les sciences ; son élève lui fit honneur. Elle parlait huit langues, et particulièrement la langue française, avec une correction parfaite ; les sciences lui étaient famiUères. Si l'on s'en rapportait à certains témoignages, sa science aurait consisté surtout à savoir par cœm* et à citer les passages les plus dissolus de Pétrone et de Martial. Elle avait réuni un grand nombre de livres, de manuscrits, de médailles et de tableaux; elle avait été en concurrence à Londres avec M. de Bordeaux, ambassadeur de France, avec le marquis de Cardenas, ambassadeur d'Espagne, et avec bien d'autres pour l'achat des collections provenant de la vente du mobilier de Charles I" (1). Quant à son caractère, il était hautain, entier et absolu ; ce caractère même fut la cause de son abdication : elle

(1) Voy. notre ouvrage Richesses du palais Mazarin.

MAZARIN ET COLBEKT. 39

aima mieux briser son sceptre que de consentir à le ployer.

Sa moralité était suspecte. On prétendait qu'elle était livrée à la débauche, ayant sans cesse à la bouche les propos les plus cyniques ; on la croyait athée, malgré sa conversion au catholicisme. A celle-ci on attribuait pour unique cause sa passion pour Pimentel, l'un de ses amants, qui lui aurait persuadé qu'à cette condition le roi d'Espagne lui donnerait le gouvernement des Pays-Bas (1).

Après son abdication, la reine Christine avait attaché à sa personne des officiers espagnols, en raison de son espoir d'obtenir le gouvernement des Pays-Bas ; mais elle les renvoya quand elle se fut aperçue que l'Espagne n'avait d'autre but que celui de la maintenir sous son influence au moyen de cet appât mensonger ; elle les avait remplacés par trois officiers italiens qui voyageaient dans son carrosse : deux frères du nom de Santinelh; elle avait fait de l'un son grand chambellan et de l'autre son gentilhomme de la chambre ; le troisième officier était Monaldeschi, de tragique mémoire, dont elle avait fait son grand écuyer. Elle n'avait point de femme de chambre, mais un valet de chambre qui était alternativement le coiffeur de la reine de Pologne et le sien (2).

Cette princesse voyageait lentement ; la Gazette fait en ces termes le récit de son arrivée à Valence :

(1) Voy, la Lettre à un Français qui avait suivi le prince de Condé dans les Pays-Bas. Oliluvres de Louis XIV publiées par le général de Grimourd, t. VI, p. 269.

(2) V oy. à y Appendice la lettre inédite de ^I. de Lesseins au cardinal Mazarin, du 31 juillet

« Le 10 août, la reine de Suède, revenant d'Italie, fut reçue à Valence en grande pompe par les consuls de la ville et par le duc de Lesdiguières, gouverneur de la province. Le lendemain, elle fut entendre la messe dans la cathédrale, portée par quatre hommes vêtus de bleu, dans une chaise de la même couleur et sous un dais de satin blanc. Le même jour, les députés du parlement de Grenoble lui vinrent rendre leurs respects par la bouche du sieur de la Berchère (1). j)

Nous devons donc regretter que Daniel de Cosnac, évêque de Valence, fut alors absent de son diocèse ; sans cette circonstance, celui qui a raconté dans ses Mémoires les réceptions qu'il fit à Valence au beau duc de Caudale et au cardinal Chigi, légat du Saint-Siège, qui a tracé le charmant portrait de la princesse Henriette d'Angleterre (2), eût certainement tracé de la reine de Suède un portrait digne d'être conservé ; mais il était alors retenu à Paris par sa mission de député à l'assemblée générale du clergé de France.

A Lyon, comme dans toutes les villes situées sur son passage, la reine de Suède fit une solennelle entrée. Outre les deux hauts personnages que la cour avait envoyés audevant d'elle à Marseille pour l'accompagner, il y en avait un troisième de moindre importance, que nous avons vu paraître dans l'épisode du recouvrement des sept diamants, M. de Lesseins, dont la mission spéciale était de veiller aux soins du voyage. De Lyon, M, de Lesseins écrivit au cardi-

(1) Premier président.

