PLAN QUE J'AI ADOPTÉ POUR L'EXPOSITION DE CES RECHERCHES
Les faits qui ressortent de mes expériences électro-physiologiques sur le mécanisme de la physionomie en mouvement sont de ceux qui ne peuvent être jugés que par la vue. J'ai répété ces expériences des centaines de fois en présence de nombreux témoins, et toujours elles ont porté la conviction dans les esprits.
Des artistes habiles ont vainement essayé de les représenter; car les contractions provoquées par le courant électrique sont de trop courte durée pour que le dessin ou la peinture puisse
reproduire exactement les ligues expressives qui se développent alors sur la face.
La photographie seule, aussi fidèle que le miroir, pouvait atteindre la perfection désirable; elle m'a permis de composer, d'après nature, un album de figures qui feront, pour ainsi dire, assister mes lecteurs aux expériences électro-physiologiques que j'ai faites sur la face de l'homme.
Un écrivain spirituel, Tupffer, a démontré d'une manière très originale l'existence d'une nouvelle espèce de littérature qu'il a appelée littérature en estampes.
« On peut écrire, dit-il dans son Essai de ta physiognomonie, des histoires avec des chapitres, des lignes, des mots : c'est de la littérature proprement dite. On peut écrire des histoires avec des successions de scènes représentées graphiquement : c'est de la littérature en estampes
» La littérature en estampes a ses avantages propres : elle admet, avec la richesse des détails, une extrême concision relative; car un, deux volumes écrits par Richardson luimême, équivaudraient difficilement, pour dire avec autant de puissance les mêmes choses, à ces dix ou douze planches cVHogarth, qui, sous le titre d'Un mariage à la mode, nous fait assister à la triste destinée et à la misérable fin d'un dissipateur
» Elle a aussi cet avantage propre, d'être d'intuition en quelque sorte, et partant d'une extrême clarté relative. . .
» Enfin il y a bien plus de gens qui regardent que de gens qui lisent. »
Les remarques judicieuses de Tôpffer sont parfaitement applicables au sujet scientifique et artistique dont j'ai à traiter. La vue de figures photographiées, qui représentent, comme la nature, les traits expressifs propres aux muscles interprètes des passions, en apprend mille fois plus que les considérations et les descriptions les plus étendues.
Il me suffirait, pour montrer l'exactitude des propositions neuves et importantes qui ont été exposées dans ces considérations générales, de publier l'album composé de ces photographies électro-physiologiques de la face, avec quelques notes explicatives. Ma tâche serait plus facile; mais la démonstration scientifique de tous les faits mis en lumière palmes expériences m'oblige d'entrer clans des considérations anatomiques et physiologiques qui ne sauraient trouver place dans l'explication des figures d'un album. Ces considérations d'ailleurs seront nécessaires à ceux qui voudront répéter mes expériences ou qui auraient à en faire l'application à la pratique des arts plastiques.
J'ai donc composé un album de figures photographiées d'après nature, destinées à représenter mes expériences électro-physiologiques sur le mécanisme de la physionomie, et, dans l'explication des légendes de ces figures, j'ai résume les principaux faits qui découlent de ces expériences.
Je publierai ensuite un travail dont cet album sera l'atlas. et dans lequel je me propose : 1° d'exposer quelques considérations anatomiques sur chacun des muscles qui concourent à l'expression; 2" de décrire leur action partielle, les
reliefs, les creux, les sillons, les plis, les rides, en un mot les mouvements variables auxquels ils donnent naissance, suivant leur degré de contraction, selon l'âge du sujet et certaines conditions anatomiques; 3 U de démontrer la part qu'ils prennent à telle ou telle expression, soit par leur action partielle, suit par leurs combinaisons diverses; 4° enfin â'vn déduire les lois ou plutôt les règles du mécanisme de la physionomie.
AVERTISSEMENT
Les faits mis en lumière par mes recherches électro-physiologiques sur le mécanisme de la physionomie humaine ont une si grande importance; ils sont, en général, tellement inattendus, ou en opposition avec certains préjugés et l'opinion générale, que la démonstration expérimentale seule peut les l'aire accepter dans la science.
La photographie, aussi fidèle que le miroir, va permettre aux lecteurs d'assister, pour ainsi dire, à mes expériences électro- physiologiques, et de juger la valeur des déductions que j'en ai tirées.
vi AVERTISSEMENT.
Dès 1852, convaincu de l'impossibilité de vulgariser et même de publier ces recherches sans l'aide de la photographie, je me suis adressé à des artistes de talent. Ces premiers essais n'ont pas réussi et ne pouvaient réussir. En photographie, comme en peinture ou en sculpture, on ne rend bien que ce que l'on sent bien. L'art ne réside pas seulement dans une habitude de manipulation. Pour ce qui a trait à mes recherches, il faut, au moyen d'une sage distribution de la lumière, savoir mettre en relief telle ou telle ligne expressive. C'est ce que ne pouvait faire seul l'artiste le plus habile ; il ne comprenait pas les faits physiologiques à démontrer.
J'ai dû, en conséquence, m'initier dans l'art de la photographie.
J'ai photographié moi-même la plupart des figures ou présidé à leur exécution (1), et, afin de ne laisser aucun doute sur l'exactitude des faits qu'elles représentent, j'ai voulu que l'on n'y fit aucune retouche.
