PIERRE DE JELYOTTE
Partout se répand un raffinement d'élégance, une délicatesse de volupté, ce que le temps appelle a la quintessence de l'aimable, le coloris des charmes et des grâces, l'embellissement des fêtes et des amours ».
L'Art du XV II le siècle par E. et J. de Goncourt.
'aime, je vous l'ait dit; savez-vous qui? — Non en vérité; seroit-ce Maurepaire? — Non, c'est Jelyotte. — Jelyotte ! Vous n'y pensez pas, ma sœur, un acteur de l'Opéra! un homme sur qui tout le monde a les yeux et qui ne peut décemment passer pour votre ami ! — Doucement, s'il vous plaît; je vous ai dit que je l'aimois et vous me répondez comme si je vous demandois si je ferois bien de l'aimer. — Cela est vrai; mais vous m'avez dit en même temps que
(i) Seul, parmi les fig'ures présentées dans le présent volume, le portrait de Jelycjtte appartient au xviii'' siècle. Sa présence ici s'explique par le fait que le nom de ce chanteur célèbre a été remis en lumière au xixe siècle par ses compatriotes.
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vous exigiez que je vous rendisse service, et je vous déclare que je ne veux pas être la confidente de AI. Jelyotte, ni servir ses amours. — Vous décidez tout cela un peu légèrement, ma très chère sœur, et je n'aimerois pas à vous entendre deux fois tenir le même langage. Il ne s'agit pas ici du nom de mon amant; c'est moi qu'il s'agit d'obliger; le voulez-vous ou non? — Quant à vous, ma sœur^ je n'aurai jamais rien à vous refuser ; mais il faut... — Fort bien. A présent, dites-moi, Jelyotte n'est-il pas un homme estimable? Tout le monde ne le trouve-t-il pas au-dessus de son état? — Cela est vrai, et cette phrase-là vous condamne ; le monde ne vous pardonnera pas. — Eh! mon enfant, le monde est un sot, et celui qui l'écoute aux dépens de son bonheur l'est encore plus. Bref, Jelyotte arrive ce soir; il faut que vous le logiez dans la chambre bleue, à côté de la mienne. Je me plaindrai, pendant le dîner, du bruit que fait mon mari en sortant le matin pour la chasse ; alors vous m'offrirez de lui donner le petit appartement qui est derrière le mien, je l'accepterai et tout ira bien. — Ah! lui dis-je, si vous n'exigez que cela de moi, à la bonne heure. — Eh! qu'avez-vous donc cru, s'il vous plaît? Vous pouviez vous en rapporter à moi, ma sœur, pour être gûre que je ne vous compromettrois pas. Si un tiers eût été témoin de notre conversation, il aurait trouvé... Ah! je n'ose vous dire, en vérité, qui de nous deux s'est le plus compromise ; n'en parlons plus. »
Cette conversation entre M'"'' de Jully et sa belle-sœur M^^ d'Epinay ne lève-t-elle pas un coin du voile sur les amours de ce xviii^ siècle, dont
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furent les très fidèles peintres Watteau, Fragonard, Boucher, Tocqué, Drouais, Lancret, Pater, Saint- Aubin, Baudouin, Cochin, Moreau-le-Jeune, Eisen et tant d'autres? Les sujets choisis par eux, le dessin et la jolie couleur de leurs toiles ont été en harmonie avec la société galante au milieu de laquelle ils vivaient.
Mme (\q Jully était tombée amoureuse de l'acteur de l'Opéra Jeh'otte, dont les femmes raffolaient, bien qu'il ne fût ni très beau, ni très bien fait, mais qui possédait une voix admirable, pleine, veloutée, sonore, à l'éclat argentin, s'élevant facilement jusqu'aux notes les plus élevées de la haute-contre, et à tel point séduisante, que ses charmantes auditrices de l'Opéra se penchaient hors de leurs loges pour l'applaudir et lui témoigner leur satisfaction.
Jeh'Otte était non seulement un chanteur exquis qui, en dehors de ses créations importantes à l'Opéra, disait les plus jolies chansons, surtout celles de son pays béarnais ou de la Provence, en s'accompagnant sur la guitare, un musicien expert qui refit avec Francueil les récitatifs du Devin du village de Jean-Jacques et composa même une comédie-ballet, Zelisca, — mais encore un homme des plus aimables en société, doué d'un esprit et d'un caractère qui lui attirèrent autant d'amis que son talent lui procura d'admirateurs, très simple, modeste, de nature douce et complaisante (toutes qualités rares chez un comédien), fort bien en cour, ce qui lui permettait de rendre à ses familiers et à ses compatriotes d'importants services et faisait dire, comme nous venons de le voir, à sa
maîtressa M"""^ de Jully » qu'il était un homme estimable et au-dessus de son état (i) ».
M'^e d'Epinay portait ce jugement sur lui : « Une chose m'étonne et je n'y comprends rien. Jelyotte, fameux chanteur de l'Opéra, s'est installé chez M™e de Jully pendant l'hiver dernier ; il a un ton, une aisance à laquelle je ne me fais point. Je sais qu'il y a nombre de bonnes maisons où il est reçu ; mais cela m'est toujours nouveau, et, quand il perd vingt louis au brelan, je suis surprise qu'on les accepte. Il est réellement d'une société fort agréable; il cause bien, il a de grands airs sans être fat, il a un ton au-dessus de son état. Je suis persuadée qu'il le feroit oublier, s'il n'étoit forcé de l'afficher trois fois par semaine. »
C'est à la Chevrette, près de Montmorency (2), propriété de M. et M""^ d'Epinay, qu'avait lieu la conversation reproduite au début de cette étude et extraite des Mémoires de M^^ d'Epinay, qu'on ne saurait trop consulter, ainsi que, du reste, les nombreux mémoires du temps, lorsque l'on veut avoir une perception très nette de cette société mondaine à laquelle donnèrent un relief étonnant des hommes de lettres tels que Jean-Jacques Rousseau, d'Alembert, Diderot, Duclos, Grimm...
