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CHAPITRE XIV

La reine mère privée des honneurs royaux. — La cour surprise par un incendie dans les Landes. — La cour s'embarque à Langon pour Bordeaux. — Jeu effréné du roi. — Repos à Gliatnbord et à Fontainebleau.

— Arrivée à Vincennes. — Golbert s'adjoint Berryer. — Revenus du cardinal. — Golbert fait adjuger au cardinal la conûscation des biens d'un pendu. — Les derniers des soins infimes de Golbert. — Il visite pour en augmenter les fermages les chàtellcnies du Nivernais et ajourne la visite de celles du Morvan. — Il conseille au cardinal l'emploi d'une marqu:; frauduleuse pour les fers de ses forges du Afivérnais. — II demande l'expulsion de la province de trois gentilshommes qui ont chassé sur les terres du cardinal. — Entrée solennelle à Paris du roi et de la reine. — Discussion de préséance entre les ducs et les princes étrangers.

— Présent de noces du cardinal à la reine. — Golbert exerce la charge de secrétaire des commandements de la reine malgré la vente qu'il en avait faite. — Les préparatifs d'une fête offerte par le cardinal à la reine incendient le Louvre. — Le cardinal apporté dans son palais au milieu de la nuit. — Le roi se retire au château de Saint-Germain. — Irréparables dégâls causés au Louvre. — Aggravation de l'état de santé du cardinal; consultation do douze médecins. — Bricnne surprend les lamentations du cardinal désespéré de quitter ses collections. — Autre motif d'amertume ; le cardinal est persuadé que le roi désire sa mort. — La mort du cardinal à ce moment était une faveur du ciel. — Que fùt-il advenu de Golbert si le cardinal eiît été déchu vivant de son pouvoir? — Le cardinal transporté à Vincennes est rejoint par la cour. — Derniers moments de Mazarin; sa fermeté; il reçoit pieusement les secours de la religion. — Il laisse peu de regrets. — Ingratitude de ses nièces. — Le roi et la reine Anne d'Autriche promptement consolés. — Deux nièces et le neveu de Mazarin restent à marier. — Dispositions testamentaires de Mazarin, — Fondation du collège des Quatre-Mations. — Les trésors du cardinal dispersés en divers lieux; cachettes révélées au roi par Golbert. — Exécuteurs testamentaires. — Inventaire dressé malgré la défense de Mazarin. — Golbert ménage au roi l'acquisition à un prix avantageux de la majeure partie des collections du cardinal.

APPEX'DIGE Lettres de Golbert à Mazarin, 11 juillet et 25 août 1660. — Brevet

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d'union de l'abbaye de Saint-Michel en Lcrme au collège des Quatre- Nations.

La Cour se rendait à Paris où le roi et la nouvelle reine devaient faire une solennelle entrée; le roi donna l'ordre que pendant tout le cours du voyage, comme pour toujours à l'avenir, les honneurs souverains fussent retirés à la reine sa mère, qui dès ce moment fut appelée la reine mère, pour être réservés à la nouvelle reine (1). Dans les Landes, un incendie, survenu dans la nuit, causa à tous un réveil effrayant ; pendant que la sentinelle qui veillait à la porte du roi criait aux armes. Mademoiselle de Montpensier, sans avoir eu le temps de se vèlir, se sauvait d'une maison qui menaçait de s'écrouler, enveloppée dans une couverture arrachée à un mulet qui se trouvait dans la cour (2). Le 23, le royal cortège arriva à Bordeaux, après s'être embarqué à Langon sur des bateaux somptueux envoyés par les Jurais ; le bateau royal avait un pont couvert et deux chambres éclairées par de grandes croisées ; la chambre du côté de la poupe, réservée à Leurs Majestés, était d'un degré plus élevée que l'autre, dont elle était séparée par une balustrade ; cette chambre était enrichie d'emblèmes, chiffres, devises et peintures sur fond d'or et tapissée de velours cramoisi avec des passements d'or et les sièges de même; l'autre chambre, du côté de la proue, destinée aux principaux personnages de la suite royale, moins luxueusement tapissée, était cependant garnie de bancs destinés aux dames, couverts de velours cramoisi avec des

(1) Mémoires de Montgiat.

(2) Mémoires de mademoiselle de Montpensier et de madame de Molfeville.

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crépines d'argent. Ce bateau était remorqué par quatre galères azurées, avec un semis de couronnes d'or et de chiffres; les rameurs étaient habillés de taffetas bleu avec des passements d'or et d'argent. Un second bateau, avec orchestre, suivait le bateau royal. Le jeune monarque plutôt que d'admirer le magnifique paysage qui se déroule sur les deux rives de la Garonne, prit plus de plaisir à se livrer au jeu, et l'abbé de Gorde perdit contre lui, en une heure, cinquante mille écus (1). La réception à Bordeaux fut enthousiaste, le peuple mêlait ses cris aux salves du canon.

Après trois jours de repos, la Cour reprit son voyage. Les châteaux de Blois et de Chambord venaient de faire retour à la couronne par la mort du duc d'Orléans dont ils formaient l'apanage, le roi ne voulut point s'arrêter au premier, mais il alla coucher, le 9 juillet, à Chambord, et n'en repartit que le 11 pour se diriger par Orléans sur Fontainebleau, où il arriva le 13. Il y demeura cinq jours pour faire admirer à la jeune reine cette magniflque résidence, puis il partit pour le château de Vincennes où il devait attendre l'achèvement des préparatifs de sa solennelle entrée à Paris. Le cardinal Alazarin, constamment malade par suite des fatigues du traité des Pyrénées, continuait néanmoins à accompagner la cour; pendant la durée du voyage, Colbert entretenait avec lui une régulière correspondance. Ces séparations nous sont précieuses, elles continuent à nous procurer mille renseignements qui nous font défaut lorsque le maître et le serviteur se trouvaient

(l) Mémoires de madame de Alotte ville.

