‹ Mazarin et ColbertChapitre 31 sur 56 · LESCOT A MAZARIN · texte numérisé non relu

LESCOT A MAZARIN

A Paris, le 30 mars 1660.

Monseigneur,

Hier fut mis dans la malle du baron de la Garde, capitaine des gardes ou l'éeuyer de la Reine, une boîte cachetée dans laquelle sont deux paires de pendants d'oreilles. Tune de topazes d'Orient, l'autre d'améthystes, trois bracelets, un de jacinthes, les deux autres d'améthystes, une boîte à portrait de diamants espois (1) oîi est le portrait du Roy et une couronne de diamants au dessus de ladite boîte, un anneau de deux diamants espoix, quatre petits diamants à jour qui sont dedans une petite boîte, un grain de diamants et d'émeraudes pour mettre au-dessus de l'émeraude sur laquelle est l'Ordre de Saint-Iago, la Toison gravée en relief d'une topaze à laquelle est attaché un diamant à jour beau pesant six carats. Votre Eminence peut y en faire adjouter encore six petits, d'autant que les quatre pattes, la bouche et la queue sont percées; Votre Eminence en pourra choisir dans les deux bouquets et dans ces quatre. J'espère d'envoyer à Votre Eminence dans quatre jours une autre Toison aussy de trop qui je crois sera plus jaune; Votre Eminence choisira.

Dans la même malle fut mise la couronne d'or pour servir à la Reine future. Je l'ay faite faire légère pour moins incommoder

(1) Terme de vénerie qui désigne les cors de la tête d'un cerf; l'étymologie vient du mot épieu, ce qui, par analogie, nous amène à cette supposition que cette dénomination s'appliquait à des diamants formant une pointe.

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la Reine par le poids. Il faut la couvrir de diamants, ou de perles, ou antres joyaux, tels que la Reine ou Votre Eminence aviseront. Il est besoin d'y faire un petit bourrelet de satin rempli de coton de l'épaisseur d'un pouce pour mettre à l'entrée de ladite couronne qui posera sur la coiffure de la Reine. J'en porterai un pour y mettre, au cas qu'on n'en ait fait un,

La fleur de lys oii sont cinq gros diamants à jour est dans la lide de la susdite couronne; il faut manier fort délicatement ladite couronne, l'orfebvre qui est à la suite de Votre Eminence est capable de cela.

On travaille continuellement au demy tour d'émeraudes enrichi de diamants à fascettes que j'espère emporter avec moy, et aux pendants d'oreilles de toutes sortes de pierres de couleur qui seront achevés en même temps, qui seront très beaux.

Je confirme à Votre Eminence que l'écuyer de Monsieur le président de Thou apporta hier les deux grands diamants que j'ai achetés au mois de décembre dernier pour Votre Eminence à Amsterdam et à Rotterdam. Monsieur de Colbert les a fait recevoir de Madame la présidente de Thou chez ladite dame en ma présence; Monsieur de Colbert attendra l'ordre de Votre Eminence.

Il y a en Allemagne en une ville de laquelle je ne scay le nom, e le sauray et le feray savoir à Votre Eminence, un grand diamant foiblc en table, de belle eau, net et parfait, pesant aussy vingt-cinq carats et un quart; ils en demandent vingt mille richcdallcs quy font autant d'escus ; mais ils rabattent fort peu en Allemagne.

J'attends de jour en jour. Dieu aidant, les bardes curieuses de Hollande qui sont chargées il y a trois sepmaines; si elles arrivent promplement, j'en porterai avec moi, comme coffres de boites d'or et de chaînes d'or, coffres et boites d'argent, le tout des Indes et très beau, ainsi que l'on me le mande. Dieu le veuille (I).

(1) Lettre inëdile. Aff. étr., France, vol. 910. Celte lettre non si<][née émane sans nul doute de Lescot.

ilAZARIN ET COLBERT. 395

COLBERT A MAZARIX.

A Paris, ce 31<^ mars 1660.

J'envoie à Votre Eminence le projet d'ordonnance qu'elle m'a demandé pour le remboursement de trois cent mille livres avancées à la Reine de Pologne, en 1645, avec les intérêts.

Milord Germin m'a remis entre les mains la déclaration du roi d'Angleterre que je lui avois donnée portant reconnoissance de ce que Sa Majesté doit à Votre Eminence, montant en principal et intérêts à cinq cent quatre-vingt-dix-sept mille livres, à quoi j'avois ajouté une autre déclaration de soixante-quatre mille six cents livres pour les intérêts depuis 1656 jusqu'cà présent; toutes ces deux déclarations signées de la main dudit Roi.