(i) Une ombre au tableau! Dans ses Confessions, Jean-Jacques, parlant de Jelyotte, avance qu'il était mielleux et important.
(2) Nul n'ignore que c'est à un quart de lieue du château de la Chevrette, sur les confins de la forêt de Montmorency, que Mme d'Epinay fit construire l'Ermitage pour Jean-Jacques. Cette petite maison fut habitée plus tard par Grétry jusqu'à sa mort, survenue le 24 septembre i8i3.
qui av^aient tous des connaissances assez étendues en musique.
M. d'Epinay, fermier-général, mari volage de Mme d'Epinay, l'auteur des Mémoires, et M. de Francueil, qui fat l'amant de M™^ d'Epinay, étaient également musiciens et amis de Jelyotte.
Duclos, familier du château de la Chevrette, y avait son franc-parler, et c'est avec sa rudesse habituelle qu'il disait à M™^ d'Epinay : « Que faites-vous de Jelyotte à demeure chez vous? Défaites-vous de cela; le rebut d'une duchesse ne peut que donner du ridicule ; je crois qu'il en veut à votre sœur. » Et cette pauvre M'"^ d'Epinay, qui était une sensitive, voyait cet amour se développer entre Jelyotte et sa belle- sœur, alors que l'affection de M, de Francueil pour elle semblait diminuer et lui faisait verser bien des larmes.
Mais, alors que M^^ d'Epinay s'attachait vivement à ceux qu'elle aimait et ne demandait qu'à rester fidèle à M. de Francueil, bien qu'il la délaissât, M™e de JuUy semble en amour désirer plus vitement que vivement (ce sont les expressions même de M'"^ d'Epinay). Nous pourrions ajouter que ses sentiments manquaient de profondeur.
Jelyotte se plaignait de sa coquetterie, qui le rendait d'autant plus malheureux qu'il était plus amoureux que jamais.
Et voici la nouvelle conversation qui s'engage, un beau soir de l'année ijSi, entre M^^^ de Jully et M""= d'Epinay, après un souper auquel assistaient les sœurs de M"^*^ de Jully, M"'^^ de La Corée et Dubois de Courval, cette dernière plus connue
dans les Mémoires de '^l^^ d'Epinay sous le nom de M™« de Versel, puis Jelyotte et le chevalier de V... (I).
Aussitôt après le départ des invités, M^^e de Jully s'adresse à sa belle-sœur :
« J'ai un service à exiger de toi. — Que voulezvous ? — Que tu me débarrasses de Jelyotte. — Comment! — Je ne l'aime plus. — Je vous avois bien prédit que cette liaison ne pouvoit pas durer. — Oh ! tes prédictions n'avoient pas le sens commun, car c'est sa faute et non la mienne. — Cela ne se peut pas, et sûrement... — Non, en vérité, je n'ai point de torts ; est-ce ma faute s'il ne me fait pas jouir de moi? — Comment?— Sans doute! il est si accoutumé à me trouver aimable et jolie, qu'il ne prend plus seulement la peine de me le dire; vous conviendrez, j'espère, que ce n'est pas la peine d'avoir un amant. — Je devrois être faite à votre ton, ma sœur, mais il m'est pourtant toujours nouveau. Quelque plaisir qu'on ait à s'entendre louer par quelqu'un qu'on aime, il suffit que toutes ses actions nous prouvent qu'il nous préfère. — Vous n'}- entendez rien, ma sœur; on ne peut s'empêcher de répéter sans cesse ce qui nous occupe tout entier. Dès l'instant qu'on n'est plus persécuté par ce besoin, on est tiède ; et la tiédeur ne me convient pas. — Si c'est là votre seul motif pour ne plus aimer Jelyotte, vous êtes injuste; il vous aime à la folie, j'en suis sûre. —
(i) Probablement le chevalier de Vergennes, dont la très volage Mmt! de Jully, négligeant Jelyotte, s'était éprise.
Non, non, tu te trompes, il n'en est rien, et, pour l'éviter de pousser plus loin son apologie, je t'avertis que tout est dit, car j'en aime un autre. Tu vas me dire quemon goût pour Jelyotte n'a été qu'un caprice. Eh bien, je l'ai cru sincère, je me suis trompée, voilà tout. Il est certain que l'amour que je ressens actuellement a un caractère bien •différent de celui que j'avois pour Jelyotte. Tous les hommes me paroissent fades, maussades ; il n'en est plus qu'un pour moi dans le monde, cela -est sur. Pour la coquetterie, tu sais que je l'abhorre. Je suis résolue de m'attacher sérieusement à celui que j'aime. »
La très complaisante M™^ d'Epina}' promet de ■catéchiser Jelyotte. Les Mémoires en font encore mention :
(( Hier matin, j'ai vu Jelyotte, et, par tout ce qu'il me dit, je compris que Al™^ deJuUy ne s'étoit pas conduite avec lui de manière à le détacher d'elle; j'ai fait ce que j'ai pu pour le préparer à son malheur, mais il n'a voulu rien entendre. J'ai rendu compte dès le soir à M'^^ de Jully du mauvais succès de mon préambule. »
Finalement, M'"<= de Jully ferma sa porte au pauvre Jelyotte. Sans les Mémoires de AI™*= d'Epinay, cette aventure n'aurait certes pas été connue.
Et, pour clore ces amours de M™e de Jully et de Jelyotte, il nous plaît de faire revivre les portraits de ces deux charmantes mortes, qui portent en elles la grâce délicate des femmes du xviiie siècle et qui, bien qu'appartenant à une autre société,
sont bien sœurs de cette Manon naïvement rouée, aimante, fine, troublante, redoutable, vraiment femme.