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ensemble; nous leur devons la connaissance de ce fait que, dès le mois d'avril de cette année 1660, Colbert, surchargé d'occupations, avait demandé au cardinal l'autorisation de s'adjoindre définitivement Berryer, homme peu recommandable, mais sa créature dévouée (l). Il énumère les occupations auxquelles il ne pouvait suffire : l'administration de vingt-trois abbayes de cinq à six cent mille livres de revenu, de deux grands duchés dont l'un, celui de Nevers, est un abîme d'affaires, du petit duché d'Auvergne, du vaste domaine de la Fère, de celui de Vincennes, des gouvernements d'Auvergne, d'Alsace, de Brisach, de Brouage; partout des bâtiments sans nombre à entretenir, la surveillance de la rentrée de trois cent mille livres de revenus sur le roi consistant en divers droits. Pour lui venir en aide, Berryer offre la capacité et toute la garantie suffisantes ; depuis l'année 1655, celui-ci a fait la visite de toutes les abbayes et des duchés de Mayenne et de Nevers, il possède quinze cent mille livres de bien et il ne coûtera pas cher au cardinal, puisqu'il accepte pour indemnité de son temps et de ses dépenses la promesse d'un établissement pour lui et d'un bénéfice pour l'un de ses enfants (2). Même mode de payement que pour Colbert lui-même.

Dans un autre lettre, du 7 juillet, Colbert prévient le cardinal qu'après mûres réflexions il trouve indispensable de faire venir en France un architecte nommé Valpergue

(1) Berryer, sur la désignation de Colbert, fut un des commissaires choisis pour le procès de Fouquet. Après la mort de Colbert, Berryer fut traduit devant une commission comme concussionnaire ; sa mort mit fin aux poursuites.

(2) Lettre au cardinal, Paris, 5 avril 1660. Aff. étr., France, vol. 910.

afin de le charger des énormes travaux à exécuter à Brisacli, à Philipsbourg, dans le duché de Mayenne et même à Paris. Cet architecte commencerait par l'Alsace, cil il trouverait son frère Charles Colbert, et tous les deux s'entendraient pour soumettre à Son Eminence les plans des restaurations ou des constructions à faire.

Le 11 juillet, Colbert avait annoncé au cardinal son arrivée à Paris, où il se débarrasserait promptement des visites pour se consacrer spécialement aux affaires du duché de Nivernais (1).

Ne négligeant jamais les petits profils d'après ce proverbe que les petits ruisseaux font les grandes rivières, Colbert, dans sou application aux affaires du Nivernais, découvrit qu'un gentilhomme de ce pays s'était pendu 1 Quelle bonne aubaine s'il peut faire obtenir au cardinal la confiscation de ses biens! Mais voilà qu'il apprend qu'un sieur Sigeau a pris les devants en s'appuyant sur la protection du prince de Condé ; il se met donc en campagne pour réduire à néant cette malencontreuse proteclion, d'une faible valeur auprès de la toutepuissance du cardinal. Colbert évaluait le montant de cette confiscation à cent vingt mille livres dont il trouvait utilement l'emploi en éteignant les charges créées par plusieurs fondations en faveur de maisons religieuses, Jésuites, Alinimes et autres, qui absorbaient le plus clair des revenus du duché. Afin que le cardinal put avoir le profit de cette confiscation sans en avoir la honte, il lui suggère l'idée de baser un refus à la demande du sieur

(l) Lellre au cardinal, Paris, Il juillet 1660. Aff. etc., France, vol. 910

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Sigean sur un mensonge, — lorsqu'il s'agissait d'un gain les scrupules ne l'arrêtaient jamais, — en alléguant une prétendue promesse antérieure faite à lui Colbert. Par ce procédé les trésors du cardinal s'enrichirent de la corde d'un pendu (])!

Pendant toute la durée de sou voyage au retour des Pyrénées, le cardinal avait été abondamment pourvu pour sa table des produits du jardin, de la .basse-cour et des étables de Vincennes expédiés par Colbert, qui lui proposa de porter ces envois à deux fois par semaine au lieu d'une seule fois ainsi qu'il avait commencé. Cette abondance était une preuve qu'il faisait valoir avec quelque orgueil des améliorations qui étaient son œuvre, car il avait transformé un terrain d'une médiocrité telle que tous ses envois des années précédentes avaient dû être achetés à la balle. Dans la même lettre, Colbert apprenait au cardinal qu'il faisait replacer les tentures de sou palais, mais que, pour être mieux assuré de l'achèvement de ses préparatifs avant son arrivée, il le priait de l'en avertir trois ou quatre jours à l'avance; et il le prévenait que tous les objets mobiliers revenus de Saint-Jean de Luz étaient dans une telle profusion que tout le rez-de-chaussée en était encombré (2).

Cette lettre est la dernière dans laquelle nous rencontrons Colbert occupé des infimes détails contre lesquels il avait protesté à l'origine; mais il s'était trop bien trouvé de sa soumission pour ne pas s'y être appliqué ensuite avec

(1) Voy. à V Appendice cette lettre inédite du 11 juillet 1660. Aff. élr., France, vol. 910.

. (2) Lettre inédite, Paris, 13 juillet 1660. Aff. étr., France, vol. 910.

quelque charme j la mort prochaine du cardinal allait du reste changer ses destinées.

Au mois d'octobre, Colbert fit la visite des quatre chàtelleniesdu Nivernais, et, empêché parla saison et par les difficultés d'un pays couvert de bois et d'éfangs, il remit au mois d'août de l'année suivante la visite, qu'il ne devait plus avoir occasion de faire, des quinze châtellenies du Morvan. La situation du Nivernais était loin d'être prospère, partout ne se rencontraient que la désolation et la ruine (1); cependant le mandataire, toujours habile, même trop habile, trouvait non seulement à louer avantageusement les fermes des châtellenies, mais encore à augmenter le revenu des bois par la construction de trois forges, et pour obtenir du fer un prix de vente plus élevé, il donnait au cardinal un conseil peu scrupuleux, celui d'affermer ou d'acheter de MM. deFabert et de Créqui la marque du fer de leur fabrication; c'était vouloir tromper les acheteurs en leur livrant du fer d'une qualité inférieure comme étant du fer d'une provenance plus recherchée.

Colbert était évidemment d'avis que les exceptions confirment la règle, puisqu'en affaires il avait adopté ce principe que la bonne foi est le fondement de leur succès. Donc un succès assuré en dehors de la bonne foi, lorsqu'il pouvait secrètement s'obtenir, ne l'effarouchait pas; par conséquent, si le plus souvent il suivait la voie de l'honnêteté, c'est qu'il la considérait comme la pkis avantageuse presque toujours.

(1) Lellre inédite, Nevers, 21 octobre 1660, Aff. étr., France, vol. 910.

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Sur les privilèges de la chasse, Colbert n'entendait pas raillerie, il faisait informer contre trois frères gentilshommes du nom de Follins, qui avaient battu un garde, et ne réclamait pas moins que leur expulsion de la province (1).

