INTRODUCTION XV
tous deux le même son, car on ne voit pas pourquoi enfant et triomphants ne seraient pas des rimes admissibles lorsque enfants et faons sont des rimes constamment admises; qu'on se moque de la césure et de rhémistiche, mais non de l'accent tonique ; qu'on se permette certains hiatus lorsqu'ils sont une liaison plutôt qu'un heurt; qu'on se permette aussi, de temps en temps, les vers impairs de neuf, de onze et même de treize pieds, lorsqu'il s'agira d'exprimer une idée inquiète, incertaine, ou indéfinie ; qu'on supprime enfin les difficultés inutiles de la poétique, comme on le fait ailleurs pour celles de l'orthographe, mais de même qu'on doit respecter les lois primordiales de la syntaxe française, qu'on respecte aussi les lois organiques du vers français. Assouphssez-le, spiritualisez-le, mais ne le démembrez pas. Je crois à l'avenir du vers libéré, non du « vers libre ».
Et, d'autre part, si la poésie peut se rapprocher de la musique, elle ne doit pas non plus se confondre avec elle, pas plus qu'elle ne devait se confondre avec la peinture ou sculpture. La musique évoque surtout des sensations ou des sentiments mêlés de sensations : la poésie doit évoquer aussi des idées. La poésie ne s'arrête pas à l'oreille ou aux sens, mais prend le chemin du cœur, de la conscience, de toutes les parties hautes de l'âme. Elle est un art impressionniste et songeur, mais surtout éducateur et idéaliste». Elle est une consolation intime, mais aussi une fonction sociale. Elle est la traduction la plus divine des soucis du philosophe, des inquiétudes du citoyen, des
ICVI INTRODUCTION
ilaîrvoyaiices du prophète, du rates. Si elle est un chant par ses syllabes et ses rythmes, elle est raison par ce qu'elle chante, selon le mot de Lamartine, qui s'y connaissait : (( La poésie sera de la raison chantée )).
Je termine sur ce mot, qui semble définir et saluer l'art du grand poète de demain, mais non avant d'avoir adressé un adieu reconnaissant aux poètes cl'hier et d'aujourd'hui, dans la société desquels j'ai vécu les années que j'ai mises à composer ce livre. Cette société me fut douce et apaisante, à l'heure où dans la cité s'élevaient tant de clameurs de haine. Ceux même d'entre eux qui faisaient ailleurs de la politique militante, dans leurs vers m'enseignaient surtout ce qui élève, et par suite ce qui unit. Tous mettaient autour de moi, non une barrière d'indifférence et d'égo'isme, puisqu'ils me faisaient entendre l'appel de l'homme à l'homme, mais un réseau d'harmonie et de sérénité. Qu'ils soient remerciés pour €ela.
Emile TROLLIET.
/J octobre 1900.