Voici d'abord, d'après M™e d'Epinay, le portrait de Mme de Jully :
Elle est grande, très bien faite, plus belle que jolie; elle semble toujours occupée d'elle, de sa figure, de ce qui peut la faire valoir. Sa conversation est rarement suivie ; elle a un air froid et distrait lorsqu'elle parle. Cependant, elle écoute avec attention, et il lui échappe quelquefois des mots qui annonceraient plus d'esprit et de fermeté qu'on ne lui en suppose.
Jean-Jacques nous aidera à tracer la physionomie de madame d'Epinay. Elle était musicienne^ aimable, elle avait de l'esprit, du talent. La nature lui avait donné, avec un tempérament très exigeant, des qualités excellentes pour en régler ou racheter les écarts. Dans une page de ses ConfessionSr Jean-Jacques avoue qu'au physique, madame d'Epinay était un peu sèche, fort blanche et n'avait pas de gorge. Il est même plus indiscret.
Quant à Jelyotte, nous avons dit qu'il n'était ni très beau, ni très bien fait. Nous possédons dans notre collection deux gravures le représentant, l'une de Chatelin, d'après le tableau du peintre Tocqué, l'autre d'Augustin de Saint-Aubin (1771), d'après le dessin de C. N. Cochin fils (1767). Dans la première, la figure est prise de trois quarts ; dans la seconde, elle est de profil. La dissemblance est assez grande pour qu'il soit permis de douter que l'on ait afiaire au même personnage. Les deux estampes sont du reste charmantes, et elles ont
toute la grâce de ces médaillons si finement gravés par les maîtres du xviir' siècle (i).
C'est à ce chanteur qualifié de « divin » au XYiii** siècle que la municipalité de Pau a eu l'heureuse idée d'ériger une statue, œuvre gracieuse du sculpteur Ducuing. L'inauguration a eu lieu le dimanche 17 mars au parc Beaumont, et, à cette occasion, de fort belles fêtes avaient été organisées.
Des artistes éminents de l'Opéra, de l'Opéra- Comique, de la Comédie-Française et de l'Odéon, venus de Paris, prêtèrent leur concours à cette manifestation artistique.
Dans la première partie de cette étude, nous avons détaché du grand livre du xviiP siècle la page galante qui touche à la vie privée de Jelyotte. Dans la seconde, nous donnons les renseignements recueillis sur ses premières années, sa carrière théâtrale, sa retraite et sa mort.
Le i3 avril iji3 (2), Pierre Jelyotte (ou de
(i) Un habitant de Pau, M. Joseph Lochard, posséderait une gravure ancienne d' Allais, représentant le Devin du village. Jelyotte y est figuré assis, ayant en face de lui quatre jeunes filles, dont l'une présente sa main au devin, qui l'examine très attentivement.
(2) Acte de naissance et de baptême de Jéliote à Lasseube : « Pierre, filslegitime.de Joseph de Jéliote et de Magdelaine de Mauco, naquit le i3 avril 1713, a été baptisé le 14 du même mois et an, à la présentation de Jeanne de Casselong par moi, présens les soussignés Jéliote, prés., Descoubct, présent, de Portau. »
Jelyotte) naissait à Lasseube, gros bourg de l'ancien Béarn dépendant du diocèse d'Oloron, Il était fils de Joseph de Jelyotte, fabricant de bas, et de Madeleine de Alauco, fille d'honorables bourgeois adonnés au commerce des laines. La maison natale de Jelyotte, sorte de petite gentilhommière, existe encore aujourd'hui et porte toujours le nom de sa famille.
Dès ses plus jeunes années, le jeune Jelyotte fut enfant de chœur dans l'église de son village natal. Puis, un de ses oncles dans les ordres, attaché à la chapelle de Betharram, lieu de pèlerinage très suivi dans la région, l'emmena avec lui et le plaça dans la maîtrise de cet établissement. Il y resta environ trois ou quatre années, juste le temps nécessaire pour y apprendre les premiers éléments de la musique et pour acquérir en même temps une solide instruction littéraire. Il quitta Betharram pour se rendre à Toulouse, où il remplit une place de chantre à la maîtrise de la cathédrale Saint- Etienne, dont il faisait encore partie en iy3i. Dans ce milieu musical, il se perfectionna dans toutes les branches de l'art, poursuivant brillamment ses études de vocalise et étudiant aussi le clavecin, la guitare, le violoncelle et même la composition.
Le prince de Carignan l'appela en 1733 à Paris, pour remplacer à TOpéra la première hautecontre Tribou (l'Epicurien), qui, fatigué et vieilli, tenait à prendre sa retraite. Suivant l'usage, Jelyotte commença par se faire entendre aux Concerts spirituels. Engagé presque aussitôt après à l'Opéra, il y rempUt les rôles de princes et de ber-
gers pendant un espace de vingt-deux ans, de 1733 à 1755. Son début date du i5 avril 1733, dans la reprise des Fêtes grecques et romaines, paroles de Fuselier, musique de Blamond. Ses appointements furent successivement portés de 1,200 à 3,000 livres. Il recevait en outre 2,000 livres de gratification et 3oo livres de pain et de vin. Il parut, depuis son début, avec le plus vif succès dans les pièces suivantes : l'Empire de l'amour de Brassac (avril 1733), Hippolyte et Aride de Rameau (i^'' octobre 1733), les hides orientales, ballet héroïque de Rameau (25 avril 1735), Castor et Pollux, opéra de Rameau (24 août 1737), Dardanus de Rameau (i3 novembre 1739).