Plus il étudiait, dit-il dans sa correspondance, les affaires de ce duché pour lequel il s'était passionné, plus il constatait qu'il était possible d'y créer de grandes et belles choses ; mais il s'apercevait malheureusement, ainsi qu'il arrive toujours lorsqu'on entreprend une étude dont on croit pouvoir bientôt posséder la fin, que celle-ci s'éloigne ; alors il était obligé de reconnaître que l'achèvement de ses projets serait forcément ajourné longtemps encore. Afin que le cardinal lui accordât toute la latitude nécessaire, il redoublait d'efforts pour l'attacher à son nouveau duché ; il faisait miroiter à ses yeux cette séduisante perspective que nulle part il n'avait rencontré pareille vénération des populations pour leur seigneur, et comme preuve il faisait valoir que lors de la maladie de Sou Eminence à Saint-Jean de Luz, le Saint Sacrement avait été exposé dans les églises, qui n'avaient point désempli.

Le cérémonial de l'entrée du roi dans Paris souleva des difficultés de préséance : rivalité entre les ducs et pairs et les princes étrangers, prétentions sur leur rang entre les ducs eux-mêmes.

Le comte de Soissons, de la maison de Savoie, prétendait marcher avant les ducs, les ducs protestaient- enfin

(l) Lettres ÎDédites, 14, 17 et 29 octobre 1660. Aff. élr., France, vol. 910, T. II. 27

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comme ceux-ci devaient marcher deux à deux, les plus anciens n'étaient pas disposés à admettre, dans le cas oiiils se trouveraient en nombre impair, qu'un duc nouveau pût marcher à côté du dernier des plus anciens ducs (1). Cette seconde difficulté disparut par suite de la solution donnée à la première : le roi décida en faveur des princes étrangers, alors les ducs refusèrent de paraître à l'entrée du roi (2).

A part cette abstention, toutes les magnificences furent déployées à cette entrée : la maison militaire du roi, gendarmes, chevau-légers, mousquetaires, gardes du corps, les deux régiments des gardes-françaises et suisses, formaient le cortège dans leur brillante tenue ; les seigneurs et les dames de la cour, tous accourus, rehaussaient par le luxe de leurs habits l'éclat de la cérémonie. Le cortège partit de Vincennes, le 26 août, à cinq heures du matin (3); il fit son entrée par la barrière du faubourg Saint-Antoine, qui prit à cette occasion le nom de barrière du Trône, parce que deux trônes y avaient été placés sur une estrade pour Leurs Majestés; elles y reçurent les hommages accompagnés d'une harangue du Corps de Ville qui leur présenta les clefs de Paris, Après cet arrêt, la marche triomphale reprit son cours : la reine, superbement vêtue d'une robe noire brodée d'or et d'argent, sur laquelle scintillaient comme des étoiles des diamants à profusion, était assise sur un char découvert traîné par six chevaux de couleur Isabelle j le roi, vêtu d'un habit brodé d'or et

(1) Voy. la leUre inédite de Colbert, du 25 août 1660, à l'Appendice.

(2) Mémoires de mademoiselle de Montpensier.

(3) Id.

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d'argent, montait un magnifique cheval qui faisait valoir sa bonne grâce et sa jeunesse (1). La reine-mère, accompagnée de Ja reine d'Angleterre et de la princesse Henriette sa fille, du haut d'un balcon de la rue Saint-Antoine, voyait avec bonheur défiler ce cortège, lequel, après avoir passé sous une multitude d'arcs de triomphe, se rendit à Notre-Dame pour assister à un Te Deum. De Notre-Dame, Leurs Majestés allèrent au Louvre, où elles n'arrivèrent qu'à sept heures du soir pour y trouver un repos bien mérité après quatorze heures de représentation publique.

L'état chancelant de la santé du cardinal ne put lui permettre de figurera cette entrée; elle lui procura cependant l'occasion de déployer sa magnificence en y envoyant sa maison. En tête, précédés de deux trompettes à sa livrée, marchaient soixante-douze mulets divisés en trois bandes ; ceux de la première étaient caparaçonnés de housses à ses couleurs et à ses armes, en broderie de soie; ceux de la seconde, avec des couvertures en tapisserie de haute lice, tissée de soie ; ceux de la troisième, avec des housses de velours cramoisi à ses armes avec des broderies d'or et d'argent. Venaient ensuite son premier et son second écuyer, Fontenelles et Moreau, à cheval, à la tête de vingtquatre pages richement vêtus à la livrée du cardinal et montés sur de superbes chevaux, suivis de douze chevaux d'Espagne couverts de housses en velours cramoisi, chacun tenu en main par deux palefreniers. A la suite sept carrosses de Son Eminence attelés chacun de six chevaux ; le carrosse du corps, qui venait le dernier, était entière-

(1) Mémoires de madame de Motteville.

ment couvert d'ouvrages d'orfèvrerie en vermeil (1); quarante valets de pied en riche livrée l'environnaient. Enfin la compagnie des gardes du cardinal, commandée par Besmaus, fermait la marche (2). Le cardinal, placé à une fenêtre, se donna du moins la satisfaction de voir ce pompeux défilé.

Le soir, le peuple de Paris se pressait autour des brillantes illuminations dont le cardinal fit resplendir son palais.

Son présent de noces à la reine consistait en pierreries d'une valeur d'un million deux cent mille livres; en un service de table tout en or, deux calèches dont l'élégance rivalisait avec la magnificence, l'une garnie en velours rouge à galons d'or, attelée de six chevaux de Moscovie ; l'autre, en velours vert à galons d'argent, attelée de six chevaux des Indes.

Colbert participa indûment à la cérémonie en quahté de secrétaire des commandements de la reine j bien qu'il eût vendu sa charge à AI. de Bordeaux, il ne lui en avait pas encore remis les fonctions, qui procuraient l'honneur d'être placé derrière le trône de la reine. L'acheteur avait protesté, mais le crédit de Colbert l'avait emporté. M. de Bordeaux revenait fort mortifié de son ambassade en Angleterre; comme il avait été chaud partisan de Cromwell,

(1) Ces brillants carrosses finirent par la plus triste décadence ; dépouillés de leurs ornements, ils firent, après la mort du cardinal, le service de la première compagnie de transport dans Paris, les carrosses à cinq sols, dont l'illustre Pascal était actionnaire. Voy. les Enseignes de Paris, par le comte Clément de Ris ; Recueil de la Société des bibliophiles français,

(2) Extraits des registres du Parlement, du 26 août 1660 ; Histoire de Paris, par Félibien.

