CHAPITRE XIII
Colbei't apporte de iioiivelles augmentations aux revenus du cardinal. — Il recouvre des créances sur la reine de Pologne et le roi d'Angleterre. — Vols d'argenterie. — Petit cas fait par Colbert d'ohjets de dévotion. — Il obtient pour son frère l'évêché de Luçon. — Couvertures de mulet et caisses d'argenterie. — Restitution avec indemnités des droits perçus p.ir la douane. — Dais, carrosses, tapisseries, meubles, cabinels, diamants, bijoux, ordres étrangers, portraits, boîtes, coffrets d'or et d'argent, et couronne de la future reine envoyés à Saint-Jean de Luz. — Colbert conjure le cardinal de retarder le mariage. — Les déboires de Mademoiselle de Montpensier. — Sa belle-mère refuse de lui envoyer une de ses filles pour porter avec elle la queue de la robe de la future reine. — Difficiles négociations pour cette grave affaire. — Mademoiselle prise pour la seconde fois en flagrant délit de manquer de sincérité dans ses Mémoires. — Célébration par procuration du mariage du roi à Fontarabie.
— Première entrevue du roi d'Espagne et de sa sœur Anne d'Autriche.
— Les rois de France et d'Espagne jurent solennellement le traité de paix.
— Les adieux des cours de France et d'Espagne; remise de l'Infante entre les mains de la reine. — Doléances d'étiquette de Mademoiselle de Montpensier ; suppression de la queue de la robe de la princesse Palatine.
— Célébration solennelle du mariage roi et de l'Infante. — Querelle de préséance entre les maréchaux de France et les évèques. — Départ de la cour; Colbert prend les devants.
APPENDICE
Lettre de Lescot à Mazarin, 30 mars 1660. — Colbert à Mazarin, 31 mars, 2, 6 et 9 avril 1660. — Le comte de Brienne à Mazarin, 11 avril 1660.
— Colbert à Mazarin, 14 avril 1660. — La duchesse d'Orléans à Mazarin, 15 et 18 avril 1660. — Colbert à Mazarin, 26 avril 1660. —La duchesse d'Orléans à Mazarin, dernier avril 1660.
Lorsque le cardinal avait donné à Colbert l'ordre de venir le rejoindre, celui-ci avait soulevé des objections basées sur l'utilité de la prolongation, de son séjour à
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Paris pour la prospérité des affaires de Son Éminence. Le cardinal n'ayant pas manqué d'obtempérer à des raisons qui s'adressaient à sa fibre la plus sensible , Colbert était resté. L'infatigable intendant fournissait chaque jour au cardinal la preuve qu'il ne l'avait pas trompé; cependant, malgré les résultats obtenus, il se plaignait que des soins de pur apparat et la surveillance de nombreux ouvriers pour les préparatifs du mariage du roi ne lui permissent pas de faire mieux encore. 11 était trop modeste ou trop ambitieux, nous allons en juger par ses prouesses financières : de cinquante-huit mille livres, il avait porté à quatre-vingt-quatre mille le revenu des aides de Mortagne, de Verneuil et de Mayenne, revenant au cardinal comme possesseur du duché de Mayenne ; il avait augmenté de quatre mille livres le revenu d'une de ses abbayes, celle de de la Chaise-Dieu en Auvergne ; de dix-sept cents livres, celui de l'abbaye de Saint-Médardj de deux mille livres, celui de l'abbaye des Préaux. Il avait envoyé un de ses commis vérifier les revenus des abbayes de Corbie, de Cercamp, de Saint-Martin de Léon, de Metz, de Toul, afin d'en tirer toute l'augmentation dont ils seraient susceptibles. Il obtenait de la sœur de la princesse Palatine, Marie- Louise de Gonzague, reine de Pologne, le remboursement de trois cent mille livres, avec les intérêts depuis l'année 1645, somme avancée à cette princesse à l'époque de son mariage avec Wladislas. S'il n'obtenait pas encore l'argent, il obtenait du moins la reconnaissance, avec les intérêts, de deux dettes contractées vis-à-vis du cardinal par Charles II, roi d'Angleterre, montant ensemble à près de sept cent mille livres. Colbert ne signalait qu'un nuage qui
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voilait faiblement la splendeur de toutes ces prospérités ; des vols étaient commis ; la vaisselle d'argent du cardinal était particulièrement appréciée par les soustracteurs.