En somme, Jelyotte joua les rôles les plus importants à l'Opéra pendant sa longue carrière théâtrale de 1733 à 1755. Il parut dans les opéras de Lulli repris de son temps, Thésée, Atys, Persée, Armide, etc., et créa ceux des ballets et opéras de Campra, Destouches, Rebel, Francœur, etc.
Le premier rôle d'homme du Temple de la gloire de Rameau lui échut. Cet opéra fut joué le 2 novembre 1745 lors des fêtes données à l'occasion du mariage du Dauphin avec l'infante d'Espagne.
Le 18 octobre 1752, à Fontainebleau, sur le théâtre de la cour, Jelyotte remplissait, dans le Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, le rôle de Colin, alors que Cuvillier et M''^ de Fel jouaient ceux du Devin et de Colette. Dans ses Co;?/"^55/o«5(i),Jèan-Jacques écrit à propos du Devin du village : « Je consentis que Francueil et Je-
(i) « Confessions », tome II, p. 36.
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îyotte fissent un autre récitatif, mais je ne voulus pas m'en mêler ». Le Roi et M^^ de Pompadour assistaient à cette représentation. Le lendemain, Jelyotte adressait à Jean-Jacques, déjà reparti, un billet dans lequel il lui racontait le succès de sa paysannerie et l'enthousiasme du souverain, « qui, toute la journée, ne cessait de chanter, avec la voix la plus fausse de son royaume : « J'ai perdu mon serviteur, j'ai perdu tout mon bonheur ».
Le Petit PropJictc, imprimé en 1753, traite le ténor Jelyotte de « chanteur unique », de o cher enchanteur ».
La première représentation de Titon et l'A urore de Mondonville (g janvier 1753) fut considérée comme décisive dans la guerre des Bouffons. Jelyotte y joua avec Chassé, AI''^' de Fel, Chevalier et Coupée.
Le 19 octobre 1754 fut faite sur le théâtre de la cour, à Fontainebleau, une tentative des plus curieuses. Mondonville, maître de musique de la chapelle du Roi, fut un précurseur du félibrige en donnant devant le Roi une pastorale, Daphnis et Alcimadura, imitée de l'opéra de Frontignan, dont il avait écrit les paroles et la musique ; mais les paroles étaient en patois languedocien. Cet essai obtint, semble-t-il, un succès complet devant ce public d'élite. Il n'en fut pas de même, lorsque, postérieurement, la pièce fut transportée à l'Opéra. Dans sa « Correspondance », Grimm fait remarquer combien le dialecte du Midi, qui se rapproche de l'italien, est plus favorable à la musique que la langue française. Il ajoute que Jelyotte, La Tour et M"e de Fel, étant nés dans les régions méridio-
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nales, étaient aptes a interpréter cette pastorale de Daphnis et Alciniadiira, « ce qui pouvait faire •croire qu'on était transporté sur les rives de la ■Garonne ».
Après avoir écrit des airs variés, intercalé dans divers opéras des morceaux de sa composition, composé beaucoup de chansons dont La Borde fait l'éloge, Jel3^otte avait créé la comédie-ballet 4e Zelisca, sur un libretto de La Noue, qui fut représentée sur le théâtre de Versailles à l'occasion du mariage du Dauphin, père de Louis XVI, •et réussit assez bien. La fable en est quelque peu naïve. Les principaux rôles de Zelisca furent tenus par Chassé, Jelyotte; M"e Le Maure remplit -celui de Zelisca.
Jelyotte quitta l'Opéra le 5 mars 1755 et joua •dans Castor et Polkix ; mais il continua de chanter aux spectacles de la cour jusqu'en novembre 1765. ■Grimm signale que Jelyotte prit congé du théâtre -de la cour le g novembre 1765 dans un acte d'opéra intitulé Erosine^ musique de Berton, paroles de Moncrif, de l'Académie française, lecteur de la Reine.
Le chanteur Legros consola les habitués de l'Opéra de la perte qu'ils avaient faite de Jelyotte, •qui avait été également le professeur de chant des filles de Louis XV et de M'"^ de Pompadour.
C'est bien aux comédiens, aux chanteurs que l'on peut appliquer le Sic transit gloria miindi. Jelyotte se retira en 1775 dans son pays d'origine et vint habiter Estos auprès de sa nièce M""' Pierre de Mauco. A l'exception de quelques
voyages faits à Paris, que les moyens de locomotion, à cette époque, devaient rendre peu facileset dispendieux, l'ancien chanteur adulé de l'Opéra de Paris ne quitta plus guère le lieu choisi pour sa retraite. L'oubli dut succéder peu à peu à la gloire. Il a fallu l'initiative de M. Faisans, maire de Pau, l'activité de la municipalité et des Béarnais pour faire revivre cette figure intéressante du xviii^ siècle. La statue de ]\L Ducuing, symbole du chant, y aura apporté une large contribution.
On a dit que Jelyotte s'était éteint dans un état voisin de la misère. Cela est peu cro3'able ; car il possédait une certaine aisance, qui lui avait permis de procurer du bien-être à sa famille. En outre, il avait obtenu une pension annuelle de quinze cents livres, qui était un revenu assez fort pour l'époque.
Ce qui prouve la notoriété dont il jouissait dans les années de ses succès, ce sont les nombreux portraits qui furent faits de lui par des artistes de la plus haute valeur. Nous avons déjà cité les deux gravures de Chatelin, d'après le célèbre peintre Louis Tocqué, et d'Augustin de Saint- Aubin, d'après Cochin fils, puis la gravure d'Allais, le représentant dans le Devin du village. A l'exposition rétrospective qui eut lieu, au château de Pau, du 24 avril au 3t mai 1891, figurait un portrait de Jelyotte par Louis Tocqué, qui diffère un peu de celui dont nous possédons la gravure. Sur cette toile, le chanteur était représenté de grandeur naturelle, presque de face, en Apollon jouant de la lyre, avec perruque poudrée à queue, retenue par un nœud de velours noir, l'habit de cour en satin surchargé de dentelles et de broderies
d'or et d'argent, avec agrafes de diamants. M'^*' Lamothe d'Incamps, née de Moncla, aurait hérité en Tannée i85j de ce portrait, en sa qualité de cousine de la baronne Théophile de Navailles, née de Mauco.