(2) Portrait reproduit par le président Hénault dans son Abrégé de l'histoire de France.

nal Mazarin pour le mettre au courant des agissements de la princesse. Ces communications n'étaient pas toutes de nature à être reçues agréablement; il prévenait que cette princesse serait exigeante, parce qu'elle ne parlait que de plaisirs et qu'elle s'attendait à ce qu'on lui en ménagerait en grand nombre ; que, lorsqu'elle serait à Paris, elle y prolongerait son séjour bien au delà de ce qu'on désirait, et qu'on aurait beaucoup de peine à l'en faire partir. Communication plus désagréable encore, sans s'être expliquée sur les détails, elle annonçait des prétentions à recouvrer des arriérés de subsides que le roi donnait à la Suède, et à réclamer certaines créances particulières. AI. de Lesseins faisait savoir que le duc d'Epernon, gouverneur de Bourgogne, se préparait à bien recevoir la princesse à Chalon et à Auxerre (1). Enfin, dans une note à part, il fournissait des renseignements de nature à intéresser fort le cardinal, grand amateur de diamants, qui espérait trouver dans la détresse financière de la princesse une favorable occasion d'acquérir ceux qu'elle possédait. Ces diamants, engagés en Hollande, se composaient d'une table de dix-neuf carats, nette et de belle eau, un coin un peu écorné, mais fort légèrement, environnée de buit diamants à facettes, assez grands ; cinq perles eu un bouquet, d'environ trente carats; un grand rubis balais de belle couleur, pesant deux onces et demie, avec accompagnement de cette mention : il est un peu crevé.

Mademoiselle de Montpensier, revenant des eaux de Forges à Saint-Fargeau, où elle était encore exilée, solii-

(1) Voy. cette lettre inédite du 22 août à l'Appendice.

42 MAZARIM ET GOLBEIIT.

cita et obtint du roi la permission de s'arrêter à Fontainebleau pour y voir à son passage la curiosité du jour. Cette princesse assista avec la reine Christine à un ballet, à une comédie et à un feu d'artifice. C'est à cette occasion que Mademoiselle a retracé le portrait de la reine Christine et consigné cette observation sur son étrange tenue : « Elle jurait Dieu, se couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d'un côté et de l'autre, les passait sur les bras de sa chaise; elle faisait des positions que je n'ai jamais vu faire qu'à Trivelin et à Jodelet, qui sont deux bouffons, l'un italien, l'autre français. 55

A Essonnes, la reine Christine fut fêtée par le financier Hesselin, que nous y avons vu recevoir le roi dans sa maison; comme à Fontainebleau, elle y fut régalée d'un ballet, d'une comédie et d'un feu d'artifice.

Le lendemain, 8 septembre, cette princesse, après avoir couché à Conflans, fit à Paris une solennelle entrée ; elle montait une haquenée blanche harnachée d'une selle et d'une housse brodées d'or et d'argent ; elle-même était vêtue en amazone. La foule se pressait pour la voir; les compagnies bourgeoises sous les armes formaient la haie dans toutes les rues du parcours, depuis la porte Saint- Antoine jusques au Louvre. Le trajet dura de deux heures après-midi jusqu'à neuf heures du soir. Elle entra dans le Louvre à la lueur des flambeaux et s'installa dans l'appartement môme du roi qui lui avait été destiné. Comme la nouveauté plaît, la première impression fut toute en sa faveur. A partir du lendemain, elle commença à visiter toutes les curiosités de Paris, et se mit en rapport avec les littérateurs et les savants, dont Ménage se fit l'introducteur.

MAZARIX ET COLBERT. 43

Elle se rendit à l'Académie française, après avoir fait prévenir le matin seulement de sa visite; elle y entendit la lecture d'un traité sur la douleur, d'une traduction en vers français de quelques passages de Lucrèce, d'une ode sur l'amour par Pélisson, de madrigaux sur la maladie de la comtesse d'Olonne par l'abbé de Boisrobert, et la séance se termina par le mot jeu du Dictionnaire. Une question d'étiquette avait été soulevée à l'ouverture de la séance : Les académiciens resteraient-ils debout ou assis? Non sans quelque surprise de la part de la reine, il fut décidé qu'ils seraient assis, sur l'invocation de deux précédents : le roi Henri III faisait asseoir les gens de lettres lorsqu'il les convoquait à son château de Vincennes, et récemment l'Académie des humoristes à Rome s'était assise lorsque cette princesse était allée la visiter (1).