J'emploie tout ce qui peut dépendre de moi pour faire que le Roi soit servi pour les préparatifs de son mariage; j'espère que tout sera en état pour donner satisfaction à Sa Majesté, excepté les couvertures de Milan qui me donnent beaucoup d'inquiétudes, n'ayant point de nouvelles qu'elles doivent si tôt arriver à Lyon. Je prends résolution d'envoyer un homme en poste pour prendre soin de les conduire avec toute la diligence possible de Lyon droit à Rayonne, oii l'on pourra travailler à faire rapporter la broderie sur le velours.

Pour tout ce que je fais faire pour Votre Eminence, il est impossible de le pouvoir faire arriver à Rayonne avant le 20° de mai; encore ai-je grande raison de craindre qu'étant obligé de partir dans la semaine prochaine, suivant l'ordre que Votre Eminence m'en donne, mon absence n'apporte du retardement à tous ces ouvrages qui regardent Votre Eminence.

Je ferai porter les trois tapisseries d'étoffes que Votre Eminence m'ordonne, la tapisserie de Diane pareille à celle que nous avons rendue à la reine de Suède , et les cinq pièces de la Passion, et quelques pièces d'argent de vermeil doré pour orner un buffet.

Les deux grands diamants achetés en Hollande par le sieur Lescot sont arrivés et ont été apportés par un gentilhomme envoyé exprès par M. de Thou , auquel j'ai fait payer son

voyage. Ces deux pièces sont entre les mains du sieur Lescot. J'ai envoyé toutes les dépêches de Votre Éminence à leurs adresses , et je travaillerai à l'exécution des ordres qu'elle me donne.

Je suis avec le respect et la dévotion que je dois, Monseigneur,

de Votre Eminence, le très humble, très obéissant, très obligé et très Gdèle serviteur.

CoLBERT (1).

A Paris, ce 2« asril 1660.

J'ai esté bien surpris d'apprendre que toutes les précautions que Votre Eminence a prises pour empêcher que les ballots d'argenterie venant d'Allemagne pour don Louis de Haro ne fussent ouverts et ne payassent aucuns droits, ont été inutiles, vu que les ballots de ses couvertures de mulets qui ont esté faites en Flandre et ceux de ladite argenterie ont été tous ouverts à Péronne et ont payé tous les droits, ce qui m'a donné un très sensible déplaisir. Aussitôt que j'en ai eu l'avis, j'ai vu les fermiers des cinq grosses fermes et tiré d'eux une lettre à leurs commis de Péronne par laquelle ils leur ordonnent de rendre l'argent qui a esté pris pour les droits, de faire réencaisser et réemballer toute cette argenterie avec la précaution nécessaire pour empêcher qu'elle ne se gâte par la longueur du voyage; qu'ils payent la dépense du retardement de toute la voiture , traitent avec civilité deux officiers qui les conduisent et même leur donnent à dîner. Pour ce qui est des ballots des couvertmes des mulets qui sont passés et qui sont à présent à Bordeaux, j'ai tiré une lettre au même sujet des fermiers du convoi, c'est tout le remède que j'ay pu apporter à ce mal qui a été faict sans l'avoir pu éviter, puisque je n'en étois point averti.

J'ai eu bien de la joye de voir par les lettres de Votre Eminence du 25 du passé qu'elle n'a pas désapprouvé que j'aie souffert que M. le prince ait conservé sa housse clouée jusqu'au jour de

(1) Lettre médite. Aff. étr., France, vol. 910.

MAZARIIV ET COLBERT. 397

son départ qui fut hier matin, sur l'assurance qu'il m'a donnée qu'on ne la verrait plus. Je le vis la veille de son départ où il me réitéra les mêmes assurances que j'ai ci-devant dites à Votre Eminence, et je fus bien aise de le mettre sur le discours des harangues qui lui avoient esté faites, sur quoi Son Altesse m'a répété les mêmes choses qu'il avoit dites le jour précédent à M. de la Croisette, et m'assura qu'il empêcheroit bien en Bourgogne toutes les impertinences qui lui avoient esté dites à Paris; ce sont ses termes. En achevant, il me pria de conjurer Votre Eminence de croire qu'elle connoîtroit par toutes ses actions la vérité des protestations qu'il lui avoit faites et qu'il la prioit de lui faire dire en secret tout ce en quoi il pourroit manquer et tout ce qu'il avoit à faire et qu'assurément il se conformeroit entièrement aux volontés de Votre Eminence.