Jel3'0tte figure encore, debout, chantant en s'accompagnant de la guitare, près de Mozart enfant, touchant du clavecin, dans le tableau d'Ollivier (Michel Barthélémy, 1712-1784) aj^ant pour titre : Le Thé d l'anglaise dans le salon des quatre glaces aiL Temple, avec toute la cour du prince de Conty fiyôô). Ce tableau fut exposé au salon de 1777. ■
Signalons enfin le portrait fait par Coypel et existant au Musée du Louvre.
Et ce ne sont certes pas les seules toiles ou gravures sur lesquelles est représenté notre chanteur.
Jelyotte mourut à Estos le 11 septembre 1797 (I). Il était âgé de quatre-vingt-quatre ans.
(1) Voici l'acte de décès, copié textuellement et sans chanj^ement d'orthographe :
« Ce jourd'huy, douze septembre 1797 (vieux style), an cinquième de la République [et le vingt-six du mois de fructidor] par devant moy Bernard Maury, agent municipal de la commune Destos, élu pour constater les actes de naiceanses, mariages et décès sont comparus en la maison commune le citoyen Jean- Pierre Mauco [assisté] de Jean Gassiou et de Pierre Bordenave de Cardesse, son domestique, tous de la même commune Destos, lesquels mont déclaré que le citoyen Pierre Juliote, natif de la commune de Lasseube, son paren, est mort hier au soir vers cincq heures, dans le domicile du citoyen Mauco, âgé de quatre vingts cincq ans accomplis, et pour m' assurer du dit Descès, je me suis
La maison dans laquelle il naquit existe toujours à Lasseube et se trouve située sur la route de Lacommande. Après avoir appartenu à diverses personnes, elle est aujourd'hui la propriété de M. Lapeyre, négociant à Lasseube.
Le château d'Estos, où il mourut, appelé aussi la maison Mauco, est toujours debout. Après avoir été en la possession de M. Lamothe d'Incamps, elle a été vendue, avec toutes ses dépendances, à M. Pierre Charbonnel, d'Oloron, et elle appartient aujourd'hui à ses enfants.
Dans les Illustrations du Béarn par Lespy, on trouve une petite pièce de vers assez naïve, célébrant les qualités de Jelyotte. Nous la reproduisons à titre de curiosité :
Tous vous savez où est la maison de Navailles, Au village d'Estos, à quatre pas d'ici. Il y a bien soixante ans, il y mourait un voisin, Non pas un Empereur fameux en cent batailles, Ni un prince affublé de crachats, de cordons, , Un Roi pourtant, alors le Roi des chanteurs.
Il était roi à la Cour, à la Ville, au Théâtre, Tout Paris de sa voix était idolâtre.
C'était un roi au cœur tendre et la fleur des bergers. Et Marmontel lui donna le surnom d'Aimable.
sur le cham transporté dans son domicilie et je dressay le présent acte, en présence du citoyen Jean Pierre Mauco, de Jean Gassiou €t Pierre Bordenave qui ont signé avec moy.
» Fait en la maison le dit jour, mois et an que dessus.
» (Interligné à la sixième ligue, je veux dire, assisté.) Constat les mots (le vingt six du mois de fructidor) interlignés.
» Signé : Maury, agent municipal, Mauco, Bordenave, Gassiou. »
Rousseau, tout inquiet et acariâtre qu'il était,
L'aimait par-dessus tout, et l'a beaucoup vanté.
Et Louis Quinze, enfin, ce Roi ennuyé.
Lorsque de la Pompadour il était un peu débarrassé,
Appelait à sa cour son chéri Jéliote,
Pour se faire ravigoter par quelque chansonnette,
Un couplet béarnais, quelque joli refrain.
Tel que celui de la Marion de notre Despourrins.
Navarrot.
(Traduit par Lespy).
Notre conclusion sera brève : Gloire aux Béarnais qui ont remis en lumière la figure attachante de leur compatriote, l'aimable et éminent chanteur Jelyotte !
M'^^ CLOTILDE KLEEBERG
Mélancolique et rieur à la fois, Et si joyeux, que j'ose à peine y croire En écoutant, sur les touches d'ivoire, Chanter vos doigts.
Paul Bourget.
OUCHÉE par la baguette d'une heureuse fée, l'enfance de la charmante virtuose s'est LSffl] passée dans un perpétuel enchantement. Née le 27juin 1866 à Paris, elle révéla dès l'âge de cinq ans des dispositions telles pour l'art musical, que ses parents (i), prévoyant un brillant avenir, n'hésitèrent pas à lui donner un professeur qui l'initia aux premiers principes du piano. Lorsque M™e Emile Réty l'entendit jouer les sonates de Mozart (Clotilde Kleeberg n'avait alors que huit ans et demi), elle témoigna le désir de se charger de parfaire son éducation, disant bien haut que ce serait un véritable crime de ne pas lui faire suivre la carrière musicale. Entrée dans la classe de solfège de
(i) M. Martin Kleeber;^, né à Mayence, était un musicien de goût qui, venu de bonne heure à Paris, se fit naturaliser Français et consacra sa vie aux affaires de bourse.