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Charles II ne le pouvait souffrir; et, après lui avoir infligé une dure et plaisante mystification, il avait exigé son rappel. Cette nouvelle déception causa à M, de Bordeaux un chagrin si violent que, peu de jours après, il en mourut (1).

Le cardinal, au retour des Pyrénées, au lieu de descendre à sou palais, était allé, comme d'habitude, occuper son appartement du Louvre; il fit préparer un ballet splendide, fête qu'il voulait offrir à la reine, et il faillit, comme ses nièces, devenir la cause involontaire de la destruction du premier des châteaux des rois de France. Les dégâts causés furent profondément regrettables ; le feu, après avoir dévoré les colonnes en brocatelle découpées à Milan, rouge, vert et or, qui formaient le décor principal, s'étendit à la galerie des portraits des rois dus aux pinceaux de Janet et de Probus : ils furent détruits avec le plafond, œuvre de Fréminet. Le feu se propageait ailleurs, lorsqu'un moine intrépide suspendu dans l'espace par une chaîne de fer, armé d'un trident, arrêta l'incendie en précipitant sur le sol les débris enflammés (2). On était au milieu de la nuit; le cardinal fut à la hâte placé dans sa chaise et porté par ses gardes rue de Richelieu, dans son propre palais ; sinistre départ du Louvre dans lequel il ne devait plus rentrer.

La cour dut quitter également une résidence devenue momentanément inhabitable; le roi alla s'établir au château de Saint-Germain.

Depuis longtemps Mazarin était atteint de crises de goutte et de gravelle, mais les fatigues des négociations de l'île de la Conférence avaient aggravé sa maladie au point

(1) Voy. notre ouvrage : Richesses du palais Mazarin.

(2) Mémoires de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne.

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de n'avoir pu voyager que couché sur un matelas placé au fond de son carrosse. La commotion qu'il venait d'éprouver n'était pas faite pour améliorer son état ; aussi douze médecins fui'ent-ils appelés pour en conférer. Nul remède possible pour la guérisou, mais environ deux mois à vivre, tel fut le résumé de la consultation que le médecin Guénaud fut chargé de porter à la connaissance du malade, et que celui-ci reçut sans trop d'émotion, en remerciant de cette franchise.

En présence de témoins, Mazarin faisait bonne contenance, mais lorsqu'il était seul, ou du moins se croyait tel, il s'abandonnait à ses regrets de quitter la vie. Un jour qu'il parcourait péniblement la nouvelle galerie de son palais, le jeune Brienue qui le vit venir se dissimula derrière la tapisserie du Grand Scipion, d'après les cartons de Jules Romain (1), et il l'entendit se disant à lui-même : « Il faut quitter tout cela! -^ Puis continuant sa lente promenade et s'arrétant à ceux des tableaux, des statues, des objets d'art dont la vue le frappait davantage, il répétait : « Il faut quitter tout cela! » Quelques pas plus loin : « Et encore tout cela ! Que j'ai eu de peine à acquérir ces choses! Puis-je les abandonner sans regret?... Je ne les verrai plus où je vais ! ... » Ayant aperçu Brienne, qui expUqua sa présence par la nécessité de lui communiquer une affaire, il refusa de l'entendre en lui disant : '^ Parlez au roi, je ne suis plus en état d'entendre les affaires, j'ai bien d'autres pensées. '' Puis s'appuyantsur le bras de Brienne, il reprit : « Voyez-vous, mon ami, ce beau tableau du

(1) Mémoires de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne.

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Corrège, et encore celle Vénus du Titien, et cet incomparable Déluge d'Antoine Carrache, car je sais que vous aimez les tableaux et que vous vous y connaissez très bien. Ah ! mon pauvre ami, il faut quitter tout celai Adieu, chers tableaux que j'ai tant aimés et qui m'ont tant coûté (1)1 » Par une cruelle ironie de la destinée, Alazarin habitait pour la première fois son palais, alors qu'il louchait au moment de le quitter sans retour. Il y avait donné des fêtes somptueuses, notamment cette fameuse loterie où tous les billets distribués aux dames et aux seigneurs de la cour étaient gagnants, et tous ces lots, généreusement donnés, coûtaient plusieurs millions ; il y avait offert rhospitahté à plusieurs princes, et lui-même ne l'avait visité jusque-là que comme un étranger!

Une poignante amertume empoisonnait encore ses derniers jours; il dit à Brienne que quelqu'un désirait sa mort; ce quelqu'un, dans sa pensée que devina Brienne, était le roi lui-même. Il lui était dur en effet qu'un jeune prince dont il avait protégé l'enfance, qu'il avait conduit avec bonheur au milieu de tant de difficultés créées par les troubles civils et par la guerre étrangère, à qui il venait de faire contracter un mariage qui assurait sa suprématie dans l'Europe entière, fût las de celui qui lui avait rendu de tels services. Cependant il se trompait; Louis XIV était impatient de régner par lui-même; mais ce que Mazarin ne sentait pas, c'est que la mort, en l'appelant à temps, lui réservait une dernière faveur, celle de ne pas survivre à son pouvoir. Le jeune roi, qui n'était pas comme

(1) Mémoires de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne.

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son père un sombre valétudinaire, n'eût pas souffert un second Richelieu dont l'autorité eût effacé la sienne.

Si Mazarin eût survécu à sa chute, Colbert l'eût forcément suivi dans sa disgrâce ; sa plus haute perspective eût été peut-être de finir lui-même sous la toque de quelque président à mortier dont il eût acheté la charge.

L'état du cardinal empirant chaque jour, les médecins lui recommandèrent l'air de Vincennes, où il se fit transporter ; la cour revint de Saint-Germain et s'établit également à Vincennes.

Une opinion généralement accréditée est que le cardinal Mazarin mourut plus en philosophe qu'en chrétien. Madame de La Fayette y a beaucoup contribué eu écrivant dans ses Mémoires : « 11 mourut avec une fermeté beaucoup plus philosophique que chrétienne. » Il n'en est rien • seulement sa fermeté fut mal interprétée.