J'ai fait voir au sieur Lescot ce qui est porté par la lettre concernant le prix de tout ce qu'il a envoyé à Votre Eminence. Il m'a dit qu'il en parleroit à Votre Eminence et qu'il reprendroit ce qu'elle ne désireroit pas.

Je fais tousjours toutes les diligences possibles pour achever les préparatifs du mariage et pour faire partir le tout. 11 n'y a plus que les couvertures de mulets faites à Milan pour le Koi et tout ce qui regarde Votre Eminence. Si par les lettres que je recevrai, je pouvois avoir permission de ne partir que le 20* de ce mois, j'espérerois de pouvoir laisser tout en estât de partir cinq ou six jours après moi.

Je suis toujours... (1).

A Paris, ce 6" avril 1660.

Je fais toujours travailler avec toute l'application possible. J'ai quelque espérance que le Roi pourra avoir satisfaction ; mais je n'ose encore en parler positivement. Pour ce qui regarde Votre Eminence, je ne vois point d'apparence de pouvoir espérer de rendre le tout à Rayonne qu'au 20° du mois prochain, encore faut-il travailler nuit et jour pour cela. Cela m'oblige de

(1) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 910.

retarder mon départ le plus que je pourrai parce qu'un jour de ma présence contribue plus à l'avancement que quatre d'absence.

Je pourrai arriver à Bayonne le 3' ou le 4' du mois prochain. Je supplie Votre Eminence d'empêcher que l'on n'ouvre aucun ballot qu'après que je serai arrivé.

Il y a déjà plus de trois semaines que j'ai fait partir cinq charrettes chargées et les cinq carrosses pour la Reine sont partis, il y a huit jours.

Le sieur Guillain a envoyé le dais de l'ameublement que feu M. le cardinal de Richelieu donna au Roi. Je ferai porter quatre chaises, six plians, un tapis de table et la table de ce même ameublement. Pour le tapis de pied de Perse que Votre Eminence demande, Guillain m'a dit qu'il n'y en avoit point au garde meuble, mais seulement un tapis de Perse fond d'or que je porterai.

J'ay fait emballer toutes les tapisseries que Votre Eminence m'a ordonné pour elle, et j'y ai fait joindre la tapisserie donnée par M. de Lionne.

Je suis en grande inquiétude de la conduite de mon frère dans l'importante négociation que Votre Eminence a eu la bonté de lui donner, et je crains furieusement qu'il ne se trouve point assez fort pour la bien soutenir.

J'ai donné avis à Votre Eminence du départ de M. le prince, et je n'avois garde de manquer de stipuler aussi le départ de madame la princesse, vu que ç'auroit été éluder manifestement la volonté du Roi si ellefust demeurée ici avec sa housse clouée. Elle partit lundi dernier pour Normandie avec madame de Longueville.

Je suis tousjours avec le respect et... (1).

A Paris, ce 9<^ anii 1660.

Madame m'envoya dire hier au soir qu'elle désiroit de me parler, je me rendis au palais d'Orléans aussitôt. Son Altesse

(1) Leltre inédite. Aff. élr., France, vol. 910.

MAZARI\T ET COLBERT. 399

Royale me dit qu'elle avoit reçu une lettre de Mademoiselle par laquelle elle lui mandoit que le Roi seroit bien aise qu'une de Mesdemoiselles ses filles fist le voyage de la frontière pour assister à la cérémonie du mariage, et qu'ensuite M. de Rrienne la vint voir qui lui montra une lettre de Votre Éminence qui portoit que Mademoiselle ayant offert au Roy une de mesdemoiselles ses sœurs pour assister à la cérémonie du mariage, l'intention du Roi étoit qu'il vit Madame et qu'il pressentit, sy cela lui seroit agréable; à quoi Madame adjouta qu'ayant pris résolution de suivre en tout les advis et conseils de Votre Eminence et se confiant qu'elle voudra bien lui donner en toutes occasions, ne voyant point en cela ni volonté du Roi, ni avis et conseil de Votre Éminence, mais seulement une offre faite par Mademoiselle, qu'elle attendroit ou l'un ou l'autre, et qu'elle prioit Votre Eminence de lui donner son conseil sur ce sujet. Je dis ensuite au sieur de Montreuil, son secrétaire, que je n'avois reçu aucun ordre de Votre Eminence sur ce sujet, et que je n'avois pas vu M. de Brienne, mais que j'ctois obligé de lui dire que s'il paroissoit par la lettre de Votre Eminence que ce fût par la volonté du Roi, il n'y avoit pas assez de temps pour rendre compte à Votre Éminence de ce qu'il avoit plu à Son Altesse Royale m'ordonner, et recevoir les ordres pour pouvoir ensuite faire partir l'une ou l'autre de Mesdemoiselles ses filles. Ledit sieur de Montreuil me dit que la lettre de Votre Éminence portant que l'offre avoit esté faite par Mademoiselle, et Madame ne désirant point mettre aucune de mesdemoiselles ses filles £ntre ses mains, ce qu'elle seroit obligée de faire en ce voyage, parce que feu Monsieur le lui avoit expressément défendu, elle avoit résolu d'attendre l'avis et conseil de Votre Éminence avant que de l'envoyer.