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M"e Donne, où une médaille lui était décernée en 1875, la jeune Clotilde était reçue l'année suivante dans la classe préparatoire de M™e Réty ; à la fin de la première année, ses travaux étaient couronnés par l'obtention d'une nouvelle médaille. Admise enfin dans la classe de M"»e Massart, elle remportait, dès le début, le premier prix de piano sur vingt-sept concurrentes.
Ses premiers succès, loin de griser la jeune artiste, l'encouragèrent à compléter son bagage musical par l'étude de l'harmonie, du contre-point et de la fugue. Elle ne pouvait faire un meilleur choix qu'en prenant pour conseiller celui qui a tenu pendant si longtemps et si brillamment la classe d'harmonie au Conservatoire, M. Théodore Dubois, successeur de Gounod à l'Institut. Aussi a-t-elle conservé pour lui un véritable attachement.
N'est-ce pas Martial qui, un des premiers, professa son dédain pour les femmes savantes? Sans aspirer à faire partie de la classe des savantes de profession, des bas bleus, que Molière fustigea si gaiement, M™- Kleeberg voulut, en dehors de sa carrière d'artiste, être une femme instruite, sensée, capable de prendre part à toute conversation sérieuse. Rejetant bien loin d'elle la pensée de coiffer sa jolie tète du bonnet de docteur, elle fit ses études littéraires pendant son temps de séjour au Conservatoire et passa avec succès ses examens à l'hôtel de ville, aussi bien pour le français que pour les langues étrangères. Elle acquit ainsi des connaissances honnêtes, dont elle ne tira pas vanité, mais qui donnèrent à son éducation un
complément utile et agréable. L'histoire de la musique, que négligent malheureusement trop souvent les commençants, l'intéressa également, et elle acquit des notions exactes sur la vie des grands maîtres. Et ceci nous remémore une petite anecdote qui vaut d'être citée et peint bien l'ignorance dans laquelle sont tenus les élèves sur une partie si importante de l'instruction musicale. On demandait à une débutante de vouloir bien indiquer les principales compositions de Mendelssohn : « Quelques Lieder et quelques romances sans paroles », répondit-elle. C'est tout ce qu'il fut possible d'obtenir, sur l'œuvre de l'auteur du Songe d'une nuit d'été, de cette jeune fille qui, croyez-le bien, n'est pas une exception. Quant à solliciter d'elle des indications sur la vie du compositeur, il n'y fallut pas songer.
Avouons, sans crainte d'être démenti, que le jeune virtuose est lancé avant tout vers le côté métier; on oublie trop de lui enseigner le côté art. Les cours d'histoire musicale, si intelligemment faits au Conservatoire par M. Bourgault-Ducoudray, sont plutôt suivis par les femmes du monde que par les élèves, qui en tireraient un si grand profit.
Dès sa sortie du Conservatoire, Clotilde Kleeberg, qui n'était alors âgée que de douze ans, se faisait entendre, le 22 décembre 1878, aux Concerts Pasdeloup, où elle exécutait supérieurement le Concerto en ut mineur de Beethoven. Cette audition fut suivie de plusieurs autres dans les années sui-
vantes. Aux Concerts Lamoureux, au Conservatoire, la réussite ne fut pas moindre. Mais les véritables triomphes de la jeune artiste ont été remportés à l'étranger, dans la plupart des grandes villes d'Europe, à Londres, Berlin, Bruxelles, Genève, Hambourg, Vienne, Saint-Pétersbourg, Copenhague, Dresde, Leipzig, Amsterdam... Elle y exécuta successivement les grands concertos de Bach, Beethoven, Chopin, Grieg, Hiller, Mendelssohn, Mozart, Saint-Saëns, Schumann et Weber. Après un concert à Hambourg, où elle joua le Co7icerto en mi bémol de Beethoven, sous la direction d'Hans de Bulow, l'éminent chef d'orchestre lui remettait sa photographie, avec cette dédicace :
A M"*^ Clotilde Kleeberg, la pianiste la plus brillante par sa loyauté de musicienne, souvenir de sympathie admirative de son accompagnateur de Berlin, Hambourg et Brème, Hans de Bulow. 25 février iS88.
Dans les pays si variés où l'a entraînée son cosmopolitisme, la presse a été unanime à faire l'éloge de son talent. Elle serait longue, la liste des articles qui lui ont été consacrés ; il suffira d'en citer quelques extraits pour donner la note exacte de l'enthousiasme qu'elle a provoqué.