Le 7 mars, il reçut l'Exlrême-Onction, assis dans sa chaise, sa barbe faite, sa calotte en tête, revêtu d'une simarre couleur de feu; ensuite, il ne songea plus qu'à son salut. Son confesseur était un Théatin de grande piété, mais homme simple; il fît appeler l'abbé Joly, curé de Saint-Nicolas des Champs, prêtre très considéré, et le pria de ne plus le quitter. 11 demanda miséricorde, dit madame de Motteville; c'est, ajouta-t-elle, la richesse des pécheurs. Le cardinal, qui regrettait les richesses qu'il abandonnait, put du moins emporter ce trésor avec lui. 11 était persuadé que Valot et les autres médecins n'avaient pas connu son mal et qu'il mourait par leur faute; aussi la dernière absolution qu'il demanda fut pour avoir murmuré contre eux. Le nonce Picolomini lui apporta l'indulgence plénière in

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articulo iiiortisque Jes papes accordent à tous les membres du Sacré Collège (1). 11 avait prié le roi et la reine mère de ne plus venir dans sa chambre ; Colbert leur apportait les nouvelles, qu'ils recevaient avec attendrissement. Un peu avant de mourir, il appela Colbert et s'entrelint une dernière fois d'affaires avec lui comme s'il eût été en santé. Après avoir reçu le Saint Viatique, il passa, le 9 mars, entre deux et trois heures de l'après-midi, en prononçant ces paroles : « Ah ! sainte Vierge, ayez pitié de moi et recevez mon àme(2). « En narrant l'illustre et brillante carrière de Mazarin, la vérité historique nous a obligé à signaler nombre d'actes fâcheux, mais le repentir, eau lustrale renouvelée du baptême, vient effacer les fautes.

Mazarin laissa peu de regrets ; la reine mère, qui lui avait sacrifié la tranquillité publique et avait exposé l'avenir même de la couronne plutôt que de s'en séparer, commençait à être lasse de ses exigences et des soins à lui donner ; le roi était en secret impatient de secouer son joug, afin de régner par lui-même; ses nièces, qu'il avait tirées d'une position obscure pour les élever au rang de princesses, au lieu de reconnaissance, ne manifestèrent que la plus noire ingratitude ; elles ne voyaient en lui qu'un oncle grondeur dont elles étaient satisfaites d'être délivrées. 11 est vrai que le cardinal, si accueillant, si doucereux même en public, se dédommageait de cette contrainte dans son intérieur en s'y montrant difficile ; mais ses nièces avaient-elles le droit de rien reprocher à un oncle qui leur avait procuré une si prodigieuse fortune? Le roi et la

(1) Mémoires de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne.

(2) Mémoires de madame de Motteville.

reine sa mère, par leur longue habitude de ne rien faire sans avoir pris les conseils du cardinal, sentirent au premier moment un grand vide, versèrent quelques larmes; impression qui fut promptement effacée.

Deux nièces du cardinal, Marie et Marie-Anne, et son neveu Philippe, n'étaient pas encore établis à l'époque de sa mort, mais le mariage de Marie avec le connétable Caloune était décidé et fut bientôt un fait accompli; Marie- Anne était encore trop jeune, elle épousa plus tard le duc de Bouillon, neveu du maréchal de Turenne; enfin Philippe Mancini se maria avec mademoiselle de Thiauges, de la maison de Mortemart, nièce de madame de Monlespan.

Le cardinal avait conçu de grandes inquiétudes sur la transmission de son héritage, se rendant compte que ses richesses étaient, en définitive, le bien de l'Etat. Sur le conseil de Colbert, il prit un moyen qui lui réussit : il fit don au roi de tout ce qu'il possédait, mais en le priant d'en disposer suivant ses intentions, qu'il lui avaitfait connaître. Le roi refusa d'accepter la donation, ainsi que Colbert l'avait prévu.

La disposition de ses biens lui revenant en entier, le cardinal fit son testament eu faveur de ses nièces, de son neveu par alliance le marquis de La Meilleraye, et de son propre neveu Philippe Mancini, avec accompagnement de legs nombreux. Sa fortune représenterait environ trois cents raillions de nos jours. Ses nièces eurent chacune quatre cent mille écus, avec des gouvernements et de grandes charges pour leurs maris; mais une part bien plus importante, vingt -huit millions suivant l'évaluation de l'époque, qui serait quintuplée de nos jours, revint au

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marquis de La Aleilleraye, mari de sa nièce Hortense, auquel il transmit le titre de duc de Alazarin.

S'il ne laissa ni son nom ni son titre à Philippe Manciiii, pour lequel nous savons qn'il éprouvait peu de sympathie, il lui fit encore une magnifique part; il lui attribua le duché de Nevers, dont celui-ci prit le litre, tout en négligeant toujours d'en faire enregistrer les lettres patentes; il lui attribua encore la moitié de son palais, dont il avait donné l'autre moilié au marquis de La Meilleraye ; par un codicille il autorisa Philippe à céder sa part du palais à son beaufrère, à la condition de l'assentiment de Colbert. Le cardinal attribua de plus à Philippe son palais et ses bieus de Rome avec la clause de substitution à sa descendance.

Parmi les legs du testament citons : le don à la couronne des tableaux de la bibliothèque et celui des dix-huit gros diamants dont nous avons conté l'histoire et qui prirent le nom des dix-huit Mazarins; le don au roi des deux cabinets de la Paix et de la Guerre ; le don à la reine mère du rubis Cabochon et du diamant la Rose d'Angleterre, du poids de quatorze carats; à la jeune reine, un bouquet de cinquante diamants ; à Monsieur, trente et une émeraudes, un de ses beaux cabinets de jaspe qu'il avait fait venir de Rome, la tapisserie de Léandre et soixante marcs d'or remis à un orfèvre pour faire des ouvrages à son intention; au connétable Colonne, une épée à poignée de diamants ;[^à ses nièces et à son neveu Philippe, des pierreries d'une valeur de trois cent mille livres; à don Louis de Haro, le tableau de Flore, par le Titien ; au comte de Fuensaldagne, une horloge h boîte d'or; au cardinal Sachetti, la tapisserie à'Enée en cinq pièces achetée à la

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succession de M. de Bordeaux, et la tapisserie verdure, de Bruxelles, qui était tendue dans l'appartement de Son Era inence, au Louvre; au maréchal de Gramont, cent mille écus dont il était son créancier par obligation; au premier président du parlement, un de ses plus grands bassins d'argent, avec un vase en argent doré exécuté à Augsbourg ; à l'église de Sainte-Brigitte à Rome, un crucifix miraculeux ; une châsse d'argent à l'église de Saint-Roch, à Paris ; six mille livres à la fabrique de Saint-Eustache ; quatre mille livres à Poisson, son apothicaire; trente mille livres à madame de Venel, la goui/ernanle dévouée de ses nièces ; à ses trois secrétaires, un diamant de quatre mille livres pour chacun ; à ses exécuteurs testamentaires, quarante mille livres de pierreries à partager également entre eux ; à sa nièce Marie, qui lui avait donné tant de soucis, et que son prochain mariage avec le connétable Colonne allait fixer hors de France, il léguait, outre une part de sa fortune égale à celles de ses sœurs, ses chevaux, ses carrosses, ses meubles et son argenterie jusqu'à concurrence de quinze mille livres, et la somme nécessaire pour les frais de son voyage en Italie.