Je ne puis pas m'empêcher de dire encore à Votre Éminence que si, par quelque moyen que ce soit, la visite qu'elle doit rendre au roi d'Espagne n'est retardée jusqu'au 20' de mai, il est impossible qu'elle puisse avoir son équipage, à quoi je la supplie de croire que j'apporte toute la diligence imaginable, et qu'il n'y auroit à présent point de nouvelle qui me fut plus

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agréable que d'apprendre que le voyage du roi d'Espagne fût retardé de huit ou dix jours.

Je vois avec beaucoup de déplaisir que dans tout ce préparatif de mariage, après y avoir consommé l'espace entier de sept à huit mois et avoir presque abandonné toutes les affaires de Votre Eminence qui est mon devoir naturel, la satisfaction du Roi est douteuse ; mais le peu de satisfaction ou plutôt le déplaisir que Votre Eminence en recevra est assuré, vu qu'il se pourroit faire que je ne serai pas assez heureux pour que tout ce qui se prépare pour Elle ne pourra pas arriver assez à temps, et de plus que Votre Eminence en trouvera la dépence furieuse, ne pouvant moi-même la considérer sans en avoir déplaisir et sans me condamner.

M. Ratabon me demande pendant cet esté pour les fondations du Louvre 400 mille livres et pour la salle des comédies 120 mille livres, sans la dépense des machines qui montera encore à une somme assez considérable, et 16 mille livres pour les fondations du gros pavillon attaché à ladite salle des comédies. Les dépenses de Vincennes monteront aussi fort haut, et de plus il faut que je paye encore 7 à 800 mille livres pour le duché de Nivernais , sans les dépenses ordinaires , en sorte que Votre Eminence voit bien que si j'ai quelques moyens de recouvrer de l'argent, je n'en manque pas d'en dépenser.

Je suis toujours avec le respect et la dévotion que je dois, Monseigneur,

de Votre Eminence, le très humble, très obéissant, très obligé et très fidèle serviteur.

CoLBERT (1).

LE COMTE DE DRIENXE (le père) A MAZARIX.

11 avril 1660.

Monseigneur,

Je crois que mon fils n'aura pas manqué d'informer Votre Eminence comme dès mardy 6* de ce mois, M. de Gomont se

(1) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 910.

MAZARIX' ET COLBERT. 401

rendit en celte ville et que pour exécuter les ordres dont Votre Éminence m'avoit honoré, j'avois résolu de me rendre dès le lendemain au Luxembourg pour essayer d'obtenir de Madame qu'elle enverroit l'une de Mesdemoiselles ses CUes auprès de la Reine. Quelque éloquence dont j'aie usé et quelques raisons quoique très fortes que j'aie pu alléguer, il ne m'a pas réussi de persuader Madame. Elle m'y a opposé que n'estant point honorée d'aucune lettre de Sa Majesté, et Votre Éminence ne lui ayant point écrit (donnant du reste aux lettres de Mademoiselle l'interprétation que chacun en recueille), elle n'a pas jugé que Leurs Majestés ni Votre Eminence désirassent que l'une de Mesdemoiselles fit le voyage ; mais que Leurs Majestés et Votre Éminence, par le désir qu'elles ont d'avoir quelque complaisance pour Mademoiselle, avoient bien voulu appuyer sa demande sans néanmoins se soucier beaucoup qu'elle réussît. J'ai combattu Madame et essayé de détruire son raisonnement, lui faisant voir que Votre Éminence m'avoit écrit par ordre du Roi de la disposer à la chose ; que je ne désavouois pas que Mademoiselle n'eût fait quelque avance (ce qui scandalise entièrement Madame) ; mais que ç'avoit été sur l'ouverture que fit la Reine qu'elle désireniit bien que l'une des Mesdemoiselles ses soeurs fût auprès d'elle, d'en écrire à Madame, laquelle lui faisant connoître qu'elle en prendroit le soin qu'elle devoit, elle demeuroit persuadée que Madame s'accommoderoit à ce qu'on désiroit d'elle. J'ai été pressé et par Madame et par le duc François, son frère, de m'expliquer si c'étoit une chose que Sa Majesté désirât. Je l'ai asscuré, prenant pour garant de ce que j'ai avancé la lettre dont Votre Éminence m'a honoré et parce que Leurs Majestés le dévoient vouloir. J'ai eu cet avantage d'avoir persuadé tous ceux avec lesquels j'ai été contraint de parler que Madame ne pouvoit s'exempter, ni même s'excuser de faire ce qu'on désiroit d'EUe, et je dois ce témoignage à la vérité que MM. de Belloy et Goulas auxquels Madame avoit fait voir la lettre de Mademoiselle, devant même que j'eusse eu l'honneur de lui parler, lui avoient conseillé, si je lui faisois voir que Votre Éminence m'eût écrit de ne pas différer d'un moment le partement

