CHAPITRE XL
rONOLUSION
ABANDON DE l’or SIPPOSÉ
il faut enfin résumer les faits oiiservés et liioi' une conclusion ;
On n’arrive à posséder les biens dont on a besoin que par des échanges; mais, en échangeant, des deux côtés on ne veut donner plus qu’on ne reçoit.
On est ainsi amené à comparer l’utilité des biens, à les évaluer les uns par les autres.
L’opération d’évaluer directement chaque bien par chaque bien est très-compliquée, d’autant plus
DIIAIMÏRE XL
compliquée que la valeur de chaque bien est changeante.
L’évaluation devient aisée si on adopte un terme de comparaison commun et permanent, une monnaie. Un terme de comparaison ne peut être pris que parmi les choses qu'on veut comparer. Ici, on vaut comparer les biens; il faut prendre un bien.
Iji bien qui devient monnaie ne cesse pas d’être un bien, ni par suite de subir des changements de valeur. C’est un terme de comparaison qui lui-même oscille. On a toutefois soin de prendre un bien dont la valeur ne subit que des variations relativement minimes : l’or.
On compare chaque bien au bien monnaie, et le nombre qui en résulte exprime la valeur de chaque bien et la valeur de la monnaie elle-même.
Suffisant [)Our évaluer les biens existants, l’or ne suffît plus quand il s’agit d’évaluer dans le présent les biens futurs et dans le futur les biens présents. Ce qu’on ne possède pas encore est moins utile que ce qu’on possède déjà. Donc le bien futur vaut actuellement moins que le bien présent. La différence de valeur actuelle entre le présent et le futur
OONia.USION
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s’appelle intérêt. Elle augmente par progression géométrique quand on augmente le délai.
En ajoutant la valeur de l’intérêt au bien présent, ou en la déduisant du bien futur, on égalise la valeur des deux biens.
On rend facile cette opération en évaluant tout d’abord la progression plus ou moins rapide de l’intérêt lui-même, et ce par le moyen d’une mesure convenue : le taux annuel.
Les deux monnaies, l’or monnaie des biens, et le taux annuel, monnaie du femps, n’évaluent pas seulement, elles interviennent dans l’écbange et elles payent en même temps qu’elles évaluent. On évalue en or tous les biens et on s’acquitte en livrant l’or ; on évalue en taux annuel toutes les progressions d’intérêt, et on s’en acquitte en payant les annuités ou les semestres.
L’or dédouble l’échange de tous les biens. On achète avec de l’or, puis on vend contre de l’or.
Le taux annuel fait d’une opération deux opérations : on donne un bien actuel contre un bien futur, et au lieu de recevoir à l’échéance un bien plus grand que le bien actuel, on reçoit le même bien ou
CHAHI Kt XL
un bien de iiièiiie grandeur; mais, par compensation, avant d’arriver à l’échéance, on a reçu des loyers, des intérêts annuels.
Les deux monnaies décomposent ainsi les échanges, et cette décomposition simplifie et|»récise toutes les transactions.
Fourni et garanti par la nature, l’or est durable, universel, très-commode, d’un usage très-peu coûteux. 11 faut donner des biens pour l’avoir, mais on reçoit des biens quand on le donne, et en définitive on ne dépense pour l’or que la somme insigniliante des intérêts auxquels on renonce pendant le temps (ju’on le garde. 11 est facile de n’en garder i|u’une faible quantité, grâce aux payements économiques et au commerce des capitaux flottants. Aussi, des provisions monétaires dont la valeur est très-réduite, comparativement à la valeur de l’inventaire général, suffisent au mouvement de toutes les recettes , de toutes les dépenses , de tous les échanges.
Suggéré par la nature, le taux annuel se combine a merveille avec des besoins que les saisons ramènent périodiquement.
I^UNCLUSIUN
L’inventaire général évalué en or devient capital. L’inventaire général futur sera aussi capital; ce ne sera, à vrai dire, que le capital actuel amélioré par le travail.
Le capital présent et le capital futur sont tous les deux divisibles en capitaux, et par l’intervention des deux monnaies évaluantes et payantes l’échange des capitaux présents contre des capitaux futurs est possible, facile, bien calculé, l’équivalence est exacte; on sait ce qu’on fait; un n’est plus tenu de troquer grossièrement, au hasard, par à peu près, ni le présent contre le présent, ni le présent contre le futur, ni le futur contre un autre futur plus éloigné.
La conclusion est :
Qu’étudié dans ses lois, dans ses instruments, dans son application, l’échange est une science, science exacte comme la Mécanique.