Le cardinal, se basant sur la raison d'Etat, avait supplié le roi de faire remettre tous ses papiers entre les mains de Colbert, les uns concernant les affaires intérieures de rÉtat, les autres ses intérêts privés, avec défense de communiquer ses comptes à personne, pas même aux héritiers, Colbert était chargé de les disposer par ordre ; quant aux papiers concernant les affaires extérieures, il devait s'adresser à Ondedei, évêque et duc de Fréjus, pour celles d'Italie, et à Hugues de Lionne pour toutes les autres.

MAZARIM ET COLBERT. 429

Mazarin légua à Colbert la maison et le jardin occupés par celui-ci dans les dépendances de son palais, et il lui donna un suprême témoignage de confiance en insérant dans son testament cette clause qu'après avoir éprouvé pendant douze années son affection et son zèle, il approuve tout ce qui a été fait par lui et par Beauson, son trésorier, ainsi que par tous ceux qui ont manié ses deniers, et il veut que Colbert soit cru sur sa simple parole.

De tous les legs et témoignages de confiance donnés par le cardinal à son intendant, le plus profitable fut sa recommandation au roi, cette recommandation qui devint le point de départ du grand avenir de Colbert.

Les pauvres et les bonnes œuvres ne furent pas oubliés dans les dispositions du cardinal (1).

Parmi les dispositions testamentaires de Mazarin, il en est une qui mérite une mention plus particulière, le legs relatif à la fondation du collège des Quatre-Xations, dont les bâtiments sont aujourd'hui consacrés à l'Institut. Il prescrivait d'élever dans ce collège, au nombre de soixante, des fils de gentilshommes des pays annexés ou conquis, la Flandre, l'Artois, le Hainaut, le Luxembourg, le Roussillon, le Conflans et laCerdagne. La direction était confiée à douze des plus anciens docteurs de Sorbonne, chargés de nommer quatre docteurs inspecteurs du collège, le grand maître et huit adjoints de divers degrés, huit régents ayant chacun leur classe, dont six pour les humanités et leux pour la philosophie. 11 léguait sa bibliothèque à ce îollège; elle devait avoir un bibliothécaire, un sous-biblio-

(1) Voy. son testament à l'Appendice.

thécaire et deux employés. Une académie était jointe au collège j elle comportait quinze places gratuites attribuées de préférence aux élèves du collège qui auraient prouvé une suffisante aptitude ; elle devait avoir pour professeurs un écuyer, un maître de danse, un maître d'armes et de voltige, et un maître de mathématiques. Le service religieux était confié à des religieux théatins, auxquels, après leur extinction, devaient succéder quatre prêtres séculiers. Les dispositions testamentaires comportent l'annexion au collège, revenus compris, de l'abbaye de Saint-Michel en Lerme dont le cardinal était titulaire ; cette abbaye étant occupée par des religieux théatins, ceux-ci ne devaient pas être renouvelés, mais une part suffisante des revenus était réservée pour leur subsistance jusqu'à la mort du dernier. Le cardinal affectait à sa fondation deux millions de livres en argent comptant pour l'acquisition des terrains et la construction des bâtiments; déplus, pour l'entretien du collège, quarante-cinq mille livres de rente constituées sur l'hôtel de ville de Paris. 11 exprimait la volonté d'être enseveli dans la chapelle de ce collège aussitôt après sa construction. La translation de ses restes n'y fut faite qu'en 1684; en attendant, ils furent déposés dans la Sainte-Chapelle du château de Vincennes. Comme le cardinal ne pouvait supprimer de son autorité l'abbaye de Saint-Germain en Lerme, le roi, pour accéder à ses dernières volontés, ordonna l'annexion de cette abbaye au nouveau collège par un brevet du 20 avril 1661 (1).

(I) Voy. ce brevet à l'Appendice.

L'abbaye de Saint-Micbel en Lerme, diocèse de Luçon, était située sur le canal qui va de Luçon à la mer; elle possédait de nombreuses dépendances, entre autres l'abbaye de Mortagne. ^

MAZARI.V ET OOLBERT. 431

Deux jours avant sa mort, Mazarin avait remis les clefs de ses coffres-forts à Colbert; on y trouva en numéraire: au Louvre, soixante-dix mille pistoles ; au château de la B'ère, soixante mille pistoles en louis d'or confiées au maréchal Fabert; dans le garde-meuble, deux cent quatrevingt-sept mille livres 'd'argent; enfin, de divers côtés, sept cent soixante-dix raille livres. On prétendit que le cardinal avait, en outre, des milhons disséminés dans diverses cachettes que Colbert révéla au roi, circonstance qui aurait grandement contribué à sa faveur et qui est restée entre eux un secret.

Le cardinal avait désigné pour ses exécuteurs testamentaires : Guillaume de Lamoignon, premier président au parlement de Paris ; Nicolas Fouquet, procureur général au parlement et surintendant des finances ; Michel Le Tellier, ministre secrétaired'Etat de la guerre; l'abbé Ondedei, évêque de Fréjus; enfin Jean-Baptiste Colbert, son intendant. Dans la crainte probablement que la longue énumémération de ses richesses ne laissât une fâcheuse impression pour sa mémoire, il avait défendu, par un? clause expresse de son testament, qu'aucun inventaire fut dressé après sa mort. Afin de mieux assurer l'exécution de sa volonté à cet égard, il avait appuyé cette clause de cette sanction comminatoire que celui de ses héritiers qui y contreviendrait serait déchu de ses droits.

Cette dernière volonté du cardinal ne fut pas respectée par l'ordre du roi, qui voulut que l'inventaire fût dressé; et les héritiers se contentèrent de protester pour la forme, dans le but de conserver leurs droits.

L'inventaire fut commencé le jeudi 31 mars 1661, par

432 MAZARIM ET COLBERT.

Noël de Beauvais et François le Fouyn, notaires gardesnotes du roi, avec assistance d'experts spéciaux suivant la nature des objets, en présence des exécuteurs testamentaires ; de nombreuses vacations furent nécessaires avant qu'il fût achevé (1).