402 MAZARIX ET COLBERT.

d'une des Mesdemoiselles, même des deux si elles lui étoient demandées, et M. Montreuil, secrétaire de Madame, m'a fort assuré d'avoir secondé le dire des autres, me désavouant ce que je scais fort bien que des personnes de petite condition l'en avoient détournée, croyant faire leur cour d'applaudir à ce qu'elles voyoient être de son sentiment. Madame s'est encore défendue à se porter à ce qu'on desiroit d'Elle, mettant en fait qu'il falloit que Leurs Majestés se soucioient peu que l'une de Mesdemoiselles ses filles fût à la cour, puisque depuis tant de temps qu'il y a que qu'on Iraitte du mariage du Hoi et de l'Infante et qu'on avoit dû prévoir s'il se feroit quelque cérémonie que des princesses de sang royal y pourroient être nécessaires, on ne s'étoit point avisé de lui écrire de disposer les choses en sorte que si l'on avoit besoin que l'une de Mesdemoiselles s'y trouvât, qu'elle pût avec facilité l'y envoyer; ajoutant que dès que Leurs Majestés passèrent cà Chambord, il s'estoittenu quelque discours qui lui avoit pu faire croire qu'on lui demanderoit une de Mademoiselles ses filles. Il ne m'a pas été difficile d'y répondre que l'incertitude qu'on pouvoit avoir encore pour lors que le mariage s'accomplît avoit empêché Leurs Majestés de lui demander une des Mesdemoiselles, et que Leurs Majestés jugeant bien qu'elle avoit quelque peine de les éloigner d'elle, même depuis la perle qu'elles ont faite, l'on n'avoit pris la pensée de la prier de vouloir bien que l'une de Mesdemoiselles fit ce voyage; que lorsque madame la princesse de Conti avoit esté forcée de faire celui de Bourbon, dont les eaux ne peuvent être prises avec profit si ce n'est qu'on en commence l'usage avant que le grand chaud y ait donné trop de force, ou bien qu'étant ralenties par les premières eaux d'automne , et que dès que madame la princesse de Conti avoit pris le chemin des eaux. Votre Eminence, par ordre du Roi, m'avoit écrit de prier Madame de ce qu'on desiroit d'Elle , pour un témoignage de son affection , et que Leurs ^Majestés qui étant en droit de commander, voulant bien la prier, lui avoient voulu donner un moyen de mériter quelque chose en leur endroit, et qu'il me sembloit qu'elle n'en devoit pas négliger l'occasion. J'ai passé à

MAZARIN ET COLBERï. 403

lui dire que ne se pouvant laisser vaincre à tant de considérations, elle pourroit être cause que la maison dont Mesdemoiselles sont sorties recevroit quelque préjudice, et que s'il arrivoit que Mademoiselle, pour en soustenir la dignité, prît résolution de s'abstenir plustôt de la cérémonie que d'y servir avec quelque princesse qui ne seroit pas du sang royal, que le mécontentement qu'elle causeroit à Leurs Majestés lui donneroit sujet de haine contre elle, qui lui auroit attiré ce malheur pour n'avoir pas voulu déférer, ni k ses prières, ni aux conseils des serviteurs véritables de la maison de France, et à quelques-uns de celle de feu Monsieur, et de celle même dont elle est issue.