(1) M. Adrien Tournachon, photographe dont tout le monde connaît l'habileté, -'i bien voulu me prêter le concours de son talent dans l'exécution de quelques clichés.
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Si, au point de vue photographique, elles laissent quelquefois à désirer, on me tiendra compte, j'espère, des difficultés que présente ce genre d'opérations. Je vais en signaler la principale.
Bien que mon appareil d'induction soit d'une grande précision et approprié à ces expériences électro-physiologiques, il est cependant impossible de maintenir longtemps au même degré de contraction le muscle, dont l'irritabilité , après quelques secondes d'action continue, semble s'affaiblir sous l'influence d'un courant à intermittences très rapprochées. De là vient la nécessité de photographier rapidement les expressions produites par l'expérimentation électro -physiologique.
Or, à l'époque où la plupart de mes clichés ont été obtenus (de 1852 à I806), les appareils photographiques en usage étaient moins perfectionnés qu'aujourd'hui. J'ai dû me servir alors d'objectifs allemands, qui seuls pouvaient opérer avec assez de rapidité. Malheureusement ces appareils produisaient des déformations légères, et manquaient tellement de profondeur, que si, par exemple, l'œil était mis au point, le nez et
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l'oreille n'y étaient plus. Il en est résulté souvent que, s'il me fallait mettre en relief certains traits expressifs et les montrer avec netteté, j'étais forcé de sacrifier les autres, qui, en termes de photographie, étaient fions; ou bien si, dans le but d'obtenir plus d'ensemble, je prenais un point intermédiaire, aucun trait de l'image photographique ne se voyait nettement.
Avec les appareils que nous possédons aujourd'hui , il me serait facile d'éviter ces légères déformations (1). Mais ce serait grand dommage que ces photographies fussent sacrifiées, pour quelques imperfections ; car elles présentent toutes un intérêt scientifique et artistique.
En effet, ces imperfections photographiques ne nuisent pas à la vérité et à la netteté des lignes expressives.
De plus, on remarquera qu'en général la distribution de la lumière est parfaitement harmonisée avec les passions que ces lignes expressives représentent. Ainsi les figures qui peignent les passions sombres, concentriques : l'agression, la
(1) J'opère avec un objectif de M. Dérosier, à court lover, extrêmement rapide et d'une grande profondeur.
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méchanceté, la souffrance, la douleur, la frayeur, la torture mêlée d'effroi, gagnent singulièrement en énergie, sous l'influence du clair-obscur; elles rappellent la manier* 1 de Rembrandt (voyez les figures 18, 20, 60, 65). D'autres figures tirées en plein soleil, la pose devant être très courte, offrent cependant des détails fins, des ombres bien fouillées; ce sont encore des clairs-obscurs, mais à la manière de Ribera ( voyez , entre autres , les figures 22, 40, 41, 42). On trouvera enfin quelques photographies très lumineuses, éclairées d'une manière générale : ce sont surtout celles qui peignent fétonnement, l'ébahissement, l'admiration, la gaieté (voyez les figures 11, 31, 32, 33, 56,57).
Toutes les figures de l'Album sont assez grandes pour que l'on voie très distinctement les lignes expressives : elles sont d'un quart environ de la grandeur naturelle.
Gomme ces détails échappent à une certaine distance, j'ai pensé qu'il était utile, surtout pour l'enseignement, de grandir les tètes qui peuvent servir à la démonstration des principes fondamentaux de la doctrine physionomique que j'ai à
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établir. Ces tètes, grandes à peu près comme nature, sont au nombre de cinquante (1).
L'Album complet se compose de soixante-douze figures photographiées. Elles sont consacrées à l'étude expérimentale des muscles de l'attention (le frontal), de la réflexion {Yorbiculaire palpeur al supérieur), de l'agression (le pyramidal), de la douleur (le sourciller) , de la joie ( le grand zygomatique) , de la bienveillance (Yorbiculaire palpébral inférieur), du mépris (les palpébraux), de la lasciveté (le transverse du nez), de la tristesse (le triangulaire des lèvres), du pleurer (le petit zygomatique et Y élévateur propre de la lèvre supérieure), du pleurnicher (Y élévateur commun de Tuile du nez et de lu lèvre supérieure), enfin des muscles complémentaires de la surprise ou de l'étonnement ( les abaisseurs de lu lèvre inférieure), et complémentaire de la frayeur, de beffroi ( le peuucier ) .
L'étude des muscles de la face dont il m'a été
y\) De 185G à 1 S 3 7 , j'ai obtenu par transparence ces clichés négatifs, d'après des positifs intermédiaires grossis, qui eux-mêmes avaient été laits sur mes négatifs primitifs d'un quart de nature. Je ne sache pas que ce genre de photographie ail été fait avant moi.
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impossible de représenter photographiquement l'action individuelle, sera exposée dans le texte de l'ouvrage. Ils sont d'ailleurs en petit nombre.
J'ai fait connaître sommairement , dans des légendes, les études électro-physiologiques auxquelles les ligures de cet Album sont destinées. Mais la lecture de ces légendes eût été trop aride, si je ne les avais fait suivre de quelques développements qui rappellent les principes démontrés par les faits représentés dans ces ligures, principes qui forment la base de mes recherches sur le mécanisme de la physionomie humaine.