Les nièces et les neveux du cardinal étaient loin d'avoir le goût passionné de leur oncle pour les beaux-arts; Colbert profita de cette indifférence pour acheter à bon compte pour le roi les précieuses collections du cardinal; d'ailleurs les intérêts de ses héritiers le laissaient désormais à peu près indifférent, bien qu'une disposition testamentaire lui eût attribué l'administration des biens de Philippe Alancini jusques à l'époque où celui-ci aurait atteint Tàge de vingt-cinq ans.

Les évaluations de l'inventaire avaient été faites au plus bas prix, les offres de Colbert furent encore au-dessous. Comme personne ne pouvait faire concurrence au roi et que l'origine des richesses du cardinal ne permettait guère de discuter, les offres furent accueillies par les héritiers avec quelques modifications; cependant les tableaux porlés à l'inventaire pour trente-six mille cinq cent soixante livres, estimés par Colbert trente-deux mille livres, furent payés vingt-deux mille quatre cent dix livres; les statues et les marbres divers, portés à l'inventaire pour vingt-deux mille quatre cent dix livres, estimés par Colbert dix-huit mille livres, furent payés vingt-deux mille quatre cent dix livres; les tapisseries, portées à l'inventaire pour cent

(1) Xous avons publié, dans notre ouvrage Richesses du palais Mazarin, toute la partie de cet inventaire, jusqu'alors inédit, qui se rapporte aux objets d'art suivants : statues, tableaux, tapisseries.

quatre-vingt-deux-mille livres, estimées par Colbert cent soixante-dix mille livres, furent payées deux cent vingt mille livres.

Par cette voie les plus précieuses acquisitions du cardinal Mazarin sont entrées dans le domaine de l'Etat et forment le noyau primitif des tableaux et des statues des galeries du Louvre, et des tapisseries conservées dans les magasins du garde-meuble.

Les fonctions d'exécuteur testamentaire et la transmission au roi par acbat de la majeure partie des richesses du palais Mazarin clôturèrent les derniers rapports de Colbert avec le cardinal et sa succession; désormais l'homme d'affaires privées fait place à l'homme d'affaires publiques.

Nous ne suivrons pas Colbert dans la voie brillante qu'il s'ouvrit en devenant l'organisateur et le mécanicien de l'admirable et dangereuse machine de l'absolutisme et de la centralisation; l'objet de cette étude, ainsi que son titre l'indique, se rapportant uniquement au point de rencontre historique entre Mazarin et Colbert, alors que l'un terminait la seconde période de sa carrière, tandis que l'autre commençait la première période de la sienne.

T. ri. 28

APPENDICE

COLBERT A MAZARIN

A Paris, ce 11« juillet I6G0.

J'arrivay hier en cette ville et je commence à me dcbarasser de toutes les visites et des affaires plus pressées pour m'appliquer ensuitte tout de bon a ce qui concerne le duché de Xevers qui a esté assurément trop long temps abandonné, J'ay informé Vostre Éminence d'une poursuitte que je faisois faire pour découvrir la mort d'un gentilhomme de ce duché que je soupçonnois s'estre pendu; à présent je crois en avoir la preuve claire et cVst ce qui a obligé le sieur Sigean qui a intérest en sa succession d'aller trouver M. le prince en poste pour faire demander par son moyen à Vostre Eminence cette confiscation. Mais comme j'ay informé Vostre Eminence de ce dessein dès il y a long temps, je ne doubte point qu'elle ne refuse cette grâce. Toutes fois s'y elle avoit peine d'avouer qu'elle voulut tirer cette confiscation à son proffict, je la supplie de dire qu'elle me l'a accordée, et de cette sorte je crois que nous arresterons toute contestation, et j'espère que le succès de cette affaire donnera cent ou cent vingt mille livres de proffict à Vostre Eminence en terres nobles dont je pourray me servir pour esteindre une bonne partie des fondations faictes aux Minimes, Jésuites et autres, qui sont payées sur les plus clairs deniers du revenu du duché.

Vostre Eminence se souviendra, s'il luy plaist, qu'elle a accordé la chanoinerie et maistrise d'escole de Bayeux qui vaque à un docteur de Sorbonne pour lequel je luy ay parlé.

MAZARIM ET COLBERT. 435

Je suis tousjours avec le respect et la dévotion que je doibs, Monseigneur,

de Vostre Eminence le très humble, très obéissant, très obligé et très fidel serviteur,

COLBKRT (1).

Ce 25*^ aoust 1660.

J'ay receu le billet de Vostre Eminence et je l'ay leu en mesme temps au Roy qui m'a dit qu'il suivrait l'advis de Vostre Eminence; mais Sa Majesté m'ordonne en mesme temps d'envoyer un homme au galop à Vostre Eminence pour luy faire scavoir que M. le prince de Tarente est venu ce soir icy qui a dit à Sa Majesté que les ducs et pairs n'avoient point esté advertis, sur quoy Sa Majesté luy ayant dit que Rodes (2) avait eu cet ordre et qu'asseurément il l'avoit exécuté k présent, il a demandé ensuitte sy le plus ancien duc ne marcheroit pas à costé de M. le comte (3). Le Roy s'estant expliqué que non, il a seulement reparti que Sa Majesté trouveroit bon qu'ils ne fissent rien indigne de leur caractère. A quoy le Roy m'a adjousté qu'il s'estoit expliqué en particulier à d'autres personnes qui l'avoient rapporté à Sa Majesté que tous les anciens ducs ne viendroient point k l'entrée. Sur quoy Sa Majesté demande advis à Vostre Eminence de ce qu'elle debvroit faire si cela arrive, estimant nécessaire de faire quelque chose d'esclat sur-le-champ. C'est pourquoy Sa Majesté désireroit avoir l'advis de Vostre Eminence demain à son lever qui sera à trois heures et demi du matin.

Sa Majesté désire encore scavoir sy les anciens ducs viennent et qu'ils soient nombre impair, sy elle ne fera pas marcher un nouveau duc à costé de l'ancien et de ce qu'elle fera pareillement sy les anciens ducs s'y opposent.

(1) Lettre inédite, en entier de la main de Colbert. Aff. étr. , France, vol. 910.

(2) M. de Rhodes, grand maître des cérémonies.

(3) Le comte de Soissons. /

Je suis tousjours avec le respect que je doibs, Monseigneur,

de Vostre Eminence le très humble, très obéissant et très obligé et très fldel serviteur

COLBEBT (1).