Les lois sont : la composition de la valeur par deux éléments, les tantièmes et les masses; la variation de la valeur par la variation des tantièmes et dés masses ; la différence de valeur entre le bien présent et le bien éloigné; la différence progressive entre la valeur du bien présent et la valeur du bien futur.
CllAPlTHE XI,
I^s instruments sont : l’or et le taux annuel.
L’application, c’est l’équivalence que les contractants établissent eux-mêmes entre les biens qu’ils échangent.
Toute science a ses limites : ce qu’on donne vaut autant que ce qu’on reçoit; l’échange n’est pas une répartition.
Malheureusement, ces limites ne sont pas toujours respectées. Zélateurs des lois anciennes, ou promoteurs de lois nouvelles, il y en a qui veulent transformer l’échange, acte libre et simple, en une opération confuse et plus ou moins officielle de partage, qui veulent se mêler aux contractants, peser dans la balance, forcer le bon marché, supprimer ou affaiblir les différences de valeur, arrêter le prix de l’or, .dominer le taux de l’intérêt.
Voie funeste, voie de contrainte où l’on ne peut avancer sans se heurter contre l’impossible, sans se briser contre l’absurde.
Si l’on prescrit de vendre à bénéfice limité, on ne peut moins faire que de garantir les vendeurs contre des pertes illimitées. Il faut vérifier, contrôler, arrêter les comptes de tout le monde, inquisition
CONCLL'ÿlON
insupportable, travail sans lin, inalerielleinent inipossible .
Si, dépassant les prévisions de la bienfaisance, la communauté veut elle-même vendre ou prêter à des prix continuellement inférieurs aux prix naturels, aucun budget ne suffira plus aux charges publiques, l’impôt grossira à l’infini, on aboutira à un déplacement de richesse, à des mutations de cadastre.
Même résultat si on prescrit aux particuliers de céder leurs biens à prix réduits, si on leur défend d’en exiger la valeur intégrale. Les vendeurs livrant toujours jilus qu’ils ne reçoivent et les acheteurs toujours moins, on ne fera qu’intervertir les rôles. Ceux qui possédaient céderont la place à de nouveaux possesseui’s. Mais ce sera a recommencer.
Si on ordonne de vendre à bon marché, on fera renchérir l’or; si on prescrit que l’or soit à bon marché, on fera renchérir tous les autres biens. Toujours contradicion, impuissance.
On ne peut faire (pi’im bien vaille moins qu’il ne vaut, ni (|ue le bien futur vaille dés à présent autant
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que ie bien actuel, ou que le bien éloigné vaille autant que le bien sur place.
On ne peut pas décréter la valeur parce qu’on ne peut pas décréter la comparaison des utilités. La valeur est indomptable.
Que les riches deviennent pauvres on que les pauvres s’enrichissent, l’échange restera toujours ce qu’il est. Riches ou pauvTes, il faudra toujours baser les contrats uniquement sur l’cquivalence des biens qu’on échange, et tenir toujours compte de toutes les circonstances qui composent et modifient la valeur; les tantièmes, les masses, la distance dans l’espace, la distance dans les temps. Quand on donne un bien pour avoir un autre bien, c’est que le bien qu’on reçoit est plus utile que le bien qu’on donne. Chacune des parties le juge ainsi. Les deu.v jugements se font équilibre, l’échange est toujours juste, puisqu’il satisfait deux contradicteurs.
Quels que soient les contrats, ventes, locations, emprunts, honoraires, des deux côtés on se livre des biens qui ont la même valeur. Par le fait c’est toujours de l’or qu’on échange contre de l’or, poids pour poids, et les intéressés tiennent eux-mème la balance.
CÜNCIX'SIÜX
L’écliaiigc se defend liii-mènie sans que ia |>uissance publique ait à intervenir. Les seules lois, la seule tutelle qui lui conviennent sont des formidcs légales pour valider les transactions et des juges pour vider les contestations.
Rendre l'échange toujours plus aisé et plus rapide, l’éraanciper de plus en plus, oui, mais le lél'ormer, non.
L’astronomie révèle les lois du ciel ; songe-t-on à réformer ces lois? on les admire, on les étudie; instruit par elles on mesure le temps et on franchit rOcéan. Plus on connaît les choses qui résistent au libre arbitre, et plus on a d’emjiire sur toutes les autres.
Les lois naturelles de l'écliangc sont justes et immuables. Se révolter contre elles, c’est dépenser à pure perte des forces, des études, des dévouements qui, tournés vers d’autres horizons, opéreraient des réformes urgentes, résoudraient de vrais problèmes, et détruiraient les préjugés auxquels le monde est encore asservi.
