EMILE BERNARD
JCLECTIQUE dans l'àme, adorant tout ce qui produit sur lui une vive impression, sans ij l'analyser, capable de se laisser toucher par les adieux déchirants de Wotan à Brunnhilde comme par les amours de Roméo et Juliette, admirant Jean-Sébastien Bach, mais se passionnant surtout pour les poètes en musique depuis Beethoven jusqu'à Schumann et préférant, parmi les contemporains, Wagner, \^erdi, Gounod, Saint-Saëns... et tutti quanti, Emile Bernard, avec une nature sans grands dehors, a produit des compositions revêtues d'une grâce et d'une distinction parfaites. Son éclectisme ne va pas jusqu'à aimer la banalité, la trivialité en musique ; il abhorre les platitudes.
Emile Bernard naquit à Marseille le 28 novembre 1843. C'est dans un milieu absolument artistique que ses premières années se sont écoulées. Son père, né à Libourne (Gironde), fut artiste lyrique et se fit entendre à Liège, Lille, Lyon. Marseille ; sa mère, née à Anvers de parents français, s'adonna également à la carrière lyrique et
devint par la suite professeur de chant et de piano. Ajoutons que tous les frères de sa mère furent attachés aux orchestres de l'Opéra, de rOpéra-Comique, de la Société des concerts. Le milieu était donc favorable pour un enfant qui montra de bonne heure les plus heureuses dispositions pour l'art musical. Il faut toutefois faire cette remarque que ce milieu était largement imbu des idées du temps au point de vue de la musique théâtrale et surtout de l'école italienne. Ce fut sa mère, très intelligemment douée pour le professorat, qui lui enseigna les premiers éléments du piano; mais il ne montra pas tout d'abord une grande facilité pour l'étude de cet instrument ni un vif entraînement vers les combinaisons harmoniques. Dès l'âge le plus tendre, il composa de petites pièces pour le clavier dans la forme de Ravina ou de Doehler, qui furent toujours détruites par lui â mesure qu'il avançait en âge. Il se livra aussi à l'étude du violon, ce qui lui servit plus tard à écrire très correctement pour cet instrument. Très enclin au travail, il entra à onze ans environ comme auditeur dans la classe de Marmontel, puis, l'année suivante, à l'examen d'entrée, comme élève dans celle de Laurent. Ayant obtenu le troisième accessit de piano en 1860, puis le premier prix en 1861, il fut reçu successivement dans les classes de Reber et de Clapisson pour l'harmonie, de Reber pour le contrepoint, la fugue et la composition, et enfin de Benoist pour l'orgue. Après avoir enlevé un deuxième prix d'harmonie, un premier accessit de fugue et un premier prix d'orgue, Emile Bernard concourut
sans résultat pour le prix de Rome en 1867; il n'y eut pas de récompense décernée cette année-là.
Sa vie a été celle d'un travailleur et d'un modeste fuyant le monde, recherchant la compagnie d'amis tels que I. Philipp, Sarasate, Bussine, etc., lié également avec nombre de ses conlrères, Saint- Saëns, Massenet, Gounod, Théodore Dubois, G. Fauré, Vincent d'Indy, E. Chabrier, Camille Benoit... Il fait du reste partie de la Société nationale de musique, de la Société des Compositeurs, etc.
Ses fonctions de maître de chapelle ou d'organiste pendant une période d'années déjà fort longue (dix-huit ans), d'abord à Saint- Michel des Batignolles, puis au grand orgue de Saint-Jean- Saint-François, et enfin, depuis i88g, à celui de Notre- Uame-des-Champs ont joué un rôle important dans son existence d'artiste.
