LAMARTINE
La poésie de Lamartine n'étant que sa vie et son âme chantées, pour mieux apprécier le poète, voyons d'abord ce que fut l'homme, trop souvent défiguré par la légende, car la légende a diminué Lamartine au lieu de le grandir. C'est parce qu'on l'exalta d'abord à tort et à travers que plus tard il fut méconnu et presque inconnu. L'excès de la louange provoqua l'erreur de l'injustice ou de Toubli. Il est temps de remplacer le Lamartine conventionnel par le Lamartine réel, et de reconnaître ses faiblesses qui furent la rançon de ses noblesses. Pour être admiré, il n'a besoin que d'être compris, et moins il est surfait, plus il apparaît grand. Grand par ses œuvres, surtout par son âme ; grand par sa poésie écrite, surtout par sa
poésie réalisée. Sa plus belle Harmonie^ ce fut encore son existence. Ses livres ne furent que les pages successives et venues à leur heure de ce poème glorieux que fut sa vie. Il n'a jamais écrit pour écrire, mais pour continuer une émotion ou préparer une action. Il ne fut pas un poète de profession ou un politique de carrière : il fut Lamartine.
Et d'abord, c'est l'enfance rustique et buissonnière à Milly. Là, les buissons étaient des vignes. (( Je suis un cep de nos collines, » dit-il quelque part : et du cep, il eut en effet la résistance et la fécondité, au lieu d'avoir, comme on le croit généralement, une sorte de fragilité molle et anémique. Il y a du flot dans sa poésie, du floi généreux et riche comme le vin de Bourgogne, moins nourrissant que le vin de Bordeaux, mais plus idéaliste, pourrait-on dire. Et, d'autre part, cette poésie ressemble aux horizons où se posèrent ses premiers regards. Elle n'est pas pittoresque, colorée et castillane comme celle d'un Victor Hugo qui naquit à Besançon, « vieille ville espagnole, » et grandit en Espagne ; elle est indolente comme les eaux de la Saône, et vallonnée conniKi les régions du Maçonnais. Victor Hugo a la poésie des sierras, des volcans, dos océans ; Lamartine a la poésie des coteaux, des lacs, des rivières. Et, d'autre part encore, le nid familial de l'enfant était un nid pieux,
abrité par « six anges gardiens » : sa mère et ses cinq sœurs. Sa mère surtout — lisez le Manuscrit de ma Mère — lui fit boire infiniment et salutairement le lait évangclique. Notons ce point : Lamartine est à peu près le seul de nos grands poètes du dixneuvième siècle qui ait connu le foyer chrétien. Aussi, tandis que presque tous les autres seront dans leurs vers des catholiques d'attitude et d'école, lui, sera un chrétien de sentiment et d'inspiration.
Ensuite, ce fut l'adolescence, le séjour au collège de Belley, tenu par des ecclésiastiques. Son atmosphère restait douce et religieuse. Et c'était un bonheur pour lui. Il lui manqua sans doute plus tard d'avoir fait une bonne rhétorique, car il sut trop rarement composer, condenser: il ne savait pas môme renvoyer le meilleur vers à la lîn de la strophe et le trait à la fin de la période. Mais ce qui fit tort à l'artiste profita au poète. Pour avoir vécu ses jeunes années près des autels, il resta plus longtemps jeune de cœur, il garda plus longtemps la virginité de ses désirs et la candeur de sa foi. Plus tard, il pourra connaître les doutes, mais jamais le ricanement. Ses croyances se transformeront, mais la transformation n'aura pas lieu — ce qui est toujours. grave — avant l'âge de la réflexion et par contagion d'impiété. Oui ! sa nature étant donnée, ce fut pour lui une
bonne fortune d'avoir pu échapper à l'internat des lycées qui étaient alors des façons de casernes. Il échappa ainsi à ce fond de brutalité et de sécheresse que laisse souvent après elle l'éducation universitaire, d'ailleurs si honnête et si stoïcienne. Au contraire^ d'avoir été d'abord beaucoup aimé par sa mère et ensuite beaucoup choyé par des prêtres, il amassa pour toute la vie, — avec une légère dose de fatuité — une réserve de charité et de sympathie. On en a fait souvent la remarque : jamais il ne connut une heure de liaine, jamais il n'a prononcé ou écrit une parole d'intolérance.
Puis ce fut la jeunesse oisive et aventureuse, l'âge oij il promène ses passions et ses rêves sous le ciel napolitain ou alpestre. Milly est la première patrie de son imagination : l'Italie et les lacs sont la seconde. Alors une nouvelle source plus intime et plus profonde se mit à sourdre dans son cœur : c'était l'amour. Graziella ne fit que réveiller ou révéler cette source endormie et latente ; mais Elvire rendit à jamais le flot intarissable. Et puisque j'ai nommé les deux femmes qui devaient laisser sur lui une telle auréole de grâce et de poésie, je voudrais rassurer les bonnes âmes qui pleurent encore sur l'abandon de cette pauvre Graziella et sur la mort de cette pauvre Elvire, et qui vont reprochant h Lamartine ou d'avoir été trop froid avec la jeune fille de Sorrente, ou de l'avoir
été trop peu avec la jeune femme du Lac. Graziella. et Elvire, telles du uioins qu'il les a racontées ou chantées, n'ont jamais existé. — Alors c'est un menteur, direz-vous. — Non, c'est un créateur. Et ces deux créations féminines ne vous attendrissent tant (|ue parce qu'il s'est attendri sur elles ; elles n'ont une âme si charmante ou si vibrante que parce qu'il leur a prêté son âme. Tout ce que nous ont appris sur elles les commentateurs — parfois même trop renseignés — prouve assez qu'elles ne furent en réalité ni si originales ni si idéales, mais, à travers ses souvenirs et son imagination, l'amant ou l'ami les a transfigurées. Il y eut un échange entre elles et lui : leur amour le fit poète, mais le sien les fit radieuses.