Eu feuilletant les chapitres des recettes et des dépenses, nous trouvons celles faites pour le roi et celles faites pour le cardinal le plus souvent confondues : de nouvelles constructions et de nouveaux aménagements étaient en cours d'exécution au Louvre , afin d'en accroître la splendeur à l'occasion de l'arrivée de la nouvelle reine; pour les seules fondations, Ratabon réclamait un crédit de quatre cent seize mille livres et de cent vingt mille livres pour la salle des comédies. Au château de Vinceunes, le règlement des travaux exécutés dans le même but coïncidait avec un payement de sept à huit cent mille livres à effectuer pour solder l'acquisilion du duché de Nivernais; aussi l'intendant du cardinal déclarait que si les moyens de recouvrer de l'argent ne lui manquaient pas, les moyens d'en dépenser lui manquaient moins encore (1).
Colbert, adonné tout entier aux intérêts matériels et grand appréciateur de tout ce qui pouvait avoir une valeur vénale, dédaignait fort tout ce qui tenait aux sentiments improductifs de la piété. Un Chartreux, de Dijon, lui avait fait remettre deux paquets destinés, l'un, à la reine, l'autre, au cardinal ; ayant ouvert ce dernier et n'ayant trouvé que des objets de dévotion, il écrivit au cardinal que le pauvre moine touchait certainement de bien près à la folie (2).
Si Colbert dédaignait la dévotion improductive, il appréciait beaucoup les revenus ecclésiastiques , bénéfices et
(1) Voy. les lettres inédites de Colbert à l'Appendice.
(2) Voy. les lettres inédites de Colbert à l'Appendice
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évêchés, et, enlre temps, il obtenait pour son frère l'abbé l'évêché de Luçon , mais en sollicitant en plus une augmentation de revenu par la décharge d'une pension que l'évéque devait payer (1). Les mille soins des préparatifs du mariage s'imposaient plus impérieusement à Colbert à mesure que le moment de la célébration s'en rapprochait ; sa correspondance nous permet d'en suivre pas à pas les progrès. Les couvertures de mulet commandées à Milan, dont le retard lui avait causé tant de soucis, n'étaient pas les seules; il y en avait d'autres commandées en Flandre; mais celles-ci, arrivées à point nommé à Péronne, s'y rencontrèrent avec des caisses d'argenterie expédiées de l'étranger à l'adresse du roi. Malgré les défenses envoyées par le cardinal, les commis de la douane se permirent d'ouvrir ballots et caisses et d'appliquer les tarifs. Il faut considérer que les douanes étant affermées, les fermiers se trouvaient dans leur droit; mais le cardinal n'admettait l'application d'aucune mesure fiscale au détriment du roi ou au sien; nous eu avons cité un exemple pour les blés arrêtés sur le Rhône, à Valence. Colbert se fâcha, fit restituer par les fermiers des cinq grosses fermes non seulement les droits, mais leur fit payer une indemnité pour le retard dont ils avaient été la cause; il exigea de plus qu'ils fissent des politesses et offrissent à dîner aux deux officiers qui conduisaient l'argenterie et les couvertures.
Colbert, se réservant d'apporter lui-même un tapis de Perse à fond d'or, expédiait, de Paris à Bayonne, des tentures de riches étoffes et des tapisseries parmi lesquelles
(1) V'oy. une lettre inédite de remerciements de Colbert à Mazarin, 8 avril 1000. Aff. étr., France, vol. 910.