BREVET d'union DE l'aBBAYE DE S AI NT-Ml CHEL-E\ -LERME AU COLLEGE DES Q U ATRE-N AT I 0 N S

Aujourd'huy XX' du mois d'avril 1661 le Roy estant à Paris s'estant fait copier le contrat passé pardevant Le Vasseur et Fouin, notaires en son chastelet de Paris, 6" du mois de mars dernier, de la fondation faite par Monsieur le cardinal Mazarini d'un collège et accadémie en la ville et fauxbourg de Paris pour y estre gratuitement logez, nourrie et entretenue et instruits soixante escoliers, scavoir : 16 des pays de Pignerol, territoires et vallées joints à l'Estat ecclésiastique en Italie, 16 des pays d'Alsace et pays d'Allemagne contigus, 20 du pays de Flandres, Artois, Haynaut et Luxembourg et 10 de Roussillon, Conflans et Cerdagne, le tout en ce qui est retrouvé ou cédé à Sa Majesté par les traitez de paix faits dans Munster et en l'isle appelée des Faisans, duquel collège il s'estoit réservé la qualité de fondateur et à son deffaut à l'aisné de ceux qui porteroient son nom et ses armes. Pour estre ledit collège dorenasvant du corps de l'Université de la ville de Paris et icelly sous la protection de Sa Majesté et sous la direction générale des douze plus anciens docteurs de la maison et société de Sorbonne avec pouvoir et faculté de nommer quatre docteurs de la maison pour avoir inspection sur ledit Collège, lequel doit estre composé d'un Grand-Maistre, de quatre principaux, de quatre sous-principaux et d'un procureur commun ; qu'il y doit avoir huit classes et autant de régents, six pour les humanitez et deux pour la philosophie, auquel collège ledit sieur Cardinal a donné sa bibliothèque pour la conservation de laquelle il y doit avoir un bibliothécaire, un sous-bibliothé-

(1) Lettre inédite en entier de la main de Colbert. Aff. étr., France, vol. 910.

caire et deux serviteurs ; qu'en laquelle académie il y doit avoir quinze personnes aussy gratuitement logées, nourries, entretenues et instruites qui seront des quatre nations et pris du nombre desquels escoliers, s'il s'en trouve de capables, pour l'exercice de laquelle académie on choisira desquelles nations, que ladite académie doit estre composée d'un escuyer et d'un maistre à danser, d'un maistre à faire des armes et à voltiger, et d'un maistre de mathématiques. Pour la fondation duquel collège et académie ledit sieur Cardinal a donné deux millions de livres en argent comptant pour estre employé ce qu'il conviendra en Tachapt des places et constructions des bastiments nécessaires pour ledit collège et l'esglise d'icelluy, bibliothèque et académie, le surplus en acquisitions d'héritages et constitutions de rentes pour la subsistance et entretennement des officiers, maistres, bibliothécaires et escolliers ; et en outre lequel sieur Cardinal a donné pour la subsistance quarante-cinq mil livres de rentes constituées sur l'Hostel de Ville de Paris, desquelles il se paye effectivement seize mille livres, et comme pour subvenir à la subsistance du grand nombre de personnes qui devront estre nourries dans ledit collège et académie le fonds qui restera desquels deux millions après que la construction des bastiments nécessaires audit collège auront esté faits et que les seize mille livres de revenu qui se payent des quarante-cinq constitués ne pourront suffire, ledit feu sieur Cardinal auroit supplié Sa Majesté de joindre et incorporer audit collège l'abbaye de Saint- Michel-en-Lerme en supprimant le titre d'icelle, et réservant du revenu de ladite abbaye ce qui sera nécessaire tant pour l'entretenement et subsistance des religieux qui y sont à. présent, leur vie durant, et pour entretenir les bastiments, que la rétribution de quatre prestres séculiers pour faire le service divin lorsqu'il n'y a plus de religieux, lesquels quatre prestres seront nommez par les quatre supérieurs dudit collège et destituables à leur volonté, et en cas même que les fonds susdits ne fussent pas suffisants pour ladite subsistance d'y joindre d'autres bénéfices. Sa Majesté désirant témoigner à la postérité l'estime qu'elle a fait de la personne dudit feu sieur cardinal Mazarini durant sa vie,

438 MAZARIX ET COLBERT.

en secondant ses pieuses intentions et faisant exécuter ses pieuses volontez après son décès, agrée, approuve et conGrme ledit contrat de fondation, veut et ordonne qu'il soit exécuté de point en point selon sa forme et teneur et pour y contribuer de sa part en inclinant à la très humble prière que ledit feu sieur Cardinal luy a faite, Sa Majesté accorde et fait don audit collège et accademie de ladite abbaye de Saint-Michel-en-Lerme à présent vacante par le décès dudit sieur Cardinal et ce faisant a consenti et consent à la suppression et extinction du titre abbatial de ladite abbaye, comme aussy des offlces claustraux d'iceile, vacance par arrivant mort. Tous les honneurs, prérogatives, juridictions, droits de présentation et collation de bénéfices, seigneuries, terres, maisons, domaines, droits, profits et revenus qui en dépendent de quelque nature qu'ils soient, unis, annexez et incorporez à perpétuité audits collège et accadémie pour subvenir à la subsistance de ceux qui la composeront, préalablement pris sur lesdits revenus ce qui sera nécessaire pour entretenir les bastiments et payer la rétribution des quatre prestres séculiers qui feront le service divin après le décès desdits religieux, et lesquels seront nommez par les supérieurs dudit collège et destituables à leur volonté, sans qu'à présent et à l'avenir Sa Majesté ny ses successeurs Roys puissent nommer à ladite abbaye de Saint-Michel-eu-Lerme au titre abbatial d'icclle, lesquels par ce moyen demeureront esteints et supprimez et unis auxdits collège et accadémie ny qu'il y puisse estre pourveu en aucune manière, ny les supérieurs ou principaux administrateurs, ny autres, desdits collège et accadémie troublez ny inquiétez en la jouissance de ladite manse abbatiale et conventuelle, domaines, revenus droits de présentation et collation et autres droits en ladite abbaye appartenant, laquelle suppression de ladite abbaye et offices claustraux et application de droits, domaines et revenus auxdits collège et accadémie, Sa Majesté veut et entend estre poursuivie en cour de Kome en sou nom, et que pour approbation et confirmation de ladite fondation toutes lettres patentes soient expédiées et toutes lettres nécessaires en ladite cour de Rome en conséquence du présent brevet lequel Sa Majesté pour témoignage de

sa volonté a signé de sa main et fait contresigner par moy son conseiller secrétaire d'Estat et de ses commandements et finances.

Signé Louis, et plus bas Le Tellikr (1).

(1) Aff. étr., France, vol. 911. Ce n'est point le titre original, mais une copie.

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