En janvier 1892, à Bruxelles, à la suite d'un concert au Cercle artistique, où la jeune artiste se présentait à côté de M»"- Rosa Sucher, le Giiide ■musical la mettait au premier rang des virtuoses actuels du clavier : « Un toucher d'une grande souplesse, d'une légèreté exquise dans le piano, un mécanisme d'une sûreté abolue et d'une limpi-
■dite parfaite ; avec cela, une interprétation musi- •cale faite de grâce et de distinction féminines, telles sont les qualités de cette remarquable artiste, dont le début à Bruxelles a pris les proportions d'un véritable triomphe. M"e Kleeberg a joué de tout un peu : des pièces des grands et petits maîtres du clavier, du Beethoven, du Schumann, du Chopin, du Kirchner et du Moskowski. Et elle a réussi dans tous les genres, dans le sérieux et le profond, dans le léger et le badin, comme dans le rêveur et le lyrique. Saluons en elle une des plus parfaites et des plus charmantes prêtresses que compte l'art présent. »
Le 17 décembre de la même année, on l'entendait au quatrième concert d'abonnement des Concerts classiques de Genève, et voici l'impression du public traduite dans le Journal de Genève du 22 décembre 1892 : «... Les qualités de précision et de finesse qui avaient frappé dans le jeu de M''^ Kleeberg, lors de son début à Genève en 1889-1890, se sont encore développées pendant ces trois dernières années. Il y a dans les exécutions de cette artiste un soin et une netteté, une correction de mesure et une justesse d'expression qui en font des choses absolument achevées. L'interprétation du Concerto en sol de Beethoven a été tout à fait supérieure. Le nuancé des phrases, le perlé des traits — toujours précis, arrondis, mesurés, — la clarté classique du jeu, exempt d'abus de pédale, la main gauche disant nettement son mot lorsqu'elle est en cause, tout cela était la musique même, et, dans le mouvement lent du milieu, M"'" Kleeberg a donné au dialogue si caractéris-
tique du piano avec l'orchestre une poésie véritable... L'exécution d'un Nocturne en si majeur de Chopin a dévoilé la souplesse du talent de M^'^ Kleeberg, qui creuse autant le style desmaîtres qu'elle fouille soigneusement leurs moindres traits... Dans le Caprice sur des airs de ballet' d'Alceste (Saint-Saëns), l'excellente artiste, par son originalité de coloris et de rythme, a pastiché Gluck et son temps non moins habilement que l'adaptateur... »
A Bordeaux, en mars 1893, son succès est aussi vif au Cercle philharmonique qu'à la salle Franklin : « Dans le Concerto en sol majeur de Beethoven, écrivait un des rédacteurs de la Girondey. M^'^ Kleeberg a fait preuve d'une assimilation de style des plus remarquables. Le fini, la netteté, la délicatesse extrême de son jeu et sa manière ravissante de perler et de faire ressortir certains traits ne sauraient être trop loués, trop vantés. Elle sait tirer du piano les eft'ets les plus variés. Dans lespetites pièces de Théodore Dubois, C. Chaminade, A. Rubinstein, Moszkowski et jusque dansce Prélude si ravissant de Frédéric Chopin, ajouté sur les instances vives, pressantes, réitérées d'une salle en délire, quel diamant à mille facettes ! »
En décembre i8g3, elle se fait entendre à la Société libre d'émulation de Liège. Les éloges ne tarissent pas sur la beauté, la variété de son jeu : (( Style impeccable, adorable sonorité, goût exquis, mécanisme irréprochable, telles sont les principales qualités de M''^ Kleeberg, qualités qui cèdent encore le pas devant la couleur charmante de son jeu et la poésie qui s'en dégage ». Et aliàs :
« Dès le début, dans le Concerto italien de J.-S. Bach, elle nous donnait les meilleures garanties : technique serrée, mécanisme parfait et surtout compréhension musicale très approfondie. Les Papillons de Schumann nous ont subitement ouvert les trésors, les délicatesses de son toucher. Et l'excessive finesse de l'interprétation nous a fait valoir cette œuvre délicieuse sous son véritable jour, dans son enchaînement des plus pittoresques. Des Poèmes sylvestres de Théodore Dubois, je ne sais ce qu'il faut le plus admirer de la variété séduisante des épisodes ou du coloris très fin de l'interprétation. Je ne puis guère inventorier cette suite de morceaux, dont la variété et les oppositions ont produit une série d'effets charmants. »
Arrêtons ici la nomenclature des articles dithyrambiques qui lui ont été consacrés. Les revues et les journaux d'Allemagne, d'Autriche, de Russie, d'Angleterre, chantent les mêmes louanges.
Les maîtres contemporains qui ont été ses véritables parrains sont Rubinstein, Gounod, Brahms, Goldmark, Ambroise Thomas, Saint-Saëns, Max Bruch, Hans de Bùlow, Théodore Dubois, Hans Richter. La première fois que Rubinstein l'entendit à Paris, dans une des salles d'études du Conservatoire, elle lui joua deux préludes et une fugue de Jean-Sébastien Bach. Le maître, très satisfait, se contenta de lui dire : « La première fois que je reviendrai à Paris, vous m'en jouerez quatre ». L'année suivante, en entrant dans la classe de M.^" Massart, Rubinstein, reconnaissant
la jeune Clotilde, s'écria : « Voilà mes quatre fugues ! » — Elle lui en exécuta six.
Hans Richter, qui avait fait sa connaissance à Londres dans un salon où elle jouait la Fantaisie chromatique de Bach, fut émerveillé de son talent et la fit engager à la Société philharmonique de Vienne,
Et, de tous ces maîtres d'aujourd'hui qui l'ont encouragée comme des maîtres d'autrefois qu'elle vénère, elle a voulu posséder des souvenirs durables. Son album d'autographes contient les témoignages des sentiments qu'elle inspira aux premiers et les pensées littéraires ou musicales de ceux qui ne sont plus. C'est ainsi que, dans ce recueil, on trouve, en manuscrits, les Fleurs solitaires et la Vallée maudite de Robert Schumann, pièces qui lui ont été offertes par la veuve du maître, comme la première Romance sans paroles de F. Mendelssohn, qui lui fut donnée par la famille du grand compositeur.
*** Tous les dons qui constituent une virtuose et une musicienne remarquables, M™^ Clotilde Kleeberg les possède : mécanisme parfait, pureté dans le style, grâce, finesse, fraîcheur dans l'expression, facilité prodigieuse dans l'exécution des traits les plus ardus, mémoire extraordinaire, verve endiablée. D'une intelligence rare, elle a surtout à son actif une qualité précieuse, celle d'interpréter chaque maître avec le style qui convient à son œuvre. Voyez-la inclinée légèrement sur le clavier avec un laisser aller charmant; elle suit la pensée
de l'auteur; elle cause pour ainsi dire avec lui. Et ce sont des nuances exquises, passant du forte le plus énergique au piano le plus discret, des sousentendus délicieux, qui font venir en pleine lumière les compositions des maîtres.