L'assemblée du clergé de France, alors réunie à Paris, envoya une députation à la reine Christine; la Sorbonne lui en envoya une autre. Le docteur en théologie qui porta la parole lui adressa en latin cette courte harangue que nous traduisons : « Vous êtes née Christine de Suède ; vous êtes devenue chrétienne à Rome, puissiez-vous tenir de la France le titre de très chrétienne. ■>■> Désirant donner une bonne impression de sa conversion, la princesse communia en grande pompe à Notre-Dame, mais elle ne parvint pas tout à fait au but qu'elle se proposait. On remarqua que, pendant la messe, elle causa tout le temps debout avec des évèques ; elle s'était confessée à l'évêque d'Amiens, qu'elle regarda tout le temps entre les deux

(1) Mémoire de Conrart.

44 MAZARIX ET COLBERT.

yeux, mais qui se déclara néanmoins très satisfait de sa pénitente, ayant été plus édifié de ses sentiments que de sa mine (1).

Procurer à la reine de Suède la visite de son appartement du Louvre et celle de son palais de la rue de Richelieu, ne coûtait absolument rien au cardinal Alazarin, et flattait sa vanité. 11 écrivit à Colbert de lui en faire les honneurs, ne pouvant les lui faire lui-même, puisqu'il était absent de Paris. Colbert fit donc remettre en place les ameublements, et lorsque tout fut prêt, il prévint le duc de Guise qui amena la reine. L'intendant du cardinal avait même songé à augmenter le plaisir de la visite du palais de Son Eminence par un concert donné par les vingt-quatre violons; mais il y renonça, par la considération qu'il n'avait pas reçu d'ordres à cet égard, et surtout par celle qu'il ne fallait nuire par aucune diversion à l'impression que produirait sur la reine la vue des royales magnificences réunies dans ce palais.

Malgré les attractions de la capitale, il fallait cependant bien que la reine de Suède se décidât à partir; elle ne pouvait du reste différer davantage de se rendre à Compiègne, où l'attendait la cour. Elle fit une étape à Chantilly, où le roi et Monsieur se rendirent incognito et se mêlèrent le soir à la foule des courtisans ; mais la reine les reconnut d'après leurs portraits. Le roi et son frère revinrent toute la nuit à cheval à Compiègne, afin d'être prêts le lendemain à y recevoir la princesse. La reine vint au-devant d'elle au Fayet, accompagnée du roi, de la cour et de

(1) Mémoires de madame de Motteville.

MAZARIM ET COLBERT. 45

toute la maison militaire; après une collation, le pompeux cortège prit la route de Compiègne.

La reine Christine produisit beaucoup d'étonnement, et néanmoins Ja première impression fut favorable comme elle l'avait été à Paris ; parfaitement au courant des personnes et des choses, elle parlait avec esprit, et elle ravit la reine en la prenant par son faible ; elle loua ses belles mains. Suivant l'étiquette, elle fut embrassée par les dames delà cour; mais, comme elle ignorait cet usage, elle témoigna sa surprise et dit que c'était sans doute parce qu'elle ressemblait à un homme. Du reste, elle ne se gênait pas pour déclarer qu'elle n'aimait pas la conversation des femmes, parce qu'elles étaient trop ignorantes (1). Si celte princesse éprouvait parfois des surprises, elle en faisait éprouver bien d'autres, particulièrement lorsque l'on sut qu'elle n'avait point de femmes pour la servir. Elle eut recours aux valets de chambre du roi. Un jour, elle tient à la reine ce licencieux propos : " Ma foi, madame, je suis bien fâchée d'être femme, cela gâte bien les plus doux plaisirs; si j'étais homme, ce serait autre chose (2). » On s'étonnait encore de la hardiesse de ses critiques, trouvant détestable une comédie italienne donnée en son honneur, et se moquant hautement d'une tragédie composée par les Jésuites (3). Ces libertés et sa tenue, — elle posait habituellement ses jambes sur des sièges aussi hauts que

(1) Histoire de Christine, reine de Suéde, par Laco.mbe. Stockholm,

(2) Louis-Henri de Loménie, de Brienne, qui rapporte dans aes Mémoires ce propos qu'il avait entendu, assure qu'il eu a gazij les termes.