Après avoir délibéré quatre jours sur ce qu'elle avoit à répondre, Madame m'a mandé par M, de Monlreuil, son secrétaire, que la tendresse qu'elle avoit pour Mesdemoiselles ses filles l'empêchoit de consentir qu'elles fissent un si long voyage, ayant sujet de croire que si Votre Éminence m'avoit chargé de lui dire que Sa Majesté auroit très agréable qu'il y en eût quelqu'une dans sa cour, qu'elle connoissoit assez par la manière dont Mademoiselle lui avoit écrit qu'à sa prière l'on avoit obtenu cet office en son endroit. J'ai jugé qu'il seroit inutile de la presser davantage, et qu'il étoit du service de Sa Majesté de ne pas différer d'un moment d'informer Voire Eminence de l'état où étoit cette affaire, et sans que j'aie trouvé la commodité de l'ordinaire, j'aurois pu prendre résolution d'en dépêcher un extraordinaire. J'oseray dire à Votre Eminence que jamais aucune princesse du sang , à l'exception de feu madame la princesse de Conti qui n'avoit point d'autre passion que la grandeur de sa maison, ne s'est sue accommoder à servir en aucune cérémonie avec une princesse de quelque maison qu'elle fût, afin que s'il étoit convenu qu'il s'en feroit une présentement, Votre Eminence dispose en sorte les choses qu'elle n'y trouve point de difficulté, et celle que j'appréhende qu'il y remontera m'avoit fait louer le sage conseil que Votre Eminence avoit embrassé d'essayer de ménager en sorte l'esprit de Madame qu'elle fût pour consentir qu'une de Mesdemoiselles ses filles fût pour aller rendre ce devoir à la Heine que les soins de Voire Eminence

nous ont procurée. Pour ma confusion je suis contraint de dire que si Votre Eminence avoit chargé de cette négociation quelque personne plus adroite que moi qu'elle auroit vraisemblablement réussi ; et, pour ma gloire, que Votre Eminence m'en ayant bien voulu laisser la conduite, m'a jugé plus capable qu'en effet je ne l'ai été; et pour user du terme de l'orateur, c'est beaucoup d'être loué par celui qui est au-dessus de toutes les louanges.

Pour n'importuner pas Votre Eminence de quelque nouvelle peu asseurée que j'ay eue du côté de l'Allemagne, j'ai chargé mon flls de vous l'exposer, et je me flatte de croire que parce que vous avez voulu que la paix se fit dans le Nord que nous ne tarderons pas de savoir qu'elle aura élé publiée. Il ne me reste qu'à supplier Votre Eminence de m'honorer de sa protection et de ses commandements, puisque je suis, Monseigneur,

vostre très humble et très obéissant serviteur,

DE LOMÉNIE BrIENNË (1).

COLBERT A MAZARIN

A Paris, le U» avril 1660.

Je reçus hier les lettres de Votre Eminence datées de Montpellier, le 8' avril, qui m'apprennent qu'elle étoit attaquée de la goutte dont je ressens le déplaisir que je dois. Je veux espérer que Dieu l'en aura soulagée pour ne pas retarder par ce fâcheux mal l'accomplissement du grand ouvrage qu'elle a si heureusement avancé.

Je Os partir hier de cette ville neuf charrettes chargées de l'équipage du mariage du Roi et de la Reine future. Il ne reste en cette ville que les couvertures de mulets de Sa Majesté au nombre de quinze que j'espère faire partir dimanche prochain sur des mulets; pour les autres qui viennent de Milan, j'ai appris par mes dernières qu'elles en étoient parties le 22* du passé. Aussitôt j'ai fait partir d'ici un homme en poste avec un

(1) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 910.

MAZARIM ET COLBERT. 405

brodeur pour les aller recevoir, faire le rapport de la broderie, soit à Lyon, soit en quelque autre ville de son passage, et les faire conduire à Saint-Jean de Luz avec le plus de diligence qu'il se pourra.