Dans une séance donnée par elle le ig avril à la salle Erard, nous eûmes la satisfaction de pouvoir juger la belle interprétation qu'elle sut donner des œuvres les plus variées deJ.-S. Bach, Scarlatti, J. Brahms, iMendelssohn, Beethoven, Th. Dubois et Chopin. Son succès fut considérable. Le bel Intermezzo en si bémol mineur (op. 117, no 2) de Johannès Brahms, d'un sentiment si intense, rappelant les plus belles pages du maître de Zwickau, la Filense de Alendelssohn, la superbe Fantaisie chromatique et Fugue de J.-S. Bach, plusieurs pages de Chopin lui valurent des applaudissements sans nombre. Mais le succès prit les proportions d'un véritable triomphe après l'exécution des Poèmes sylvestres, que Théodore Dubois composa spécialement pour elle et qu'on entendait alors pour la première fois. Il est vrai que jamais le maître français n'avait été peut-être mieux inspiré que dans ces tableaux champêtres portant les jolis titres : L Allée solitaire. Les Myrtilles, Les Bîlcherons, Le Banc de mousse, La Sotirce enchantée, Danse rustique. En ces pages, il existe une émotion pénétrante comme dans les numéros i et 4, une puissance véritable comme dans les Bûcherons et une poésie ailée comme dans les numéros 2, 5 et 6. Depuis, les Poèmes sylvestres ont fait le tour de l'Europe avec Mfne Kleeberg.
Il faut également lui avoir entendu interpréter
telles pièces de Robert Schumann, comme les Scènes de la jorêt [W adsccnen) par exemple, pour être sous le charme et saisir jusque dans leurs nuances les plus délicates les beautés de ces petits tableaux parlants, dont le relief est si arrêté au milieu des vicissitudes comparables à celles du kaléidoscope. Quelle mimique gesticulante, troublante, rieuse, émue dans ces scènes spirituelles et poétiques! Dans le Chasseur à V affût, accumulation de la vie sur un épisode unique, où se perçoivent les coups de feu ; dans les Fleurs solitaires, beau Lied printanier, dont la mélodie se perd au loin ; dans le Riant paysage, si gracieusement et si vivement tracé ; dans VOiseau prophète, petite page exotique dans laquelle les notes jetées à la volée donnent la svelte vision de l'oiseau voletant dans les airs; dans V Adieu, laissant entrevoir, avec un attendrissement dégagé de toute banalité, les regrets de la séparation, M™^ Kleeberg donne une vie intense à chaque épisode, une signification à chaque note; les mains sont des plus expressives. Penchée sur le clavier, elle semble respirer le doux parfum des mélodies qui naissent sous ses doigts de fée.
Officier d'académie depuis l'année 1894, la vaillante artiste ne se repose pas sur ses lauriers.
Nous traçons ces lignes dans ce coin poétique des Vosges, aux bords tranquilles du lac de Gérardmer, près desquels celle dont nous évoquons la gracieuse silhouette vient, chaque année, se reposer des fatigues de la vie de virtuose. Dans
•ce milieu alpestre, « les yeux et l'âme font la conversation avec les choses naturelles (i) ». On oublie le reste du monde pour causer avec les vastes forêts, les jolis et frais ruisseaux qui murmurent leurs gaies chansons, les oiseaux dont le ramage est un langage pour celui qui sait l'apprécier, avec tout ce petit monde d'insectes ailés, dont le bourdonnement, sur le midi, forme une pédale contienne sur laquelle s'enlèvent en fusées les gazouillements des fauvettes et des pinsons, avec les beaux et majestueux sapins, dont les hautes cimes agitées par le vent vous envoient l'écho de la vague murmurante. Pays des lacs de Gérardmer, Longemer, Retournemer, avec vos verts miroirs où se reflètent les versants boisés de vos forêts, vous •êtes l'Engadine des Vosges !
Quelle communion avec la nature, quel recueillement dans ces bois séculaires, lorsque la brise cesse ! Une douce et affectueuse quiétude se dégage du silence qui règne en maître et répan,d autour de lui un apaisement. Où trouver mieux ;•' que dans cette région des lacs vosgiens un milieu champêtre capable de détendre les nerfs de l'artiste, du travailleur (2)?
Certes, le lieu est devenu un peu trop à la mode et, tous les ans, de nombreux touristes s'abattent •comme des criquets sur ces belles contrées. Mais il est encore permis de s'isoler.
(i) H. Taine. \otes sur V Angleterre.
(2) Un vieux dicton, en patois vosgien, célèbre ainsi les charmes de Gérardmer : u Se ce n'tet d'Girômoué et co in peu Xancy,
^uô ce que c'serot det Lorraine I
Clotilde Kleeberg a épousé l'éminent sculpteur Samuel, l'auteur du très caractéristique monument élevé dans un square de Bruxelles à TilL Eulenspiegel, personnification de l'humour popu-^ laire dans les Flandres.
Dans ses grands yeux se lisent tout à la fois la mélancolie et la malice; sur ses lèvres voltigent souvent les petits rires moqueurs. C'est qu'en elle se fondent deux races. Fille de parents des bords du Rhin, elle a vu le jour sur les rives de la Seine. Par le caractère, par les préférences artistiques, elle a conservé les tendances allemandes. Disciple avant tout de Bach, Beethoven et Schumann, elle l'est également d'Hegel par son amour de la nature livrée à elle-même. Par l'éducation, elle a emprunté au génie français sa clarté, sa souplesse ;. toute la technique de son jeu dérive bien de l'école de notre Conservatoire. Malicieuse, avons-nous dit? Ecoutez-là se livrer à des imitations absolument comiques en langues les plus variées, et vous serez édifiés sur la flexibilité de cette nature, qui peut passer des gaietés de la chanson drolatique aux sublimités de l'art. Aussi terminerons-nous cette biographie par l'aphorisme si rempli de vérité de Paul-Louis Courier : « Il n'y a de bonnesgens que ceux qui rient! »