(3) Mémoires de mademoiselle de Montpensier.

46 MAZARIX ET COLBERT.

celui sur lequel elle était assise, — ainsi que mademoiselle de Montpensier l'avait déjà remarqué à Fontainebleau, — finirent par gâter les premières impressions qu'elle avait données. En outre, elle finissait par être indiscrète, s'immisçant dans certaines choses d'une manière qui déplaisait, notamment poussant le roi à son inclination du moment pour épouser Olympe Mancini. On eut bientôt assez de sa présence. On hâta son départ, et elle quitta Compiègne le 23 septembre. Par honneur, pour l'accompagner jusqu'à la frontière, on lui donna le même gentilhomme qui ne l'avait pas quittée depuis Marseille, M. deLesseins, gentilhomme de la maison du roi.

La reine Christine prit son chemin par Senlis, où elle fut traitée par le marquis de Saint-Simon; plus loin, à Fresne, elle fut magnifiquement reçue par AI. et madame du Plessis. Pendant cet arrêt, on ne put lui faire passer la fantaisie d'aller visiter Ninon de Lenclos, aussi célèbre par son libertinage que par son esprit, et qui fut la seule femme de France à laquelle elle ait donné quelque marque d'estime. Elle insista même pour que Ninon la suivît à Rome, — singulière recrue pour la cour pontificale ; — mais la courtisane n'accepta pas, préférant garder sou indépendance.

En raison de sou exil qui durait encore, mademoiselle de Montpensier n'avait pu se trouver à la cour lors du séjour de la reine de Suède ; elle regrettait de n'avoir pu la voir que pendant quelques heures à Fontainebleau. Pour se dédommager, elle se rendit à son passage à Moutargis. Mademoiselle lui fît des questions sur la cour, et entre autres propos la reine lui tint celui-ci : « Que c'était dom-

MAZARIM ET COLBERT. 47

mage que le roi n'aimât pas une plus belle personne qu'Olympe Mancini. » Parlant ensuite de son prochain voyage à Turin et de la duchesse de Savoie, elle lui dit : « Son fils vous aime plus qu'elle ; il vous désire fort, et il a raison; pour elle, elle vous craint parce qu'elle veut gouverner, v Parler de son mariage était un moyen certain d'être agréable à Mademoiselle; cependant la reine lui conseilla de ne se marier jamais, parce qu'elle trouvait abominable d'avoir des enfants. En prenant congé, la reine insista auprès de l'une des dames de la suite de la princesse, la comtesse de Thianges, pour lui persuader de l'accompagner à Rome, l'assurant que c'était une sottise de s'amuser à son mari; que le meilleur ne valait rien, et qu'il était fort à propos de quitter le sien. Enfin, lorsque la reine causait des dévotions de Rome, elle en parlait d'une manière libertine (1).

La cour, tout en faisant à la reine de Suède une réception brillante, ne s'était point mise en peine de pourvoir à ses besoins ; cependant celte princesse se trouvait dans la ■détresse la plus absolue. Sa prétention de toucher quelques subsides arriérés ne fut pas admise, et on ne lui offrit pas même un présent, ainsi qu'elle s'y attendait, tandis qu'on avait préparé pour le roi de Suède un riche présent d'arfjenterie. On avait eu l'idée de le lui faire parvenir par la reine Christine, lorsque Colbert écrivit au cardinal Mazarin, qui était à l'armée, qu'il fallait bien se garder d'en rien faire, afin de ne pas indisposer la reine, à laquelle on ne donnait rien, par la différence du traitement, ce qui pour-