Pour ce qui est de l'équipage de Votre Eminence, je la supplie de croire que j'en sollicite nuit et jour tous les ouvrages et que rien au monde ne me seroit si sensible que si Votre Eminence ne recevoit point la satisfaction qu'elle désire. Il seroit bon que Votre Eminence donnast ordre à M. de Fontenelle de préparer des relais depuis Bordeaux jusqu'à Bayonne, depuis le premier jusqu'au quinzième du mois prochain, par le moyen des évêques et autres personnes de qualité qui se trouvent sur ce chemin, ayant fait marché avec Blavet de mener le beau carrosse que je fais faire avec les couvertures de mulets et de chevaux de main pour Votre Eminence d'ici à Bordeaux en dix jours au cas que le tout puisse estre faict. Je partirai dimanche prochain 18 de ce mois pour me rendre le second jour de mai à Bayonne; si le Roy veut que tout l'équipage pour son mariage soit retiré, conservé et remballé pour le renvoyer à Paris et servir à son entrée, il est très nécessaire d'avoir un logis assez spacieux à Bayonne pour distribuer le tout et le retirer ensuite et le faire remballer.

Si l'abbé de Bougi m'avoit donné l'avis que Votre Eminence m'envoye, peut-être auroit-il pu servir à quelque chose, il est vrai que sans avoir cet avis j'ai affermé depuis un mois les aides de Verneuil, Mortagne et Mayenne qui appartiennent à Votre Eminence et qui lui ont été aliénées pour cinquante-huit mille livres et que le bail que j'en ai passé monte à quatre-vingtquatre mille livres à commencer du premier janvier dernier. J'avoue à Votre Eminence qu'à présent dans la conduite de ses affaires je cherche à me satisfaire voyant bien qu'il n'y a pas lieu d'espérer que Votre Eminence y puisse jamais prendre aucun plaisir. Cela est cause que pour cette raison et pour ne pas paroistre empressé à dire tousjours ce que je fais d'advantageux pour le service de Votre Eminence, je néglige bien souvent de lui écrire ce qui se passe et c'est cette raison qui a empêché

406 MAZARIXT ET COLBERT.

que je ne lui aie donné part de cette augmentation, non plus que d'une de quatre mille livres sur le bail de l'abbaye de la Chaise- Dieu, d'une autre de dix-sept cents livres sur celui de l'abbaje de Saint-Seine, d'une autre de quinze cents livres sur celui de Saint-Médard, et une autre de deux mille livres sur celui de Préaux. J'ai envoyé aussi le sieur Macquart dans les abbayes de Cercamp, Corbie, Saint-Martin de Laon, les abbayes de Metz et de Saint-Mensuit de Toul, pour en reconnoilre les revenus, travailler à leur rétablissement pour les affermer ensuite , et quoique toutes ces cboses se fassent autant bien qu'il m'est possible, j'avoue à Votre Eminence que j'ai beaucoup de douleur de voir que l'embarras de tant d'ouvriers qu'il a fallu faire travailler depuis sept ou buit mois ait causé un abandonnement presque universel de toutes ses affaires.

Le logement de M. Roze a été destiné dès la première visite que j'ai faite de l'iiôtel de Frontenac; il y a deux appartements au premier étage composés de quatre pièces de plain pied chacun, l'un est destiné pour M. l'abbé de Parabère, et l'autre pour lui.

Quand le sieur Berryer m'a donné l'avis concernant les bois de Bourgogne, il a eu la bonne intention, et moi pareillement quand je l'ai fait passer à Votre Eminence; mais comme il est facile de voir par les termes de sa lettre que cela ne lui agrée pas, je serai une autre fois plus circonspect.

L'on m'a envoyé le paquet ci-joint de Dijon, que l'on m'a dit estre de dom Jacques, Chartreux, je l'ai ouvert; croyant ce bon homme un peu fou ayant vu qu'il n'y avoit que des dévotions, je l'envoie à Votre Eminence avec un autre paquet du même pour la reine.

Je suis toujours avec le respect et la dévotion que Je dois, Monseigneur,

de Votre Eminence, le très humble, très obéissant, très obligé et très fidèle serviteur,

CoLBERT (1).

(i) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 910.

AIAZARIM ET COLBERT. 407

LA DUCHESSE d' ORLÉANS A MAZARIX',

Mon cousin,

J'ai lu et fort considéré la lettre que vous avez écrite à M. de Brienne sur l'offre que Mademoiselle a faite à Leurs Majestés de l'une de mes filles pour l'assister k la cérémonie du mariage, et que vous avez eu ordre du Roy, de pressenlir de moi, si je l'aurais pour agréable. Après avoir longtemps consulté en moimême, j'ai enfin pensé que ce que vous aviez éciit était plutôt pour satisfaire Mademoiselle que pour m'ordonner de la part de Leurs ALajestés d'envoyer à la Cour une de mes filles, à quoi je n'aurais aucune répugnance, si j'eusse pu me persuader que le Roy ou la Reine l'eussent voulu, ou que vous l'eussiez le moins du monde désiré, et n'y eût eu ni tendresse de mère, ni fatigue des chemins, ni autre considération qui m'en eussent pu divertir. Vous savez ce que feu Monsieur m'a tant de fois recommandé de me gouverner par vos bons avis, et de ne rien faire en chose d'importance sans prendre conseil de vous. J'espère que vous ne me dénierez pas un secours si nécessaire, et que vous considérant comme un véritable et puissant ami, vous aurez la honte de me prescrire ce que j'aurai à faire en des occasions où je pourrais avoir sujet de prendre de plus près garde à ma conduite, ce que je vous demande pour toujours et avec toutes les instances possibles, Mon cousin,

