PARTIE ESTHÉTIQUE. — PREMIÈRE SÉRIE
tique, peint maintenant la plus vive douleur. — Serait-elle victime d'une violence? Aurait-elle été arrachée à celui qu'elle aime "? Accablée de désespoir, iinplore-t-elle l'aide de^Dieu ?. . . Telles sont les pensées qui viennent à l'esprit, en regardant cette figure dans son ensemble.
La tête de cette même figure 76, vue isolément (recouvrir les parties situées au-dessous du cou), inspire des sentiments analogues. La sainte extase exprimée par le côté droit de la moitié droite de la face est pure, virginale et d'une grande beauté; c'est celle d'une madone. — La moitié opposée pourrait représenter une Mater dolorosa.
J'avais prouvé surabondamment et expérimentalement, dans un assez grand nombre de figures, que chacun des mouvements du sourcil, surtout ceux du muscle sourcilier (voyez les figures 19, 20, 21, 27, 28 et 29), modifient profondément l'expression de tous les traits de la face; la figure 76 est une démonstration nouvelle et encore plus éclatante de cette importante proposition. Il suffit en effet de changer la direction et le modelé du sourcil, ainsi qu'on le voit sur le sourcil gauche de la figure 76, c'est-à-dire de le rendre sinueux et oblique de dedans en dehors et de haut en bas, et d'en gonfler la tête, pour répandre la douleur sur tous les traits, qui, par leur ensemble, peignaient auparavant le comble du bonheur le plus pur, le plus saint, une extase divine.
Comparant entre elles les figures 75 et 76, il est intéressant d'examiner comment je suis parvenu à leur faire rendre deux nuances ou degrés de la môme passion, de la douleur.
168 MÉCANISME DE LA l'HYSIONOMIE HUMAINE.
La première exprime une douleur résignée ; la seconde, au contraire, montre la plus vive affliction. Chez toutes deux, cependant, le sourcil décrit la même sinuosité, et la tête est également gonflée, les lignes frontales médianes sont semblables (1), et enfin le regard est tourné vers le ciel. C'est la forme de la bouche et des lèvres qui établit une différence entre les expressions de ces deux figures. — Dans la figure 75, en effet, la bouche, la ligne naso-labiale et les commissures labiales sont au repos; ce qui donne à son expression de douleur de la tranquillité, de la résignation et un air de souffrance analogue à celui des figures 20 et 21 . L'abaissement léger des commissures labiales, qui est naturel à mon modèle (voyez son portrait, fig. 1k), ajoute seulement un peu de tristesse à cette expression. — La bouche entr'ouverte, combinée avec la contraction du sourcilier, dans la figure 76, donne un caractère de douleur aiguë à l'expression de la religieuse qui y est représentée. A la voir ainsi clans cette attitude, il me semble l'entendre se lamenter.
La figure 76 prouve que rien ne saurait remplacer, pour l'expression de la douleur, la forme que prend le sourcil sous l'influence du muscle sourcilier. On a cependant essayé quelquefois de peindre cette expression, en conservant et même en augmentant la courbe du sourcil.
(I) Les lignes médianes de la ligure 76 sont moins visibles que dans la ligure 75, parce que l'attitude renversée de la tète en arriére les rend moins apparentes.
Je citerai, comme exemple, la Cléopâtre du Guide, au musée de Florence. Cette reine déchue est représentée au moment où, de désespoir, elle se donne la mort par la piqûre d'un aspic. A la vue de ce beau tableau, (pie tout le monde connaît, on sent que Cléopâtre doit souffrir d'une vive douleur morale et physique; mais loin d'en trouver .les signes sur sa face, on y lit plutôt un bonheur extatique, analogue à celui qui est exprimé sur la moitié droite de la figure 7G. (Pour mieux reconnaître la justesse de cette remarque, on fera bien de regarder isolément la tête de la Cléopâtre.)
.T'ai observé au musée du Capitole (à Rome) une esquisse du môme tableau, où les sourcils, dessinés obliquement, donnent à la Cléopâtre une belle expression de douleur. Pourquoi donc le Guide, à qui l'on attribue cette esquisse, n'a-t-il pas reproduit cette môme expression chez la Cléopâtre de Florence ? L'aurait-il perdue sans pouvoir la retrouver, en finissant son tableau, comme cela lui est arrivé dans son Ecce Homo que j'ai admiré dans la galerie Colona, à Rome? En examinant séparément chacune des moitiés de cette belle figure, on remarque, en effet, une expression de profonde douleur à droite, et un regard extatique du côté opposé.
Encore une remarque critique qui m'est suggérée par la figure 7G. J'ai dit que l'expression douloureuse est incomplète dans la Niobé, et que la tôte de son sourcil devrait être gonflée. Telle est, à tous les âges, l'action du muscle
de la douleur, du sourcilier (voyez toutes les figures consacrées à l'étude de ce muscle), et ce fait est des plus évidents dans le sourcil gauche des figures 75 et 7G. « Niobé, ai-je écrit précédemment (page 125, partie scientifique), eût-elle donc été moins belle, si l'émotion terrible de son âme avait, comme le fait la nature, gonflé la tète de son sourcil oblique, si quelques plis douloureux avaient sillonné la partie médiane de son front?» La réponse à cette question est écrite dans les figures 75 et 76, où l'on voit que ce relief du sourcilier et ces lignes frontales, dessinés par la contraction du muscle de la douleur sur un front bien plus jeune que celui de la Niobé, ne nuisent en rien à la beauté de la physionomie, tout eu rendant celle-ci plus vraie, plus naturelle et plus sympathique (1).
Plusieurs figures de la partie scientifique de l'album ont été déjà consacrées à l'étude du muscle de la lasciveté, le-
(I) Que l'on me permette de renouveler ici une déclaration de principes, en réponse à des objections qui m'ont été adressées à l'occasion d'un essai critique de quelques antiques, cpie j'ai exposé dans la partie scientifique de l'album, essai critique qui n'est qu'une déduction pratique de mes recherches électro-physiologiques.
Les journaux scientifiques ont porté sur mon travail un jugement très favorable ; ils y voient une nouvelle conquête de la physiologie et son heureuse intervention dans le domaine de la psychologie et des arts plastiques, dépendant un des organes les plus éminenls et les plus autorisés de la presse médicale, M. A. Latour, a, dans un article des plus bienveillants d'ailleurs et fort bien écrit, fait quelques réserves sur l'utilité pratique de mes recherches, pour ce qui a trait à l'esthétique. « On reprochera, dit-il, à M. Duchenne de dépouiller l'art de tout idéal, pour le réduire à un réalisme anatomique tout