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celles de Diane et de la Passion. Neuf charrettes combles déjà en route allaient être suivies de cinq autres et de cinq carrosses pour Ja reine. Ces envois contenaient, entre mille autres choses, le dais donné par le cardinal de Richelieu à Louis Xlll, quatre chaises, six pliants, une table avec le tapis assorti à cet ameublement. L'intendant zélé n'avait pas tout expédié, il faisait encore travailler à un grand et précieux cabinet, destiné à la future reine, pour lequel avaient été imitées les plaques d'argent gravées d'un petit cabinet envoyé de Rome au cardinal. L'acquisition et la monture de nouveaux diamants achetés chaque jour, le choix des bijoux les plus variés continuaient à se disputer ses instants. Sa correspondance mentionne deux diamants d'une grosseur exceptionnelle qu'il a fait venir , l'un d'Amsterdam, l'autre de Rotterdam, et en indique un troisième du poids de plus de vingt-cinq carats qu'il serait possible d'acquérir en Allemagne. Ce pfiys avait fourni la riche argenterie achetée pour être offerte en présent à don Louis de Haro, celle pour laquelle la douane avait prétendu faire payer des droits; mais la Hollande offrait la mine la plus féconde à exploiter pour des acquisitions, son commerce avec les Indes y avait accumulé les diamants, les pierres précieuses et les plus riches objets en or et en argent finement travaillés.
L'orfèvre Lescot ne cessait pas d'être le principal pourvoyeur, et il faisait des bénéfices assez répétés pour être accommodant; aussi s'était-il engagé à reprendre les bijoux qui ne conviendraient pas. Une de ses lettres au cardinal fournit la description de tous ceux qu'il envoie; elle scintille comme un écrin ouvert dont l'éclat éblouit les
yeux : les décorations de l'Espague, ordres de la Toison d'or et de Saint-Iago, en brillants et pierres précieuses, des bracelets ornés d'améthystes et de jacinthes (1) , des pendants d'oreilles, des chaînes d'or, des boîtes en or, dont l'une avec le portrait du roi, des coffres en argent ciselé; et, au-dessus de toutes ces merveilles, la couronne d'or, enrichie de perles, de pierres précieuses et de diamants, surmontée d'une fleur de lis, qui parera le front de la nouvelle reine le jour de son mariage. Afin de ne pas le blesser, cette couronne à la fois riche et légère est doublée d'un bourrelet de satin rempli de coton (2). Le baron de La Garde, capitaine des gardes de la future reine, partit pour Bayonne avec la malle qui contenait tous ces trésors.
L'intendant du cardinal ne ménageait donc ni son temps ni sa peine ; mais l'ambition qui le guidait le jetait dans de mortelles inquiétudes; il appréhendait que son zèle, après huit mois consacrés aux préparatifs du mariage, ne fût suffisamment apprécié ni par le roi, ni par le cardinal. Si le splendide carrosse qu'il avait commandé pour Son Eminence était prêt, combien de choses nécessaires au complément de son équipage manquaient encore ! Leur achèvement se faisait attendre, et elles n'arriveraient certainement pas à temps, si le mariage n'était différé ; aussi conjure-t-il le cardinal de chercher les moyens d'y parvenir. Il appréhendait encore que les énormes dépenses dans lesquelles il s'était engagé ne fussent pas approuvées, puisqu'il ne pouvait lui-même les considérer sans effroi. Enfin, pour obtenir plus facilement l'indulgence du cardi-
(1) Sorte de rubis.
(2) Voy. la lettre inédite de Lcscot, du 30 mars 1660, à ï Appendice.
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nal en allant lui-même au-devant de reproches qu'il redoutait, il s'accusait de nouveau d'avoir négligé le premier de ses devoirs, c'est-à-dire le soin de ses affaires; nous savons cependant à quel point celte négligence était relative. Devant aller lui même mettre eu œuvre sur le théâtre du mariage les décors qu'il avait préparés, il demandait au cardinal la permission de différer son départ jusqu'au 20 avril, dans l'espoir que tout ce qui ne serait pas achevé à cette date serait au moins en état de le suivre cinq ou six jours après. Il le suppliait encore de donner des ordres formels pour qu'aucun ballot ne fut ouvert avant son arrivée.