Loin d'émettre la prétention que la musique de théâtre est un art secondaire, Emile Bernard s'est porté de préférence vers la musique purement symphonique et la musique de chambre, sans la moindre adjonction de programme. Aussi ne trouve-ton dans son œuvre, qui n'a pas à son actif moins de quarante-cinq numéros et dont les premières pages sérieuses remontent à l'année 1868, aucune composition écrite en vue de la scène. L'exécution de ses principales créations a eu lieu à Paris dans les grands et petits concerts, à Lille, à Angers, au Havre, puis à Londres. Berlin, Dresde, Vienne, Madrid, Bruxelles, Anvers, Genève, où elles ont été favorablement accueillies.
Sarasate, dans ses tournées à l'étranger, a joué
souvent la Suite pour piano et violon, et M^^ Berthe Marx a exécuté également une valse-fantaisie composée spécialement pour elle. Aux Concerts Colonne, M. I. Philipp a fait entendre avec le plus vif succès la Fantaisie pour piano et orchestre (op. 3ii, qui est une œuvre de valeur. Le Trio (op. 3o) pour piano, violon et vdoloncelle est, parmi les compositions écrites en vue de la musique de chambre, une de celles qui portent le plus, — toute de charme et de distinction.
Voici la nomenclature des compositions les plus marquantes :
Op. 5. Six morceaux religieux, voix et orgue Nesle-CoUmet.
» 7. Trois mazurkas pour piano . . . Jefferis, à Londres.
» 8. La CaptiTité de Biibylone, cantate pour
chant et orchestre Mackar.
» 12. Premier impromptu pour piano . Durand-Schœnewerk.
» 14. Prélude et fugue pour piano . . Mackar.
» 20. Préludeet fugue en )k/ min pr orgue Id.
« 23. Première suite pour orchestre, arrangement à quatre mains. . . . Id.
» 24. Fantaisie et fugue en/<l maj . pr orgue Mackar.Ries et Erler, Berlin.
» 25. 5/fl/r/c« (d'apr. Dante), ouv. symph. Mackar.
)) 26. Suite pour orgue en tni majeur. . Xovello, à Londres.
» 27. Romance pr viol, et orch. (ou piano) Mackar.
» 28. Etude et valse pour piano . . . Mackar.Ries et Erler, Berlin.
« 29. Concerto pour violon Ries et Erler, à Berlin.
« 3o. Trio pr piano, violon et violoncelle. Id.
» 3i. Fantaisie pour piano et orchestre. Id.
» 32. Deuxième et troisième impromptus
pour piano Mackar.
» 33. Romance p"" flûte et orch. (ou piano) Id.
» ?4 Suite pour piano et violon ... Id.
» 36. Divertissement p"" instrum. à vent Durand-Schœnewerk.
» 38. Deuxième suite pour orchestre (arrangement à quatre mains; . . . Durdilly et Cie.
Op. 39. Quatre morceaux caractéristiques
à quatre mains Durdilly et Cie.
» 40. Co«c^r^5/H<:Â pour piano et orchestre Id.
(arrangement à deux pianos) ... Id.
» 41. Aria pour alto (ou violoncelle, ou
violon) et piano Id.
» 42. Valse-fantaisie pour piano ... Id.
» 43. Andante et rondo pour violoncelle
et orchestre Id.
» 44. Hymne pour orgue, harpes et orch.
à cordes (arrang. pour deux pianos). Id.
» 45. Trois préludes en forme d'études
pour piano . Id.
Sce'jie de mai (poésie de L. Gallet), chœur à deux voix égales avec piano. Id.
Par son œuvre toujours distingué et éloigné de la banalité, Emile Bernard appartient à cette école française qui a eu pour principaux représentants Gounod, Massenet, Ed. Lalo. Dans la musique de chambre, surtout dans les morceaux pour piano et violon, on distingue une certaine similitude avec le faire de l'auteur du Roi d' Ys. Peutêtre serait-il permis de critiquer la brièveté de la phrase et l'absence d'une couleur bien tranchée. Le mérite n'est pas moins grand ; l'écriture est toujours à louer ; la beauté mélodique de certaines pages, unie à une élévation constante de la pensée, place ce compositeur à un rang fort distingué parmi les musiciens de l'école française contemporaine.