(1) Mémoires de mademoiselle de Montpensier,

rait devenir dangereux si elle parvenait à ressaisir son sceptre, ainsi qu'elle en avait formé le projet. Les griefs de la reine Christine étaient nombreux : en abdiquant, elle s'était réservé une pension de quatre cent mille livres et le revenu des îles de Gothland, OEland, Usedora, OEsel, Wollin et de quelques districts de Mecklembourg et de Poméranie, et elle n'en percevait rien. Elle en était réduite à vivre de ses dernières ressources en vendant ses tapisseries et les diamants qu'elle avait mis en gage en Hollande, riche proie que guettait le cardinal Mazarin. Les désastres des têtes couronnées étaient pour lui autant de bonnes fortunes. Combien de trésors artistiques en tableaux, en tapisseries, en statues, lui avait procurés la vente du mobilier de Charles I" ! La misère de la reine Christine lui offrait une nouvelle proie , et il chargea Colbert de traiter de l'acquisition de ses dépouilles avec l'intendant de cette princesse, par l'entremise de Chauut, qui avait été longtemps résident de France en Suède. Les diamants de la reine étaient à Anvers. D'accord avec Chanut, Colbert demanda qu'ils fussent montrés, afin que l'estimation de leur valeur put servir de base aux offres du cardinal ; Lescot, l'orfèvre attitré de Son Eminence, devait se rendre à Anvers à cet effet. Le prix demandé pour les tapisseries était de vingt-six mille écus, et Colbert observait, afin d'obtenir une réduction, que le prix d'achat serait fort augmenté par le change, qui était de vingt-neuf pour cent. Malheureusement les correspondances qui nous ont fourni ces particularités ne nous renseignent pas sur le prix définitif de ces acquisitions, mais il fut nécessairement des plus avantageux, puisque Silviserone, l'intendant

MAZARIXî ET COLBERT. 49

de la reine, pressait la solution eu raison d'urgentes nécessités; or, le cardinal Mazariu et Colbert n'étaient pas hommes à n'en pas profiter.

Le dégoiit du pouvoir et les difficultés dont nous avons parlé avaient engagé la reine Christine à abdiquer ; mais lorsqu'elle se vit en face de la situation pénible qui lui était faite, sa détresse lui inspira le désir de remonter sur le trône dont elle était volontairement descendue. Elle était venue en France dans cette pensée, avec l'espoir d'y trouver de l'appui ; mais ayant pu se convaincre qu'elle n'avait rien à attendre ni de la France ni de la Suède, elle s'était décidée à retourner à Rome, et elle y revenait dépouillée et désillusionnée. Elle sortit de France par la frontière de Savoie.

Après le brillant accueil qui venait d'être fait en France à la reine de Suède, la petite cour de Savoie ne voulut pas demeurer en arrière ; à son tour, elle lui donna des fêtes, et dans le but de faire parade devant cette princesse du luxe de la compagnie de ses gardes, elle la fit revenir de l'armée, et six cents hommes d'infanterie furent envoyés pour la remplacer. Servien, ambassadeur de France à Turin, informait de ces détails le comte de Brienne, ministre secrétaire d'Etat des affaires étrangères (1); madame Servien, s'étant mise en frais pour l'illustre voyageuse, reçut l'approbation de AI. de Brienne dans une lettre adressée à son mari (2). Tout ce qui concernait cette réception marchait à souhait à la cour de Turin, lorsque des

(1) Lettre inédite, 26 octobre 1656. Aff. étr., Piémont, vol. 50.

(2) Lettre inédite, Paris, 1" novembre 1656. Aff. étr., Piémont, vol. 50.

fautes d'étiquette commises par la reine Clirisline et par Servien attirèrent à celui-ci une lettre de réprimande. Dans une audience, la reine Christine commit une double omission : celle de ne faire couvrir devant elle ni Servien, ni le nonce du Saint-Siège ; par suite, M. de Brienne écrivit à Servien pour lui rappeler les règles d'étiquette dont il s'était écarté, en souffrant que la reine de Suède l'eût laissé la tête découverte, sans qu'il eût réclamé son droit comme représentant la personne du roi de France (1). D'une manière indirecte, il résultait de celte faute que la princesse n'avait pas été traitée en reine, puisque le cérémonial des souverains n'avait pas été observé devant elle et qu'elle pouvait se trouver offensée de trop de politesse.

A son retour à Rome, la reine Christine y établit de nouveau son séjour à demeure. Alalheureusement elle devait faire en France un second voyage. Si le premier avait singulièrement amoindri son prestige, le second devait le lui faire perdre tout à fait, en laissant de son passage un sanglant souvenir.

(l) V^oy. cette lettre inédite, du 3 novembre 1656, à Y Appendice.

APPENDICE

Page 1