Mademoiselle de Montpensier, qui prétendait paraître avec éclat aux cérémonies du mariage, éprouva des déboires dont son caractère ne s'accommodait guère. L'étiquette demandait que trois princesses du sang portassent la queue de la robe de la reine le jour du mariage, et il n'y en avait que deux présentes à la cour, elle et la princesse de Conti ; si on leur adjoignait la princesse Palatine ou quelque autre princesse étrangère, c'était une dérogation à laquelle ne pouvait se résigner la fierté de Mademoiselle. Bien qu'elle détestât sa belle-mère et ne différât guère de ces sentiments à l'égard de ses sœurs issues du second mariage de son père, elle s'avisa, afin d'écarter la princesse Palatine, d'écrire à la duchesse d'Orléans pour lui demander l'envoi d'une de ses filles, proposant même de faire les frais de son voyage. Mademoiselle s'imaginait que Madame serait trop heureuse d'accueillir cette demande, et elle dit dans ses Mémoires : « Je lui demandois une de ses filles ; je lui marquois qu'elle logeroit avec moi; que j'en aurois T. II. 25
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le plus grand soin du monde. Elle me répondit qu'elle m'en enverroit deux. » Nous regrettons de constater que Mademoiselle ait passé à côté de la vérité, ce qui lui était assez coutumier pour les faits qui la concernaient, nous avons eu déjà l'occasion d'en relever les preuves. La duchesse d'Orléans, ainsi qu'il résulte de deux lettres que nous publions, l'une de Colbert, l'autre du comte de Brienne (1), accueillit fort mal la demande de Mademoiselle et déclara que jamais elle ne lui confierait aucune de ses filles; elle était donc bien loin d'être disposée à lui en envoyer deux. Vainement Colbert s'adressa à Montreuil, secrétaire de Madame, et Brienne à Madame elle-même, représentant, l'un et l'autre, que le cardinal leur avait écrit que tel était le désir du roi; Madame s'obstina à répondre que le roi et le cardinal avaient cédé par complaisance aux instances de Mademoiselle sans avoir grand désir qu'elles réussissent, et Brienne, plus spécialement chargé de cette négociation, fut obligé d'avertir le cardinal de son échec. Cependant le besoin de la présence des princesses d'Orléans se faisait d'autant plus sentir que la princesse de Conli, pour raison ou prétexte de santé, était partie pour les eaux de Bourbon. Nous inclinons pour le prétexte; l'acte de galanterie un peu outrée du roi pour cette princesse, acte qui avait si profondément offusqué le prince de Conti (2), pouvait faire trouver malséante sa présence au mariage. Sur de nouvelles instances, on vit donc arriver Mesdemoiselles d'Alençon et de Valois. Madame n'avait cédé qu'à la volonté formelle du roi lui-même. Une lettre
(1) Voy. ces correspondances inédites i Y Appendice.
(2) Voy. les Mémoires de Daniel de Cosnac.
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de la duchesse d'Orléans au cardiaal nous fournit l'irrécusable certitude que ce fut ainsi que les choses se passèrent (1). Une seconde preuve, à défaut de cette lettre, ressortirait encore de ce fait que Mademoiselle, dans ses Mémoires, ne dissimule pas le dépit qu'elle éprouva à l'arrivée de ses sœurs, parce qu'elles ne vinrent pas loger chez elle, mais allèrent chez la reine.
Une première cérémonie du mariage fut célébrée par procuration à Fontarabie par l'évêque de Pampelune. La personne du roi de France ne fut pas représentée, comme d'usage, par un ambassadeur extraordinaire, mais par le premier ministre d'Espagne, don Louis de Haro. Aucun Français n'assista officiellement à cette bénédiction nuptiale; Monsieur et Mademoiselle de Montpensier s'y rendirent incognito. Le lendemain, le duc de Créqui vint, de la part du roi, porter à la nouvelle reine son présent de noces, consistant en un coffre à ferrures d'or dont l'intérieur était garni d'une profusion de diamants et de bijoux, tels que bagues, bracelets, colliers, miniatures, étuis, gants et bagatelles élégantes de toutes sortes ; il n'y manquait que les diamants de la couronne; mais ceux-ci ne peuvent être donnés.
Le même jour, rendez-vous avait été pris dans l'île de la Conférence pour une entrevue entre la reine mère et son frère le roi d'Espagne; ils ne s'étaient pas vus depuis quarante-cinq années. La reine, qui avait pris les habitudes françaises avec leur vivacité, voulut se précipiter dans les bras de son frère pour l'embrasser; mais Philippe IV la
(1) Voy. cette lettre inédite, du dernier avril 1660, à Y Appendice.