Mais l’échange ne sera jamais complètement émancipé, ses principes seront toujours mis en
CHAl'lïRK XI.
cause; le législateur ne cessera jamais de tàlouiier et de se contredire; la lumière sera toujours interceptée tant que la science n’aura [las raison de son ennemi déclaré : l’or siqiposé.
C’est l’or supposé qui lait dire (}ue l’or vrai n’a qu’une valeur imaginaire; qu’on peut, ou se passer de cette monnaie, ou lui faire une concurrence utile, et qu’on peut, les autres prix étant émancipés, gouverner la valeur d’un métal.
C’est l’or supposé qui confond toutes les idées, qui obscurcit toutes les notions. On prétend qu’il est légitime et utile, parce que les lettres de change sont légitimes et utiles, comme s’il y avait la moindre similitude, le moindre rapport entre la lettre de change et le billet de banque ; entre la lettre de change, payement économique, qui fait décroître le tantième monétaire et stérile au profit de la communauté tout entière, et le billet de banque qui laisse intact le tantième monétaire et stérile, qui entre en concurrence avec l’or vrai et le déprécie, au bénéfice exclusif de la banque d’émission et au grand détriment du public.
C’est l’or snp[iose ipii fait croire ([u’il y a des ca-
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CONCU'SION
pilalix ailleurs que dans l’inventaire des biens existants, qu’on peut en créer pour les j)rèter, qu’il convient d’avoir une monnaie de convention, une monnaie nationale, une monnaie extrà-naturelle, une monnaie sans valeur; que par elle et avec elle il peut surgir des distributeurs de crédit.
C’est l’or supposé qui fait considérer l’action du temps, l’intérêt, comme un mal qu’on peut ou supprimer, ou tarifer, ou réduire par d’habiles combinaisons.
C’est l’or supposé, c’est-à-dire la richesse à profusion et sans fin, toujours disponible si la puissance publique le veut ou le permet, qui entretient l’habitude de tout demander, de tout attendre de cette puissance. On pétitionne et on postule contre l i hausse de l’or présent, contre la baisse de l’or fntui', contre l’escompte. On pétitionnera et on postulera contre la mauvaise récolte qui fait renchérir le blé et contre la bonne qui le fait déprécier.
C’est l'or supposé qui autorise et provoque toutes les aberrations, qui attise la discorde entre ce qu’il y a de plus inséparable, le travail et le capital. On parle de monnayer le travail, d’en faire du papier
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liJuciaire, tandis (|n’on ne peut monnayer qu’un bien réel déjà existant, et encore faut-il que ce bien soit propre au service monétaire. On parle d’associer les bras en dehors du capital, comme si c’était avantacomme si c’était possible, comme si l’exemple à suivre n’était pas donné |>ar les grands capitaux. Les plus petites épargnes réunies en société pour un but déterminé peuvent devenir puissantes. Mais l’abdication de la pei’sonne au sein d’une communauté de travail est un sacrifice trop grand et trop rarement rémunéré par le succès. Les masses ont pour elles le nombn! et la discipline. Leur vote fait les législateurs, les codes, les impôts. Par la politique, elles tiennent tout. Pourquoi préférer des chimères?
Aucune erreur n’a jamais été aussi fortunée que l’erreur de la monnaie fiduciaire, de l’or supposé. Klle satisfait les conservateurs, elle séduit les novateurs, elle plaît aux riches, elle sourit aux pauvres. Le charme est général, et, cependant, on se combat à outrance, ici, pour le privilège, là , pour la liberté.
Le privilège est pris en aversion, on s’irrite, on le rend responsable do tout, même du mal qu’il
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ne fait pas et même du bien qu’il ne peut pas faire. On veut le renverser. Cependant l’émission libre a causé partout des désastres. Partout on a fini par décimer 1e droit commun, sacrifice toujours douloureux, mais accepté quelquefois comme un mal moindre. On dirait que l’expérience est moins défavorable pour le monopole que pour l’antimononopole. Qu’importe? Le privilège est odieux, sa disparition promet un soulagement indicible.
Entre les deux systèmes également forts à l’attaque, également faibles à la défense, la lutte est interminable. C’est que l’illusion est des deux côtés, c’est que la vérité est ailleurs. .Mieux vaudrait renoncer d’un commun accord à la fausse toison, mieux vaudrait faire parler ce sphinx de l'or supposé, lui faire dire son secret ; .le ne suis qu’une idole, idole avec le privilège, idole avec la liberté.
En fait d’or supposé, on ne sera dans le vrai que le jour où tout le monde étant libre de l’émettre, personne ne voudra plus l’accepter.
Il appartient à la puissance publique de donner l’exemple. Parfois, l’amélioration des choses humaines ne se fait que par des guerres, des boulever-