votre très affectionnée cousine, Marguerite de Lorraine.

A Paris, ce 15 avril 1660.

Je vous prie, quand on viendra vous parler des affaires de la succession, de vouloir vous souvenir qu'il est dit par mon contrat de mariage qu'en cas que les hiens de Monsieur ne suffisent pas, mon douaire sera pris sur ce qui lui est donné par apanage. Vous m'obligerez extrêmement de le faire mettre sur le domaine de Montargis (1).

(1) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 292.

408 MAZARI.\ ET COLBERT.

Mon cousin,

J'ai une prière à vous faire en faveur de la demoiselle de Montallais qui est une de mes Glles d'honneur; elle désire avec passion d'être en la même qualité auprès de la Reine future, et comme j'ai beaucoup d'estime et d'affection pour elle, je souhaiterois bien lui procurer une condition si avantageuse et je prendrois sur moi la meilleure partie de l'obligation qu'elle vous en pourroit avoir. Le comte du Lude, en vous rendant cette lettre, vous dira quelle raison il a d'espérer cette grâce pour cette sienne parente, laquelle je vous recommande avec affection, vous priant de croire que je suis, Mon cousin,

votre très affectionnée cousine,

Marguerite de Lorraine (1).

A Paris, ce 18 avril 1660.

COLBERT A MAZABIX.

A Blois, ce 20» avril 1660.

J'envoie à Votre Éminence les lettres que j'ay receues pour son service.

Je suis parti de Paris hier matin et fais estât d'arriver à Bayonne le 2° du mois prochain. J'ay tout sujet d'espérer que dans le 10 ou le 12* au plus tard tout l'équipage de Votre Éminence arrivera, ayant laissé le carrosse et les couvertures de mulets assez advancées pour n'en pouvoir presque doubler.

Je doibs dire à Votre Eminence une chose qui me fait beaucoup de peine et à laquelle je ne puis presque trouver de remède quelque soin et quelque application que j'y prenne, c'est qu'il se perd une furieuse quantité de vaisselle d'argent dans le service de Votre Eminence particulièrement depuis deux ou trois mois, et que cela ne se peut faire qu'il n'y ayt un voleur domestique que je ne puis descouvrir sans une application personnelle.

(1) Lettre inédite. Aff. élr., France, vol. 292..

J'avoue que c'est à présent une des choses qui me donne le plus de peine et le plus d'inquiétude.

Je suis tousjours avec le respect et la dévotion que je doibs, de Votre Éniinence.

le très humble, très obéissant, très obligé et très fîdel serviteur,

LA DUCHESSE d'oRLÉANS A MAZARIN.

Mon cousin,

Je vous ai déjà témoigné par mes lettres que si j'eusse pu être persuadée que c'eût été la volonté du Roy et la vôtre que mes filles eussent assisté à la cérémonie du mariage, je n'eusse pas hésité de les faire partir. Toutes fois, j'envoie à la Reine mes deux plus jeunes, afin qu'en cas d'indisposition l'une supplée au défaut de l'autre, et que la cérémonie se faisant avec plus de dignité toute la Cour soit contente du service que Leurs Majestés désirent d'elles. Je vous prie de sonder les bonnes inclinations que la Reine témoigne avoir pour elles, et de leur continuer votre appui et protection. Le sieur comte de Sainte-Mesme, mon premier écuyer, vous dira plusieurs choses dont je l'ai chargé; obligez-moi de prendre créance en lui, et d'être assuré que je suis avec toutes les reconnaissances possibles,

Mon cousin,

votre très affectionnée cousine,

Marguerite de Lorraine (2).

A Paris, ce dernier Bvril 1660.

(1) Aff. étr., France, vol. 9iO. Celte lettre inédite, que uous reproduisons avec son orthographe, est en entier de la main deColbert.

(2) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 292.

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