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salua gravement à l'espagnole sans la baiser, et se contenta de lui serrer les deux bras avec ses mains. Ensuite ils s'assirent et eurent ensemble une conversation de deux heures. Avant de se séparer, ils se présentèrent les personnes de leur suite. Quand le roi d'Espagne aperçut le maréchal de Turenne , il ne put s'empêcher de dire : « Voilà un homme qui m'a fait passer de bien mauvaises nuits. 5' Louis XIl/ s'était mêlé /wco<//i«7o aux gentilshommes; mais comme il sortait le dernier en se retournant, le roi d'Espagne soupçonna que c'était lui. Le cardinal Mazarin s'approchant de l'Infante lui demanda en espagnol : « Que vous semble de ce cavalier? « et celle-ci répondit : « Me parece nmy lindo (1). jj Après cette entrevue, les deux cours se retirèrent. Le lendemain, les deux rois revinrent solennellement dans l'île de la Conférence; ils s'assirent devant la table du salon que nous avons décrit, et assistèrent à la lecture du traité, ensuite ils se mirent à genoux, chacun dans son royaume, et ils jurèrent la paix sur les saints Evangiles. Le soir, le roi d'Espagne ramena encore îvec lui la nouvelle reine, sa fille, à Fontarabie.
Si l'Espagne relirait du traité une magnifique alliance et l'avantage d'une paix que son épuisement lui rendait si nécessaire, la France aussi, par l'abandon qui lui était fait de vastes territoires, en retirait des avantages plus considérables encore; néanmoins, au dire du comte deBrienne, ministre secrétaire d'Etat des affaires étrangères, elle eût pu obtenir mieux encore. D'après lui, le cardinal et Hugues de Lionne se piquaient à tort de connaître si bien la langue
(1) // me paraît fort gentil. Mémoires de Daniel de Cosnac.
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espagnole qu'ils ne consultèrent personne, et il en résulta qu'en raison de certains termes mal compris, les Espagnols contestèrent plus tard que la ville d'Arras eût été comprise dans la cession de l'Artois ; que pour la même raison, en considérant comme équivalents les termes de communauté et A'antiquement, beaucoup de villages de la Cerdagne furent perdus , et il signale d'autres fautes encore (1).
Le 7 juin, les cours de France et d'Espagne se rendirent pour la dernière fois à l'île de la Conférence. Philippe IV remit entre les mains de la reine sa sœur, sa fille qui fondait en larmes. La nouvelle reine, environnée de toute la cour, fut conduite à Saint-Jean de Luz au logis de la reine, laquelle, à partir de ce moment, ne s'appela plus que la reine mère. On devait attendre deux jours avant la célébration du mariage.
Des questions de cérémonial occupèrent pendant cet intervalle les loisirs de la cour. Naturellement, Alademoiselle de Montpensier, avec son caractère, en était le boutefeu; ne guerroyant plus sur le terrain des discordes civiles, les querelles d'étiquette avaient ouvert à son humeur batailleuse une nouvelle carrière. Si elle imposa à d'autres des mortifications d'amour-propre, elle éprouva les siennes, ainsi qu'il lui arrivait souvent. La nouvelle reine ne la baisa point; grand émoi de la part de Mademoiselle, qui alla porter ses doléances à la reine mère qu'elle trouva d'abord disposée en sa faveur, car cette princesse lui dit : « Ce sont de ces sottises du roi qui veut que sa femme
(1) Voy. ses Mémoires.
prenne un air que les reines n'ont pas suivi jusqu'ici. » En effet, la reine mère baisant toujours les princesses de la famille royale et même les princesses du sang, Mademoiselle aurait probablement gagné sa cause si, continuant à chevaucher sur l'étiquette, son nouveau palefroi, elle n'eût simultanément entrepris une autre campagne. L'arrivée de ses sœurs la préservait, il est vrai, de l'humiliation de porter à la cérémonie du mariage la queue de la reine concurremment avec la princesse Palatine; mais elle fut informée que cette princesse, qu'elle n'aimait pas, devait assister à cette cérémonie avec une queue à sa robe ; aussitôt Mademoiselle de se récrier; elle recrute, pour soutenir sa protestation, les princesses de la maison royale appuyées par Monsieur; mais la reine mère prit le parti de la princesse Palatine, alléguant que celle-ci avait porté une queue aux noces de la reine d'Angleterre. M. de Rhodes, grand maître des cérémonies, ayant été consulté, dit que la cérémonie du mariage de la reine d'Angleterre n'avait pas été écrite, parce que le feu roi l'avait défendu, mais qu'au mariage de Charles IX, les princesses de la maison royale avaient seules porté une queue. Là-dessus le roi céda aux instances qui lui étaient faites, et la reine mère fut obligée de souscrire à la suppression de la queue de la robe de la princesse Palatine; celle-ci, outrée d'être privée de ce majestueux appendice, ne parut pas à la cérémonie. Mademoiselle avait remporté une victoire ; mais elle avait perdu l'appui de la reine mère sur la question du baiser de la nouvelle reine qui lui tenait si fort à cœur, et sa victoire, d'un côté, fut, de l'autre, suivie d'une déroute.
Le 9 juin, le mariage fut célébré eu grande pompe dans
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l'église de Saint-Jean de Luz par l'évêque de Bayonae (1). Mademoiselle de Montpensier fut même privée de l'honneur de porter, conjointement avec ses sœurs, la queue de la robe de la reine; à ses deux sœurs fut adjointe la princesse de Carignan. Comme compensation, on lui confia la mission de porter l'offrande de la reine; mais aucun duc ne voulut porter la queue de la robe des princesses, à l'exception du duc de Roquelaure, qui consentait à porter celle de mademoiselle de Montpensier: il s'ensuivit que, pour ne pas faire de différence, l'altière princesse dut se contenter que cet honneur lui fiit rendu par Philippe Mancini.
On vit surgir à la cérémonie même une autre querelle d'étiquette, cette fois entre les évêques et les maréchaux de France. Suivant la coutume toujours suivie dans ces occasions, on avait placé un banc pour les ambassadeurs, du côté de l'Evangile, et un banc pour les évêques, du côté de l'Epître. Les ducs et les maréchaux de France, pour lesquels aucun banc n'a été préparé, menacent de s'emparer du banc des évêques, alors le cardinal Mazarin fait enlever le banc ; les évêques, au nombre de douze, députent pour se plaindre; le cardinal, qui les avait invités, mais qui tenait moins à les ménager, parce qu'il les avait davantage sous sa dépendance, reçoit mal la protestation et répond qu'ils auraient mieux fait de rester dans leurs diocèses. Les évêques alors tentent une démarche infructueuse auprès de l'évêque de Bayonne pour surseoir à la célébration du mariage; sur son refus, les évêques veulent sortir, mais la
(1) Jean Dolce.
foule qui remplit l'église ne le leur permet pas. Le soir de ce jour, le cardinal Mazarin, s'adressant à l'évêque de Valence, lui dit qu'un maréchal s'était vanté que s'il avait trouvé un évêque assis, lui étant debout, il aurait pris cet évêque par la main et se serait mis à sa place. Au même moment, l'évêque apprenait que le maréchal qui avait tenu ce propos plein de bravoure n'était autre que le maréchal de Villeroy, qui n'avait jamais passé pour un foudre de guerre j alors il repartit : « A tel évêque que ce maréchal se fût adressé, on peut dire que de sa vie il n'eût une occasion si chaude (1). »
Le 15 juin, le roi, la nouvelle reine, la reine mère, le cardinal et toute la cour partirent de Saint-Jean de Luz ; Colbert prit les devants afin de retourner au plus vile aux intérêts financiers qu'il ne devait plus avoir occasion de négliger.
(1) Voy. les Mémoires de Daniel de Cosnac, alors évêque de Valence. Il dit avoir pris parti pour ses colièfjues, bien que n'y ayant aucun intérêt personnel, puisqu'il avait sa place auprès de Monsieur, en qualité de son premier aumônier.
APPENDICE