Et maintenant, c'est l'été, l'époque de la moisson, c'est la récolte du grain longuement et patiemment venu à terme. Car il faut encore remarquer que Lamartine, à l'encontre de tant de nos poètes, ne fut pas très précoce. Ce n'est pas lui qu'on appela et qu'on pouvait appeler « l'enfant sublime. » Il était de ces épis que la nature mûrit plus lentement pour mieux les munir du froment divin.Victor Hugo publia son premier livre de vers à vingt ans : Musset, avant vingt ans ; Lamartine avait atteint la trentaine quand parurent les Méditations. Il ne précipita rien, n'improvisa rien, malgré l'opinion accréditée qui fait de lui un
improvisateur en tout, en poésie, en éloquence, en politique. Qu'on lise sa Correspondance , et l'on trouvera par centaines, dans les lettres de sa jeunesse, des petits vers qui ont préparé les beaux vers. Mais ces rimes d'écolier et d'imitateur, il les a laissées inédites, il n'a voulu publier que des vers dignes de lui et du public, des vers d'homme, venus après l'amour et après la douleur, douleur privée — ou publique.
En effet, Lamartine, comme les poètes de l'antiquité , se soucia de la chose publique , et voulut tenir sa place dans la cité et à la tête des foules. A-t-il été assez raillé et dénigré, son rôle politique? Rêveur! disait-on; et ce rêveur voyait plus clair, même dans les questions d'affaires que les soi-disant hommes pratiques : lisez son discours sur les chemins de fer dont M. Thiers prédisait l'échec et dont Lamartine prophétisait le développement prodigieux. Imprévoyant ! criaiton , et cet imprévoyant écrivait le 10 février 1843, juste cinq ans avant la seconde République : « Dans cinq ans, nous aurons la France ; » cet imprévoyant, dans son discours sur le retour des cendres de Napoléon, disait douze ans avant le second Empire : « En tous cas, que vous le mettiez à Saint-Denis, ou au Panthéon, ou aux Invalides, souvenez-vous d'inscrire sur son monument : A Napoléon seul. Ces trois mots, en attestant que ce
génie militaire n'eut pas d'égal, attesteront en même temps à la France, à l'Europe, au monde, que si cette généreuse nation sait honorer ses grands hommes... olle ne veut pas susciter de cette cendre, ni des prétendants, ni même des imitateurs ; » cet imprévoyant disait quinze ans avant le percement de l'isthme de Suez que les parlementaires refusaient de favoriser : « Vous n'aurez rien empêché ; la nature est plus forte que les misérahles antipathies nationales : l'Europe et les Indes communiqueront en dépit de vous par Suez. » Enfin, ce prétendu utopiste, quand l'unité de l'Italie fut accomplie par nous, prononça le mot célèbre que notre bonne sœur latine devait justifier trente ans plus tard : « Quelle sottise I c'était assez d'une Prusse ! » Sans doute, Lamartine ne fut pas en tout aussi clairvoyant ; il tut plus d'une fois trop fataliste ; il s'est trompé comme d'autres, mais moins que d'autres. Et puis, même lorsqu'il fut imprudent, il fut toujours fermé à l'esprit de secte. — « Où siégerez-vous ? » lui criait-on. — « Au plafond,» répondit-il. C'était dire spirituellement qu'il ne voulait être l'homme d'aucun parti ; et par suite il fut supérieur à tous. Et enfin, à l'automne de sa vie, après dix-huit ans de méditations, il fit son dernier poème : la République.
Puis il tomba.,, et ce fut l'hiver, le crépuscule.
Il avait perdu son éclat, son crédit, sa fortune, tout, sauf sa dignité, car il resta digne, quoi qu'en ait dit la calomnie. C'est parle travail, un travail obstiné et accablant, qu'il voulut échapper à la misère. L'empereur lui fit offrir de sa cassette privée deux millions : il refusa, et le refus fait autant d'honneur au poète que la proposition au prince. Et plus tard, deux ans seulement avant sa mort, quand son outil, son gagne-pain, la plume, lui tomba des mains tout à fait, il accepta la pension qui était non gouvernementale, mais nationale. La nation devait bien ce salaire au pilote qui n'avait pas su « mener sa barque, » comme on dit, mais qui malgré cela, ou mieux, à cause de cela — car la première qualité d'un homme public, c'est le désuitéressement — avait su guider un jour le navire de France, et enchanter pour longtemps sur le fleuve terrestre ces passagers qu'on appelle les hommes.
Le chant lamartinien a trois notes principales :il est élégiaque, religieux, civique. Et je n'ignore pas qu'à cette triple inspiration on a fait un triple reproche, ou plutôt un reproche unique, répété trois fois. Le vague : tel serait le défaut commun aux poésies intimes, aux poésies spiritualistes, aux
poésies sociales. Mais il s'agit de s'entendre. Plus d'une fois, en effet, la langue et la versification de Lamartine sont imprécises, impersonnelles, et môme incolores. Mais si le vague est trop souvent dans le style, il n'est presque jamais dans les sentiments ou les idéos.
Elégiaque, le poète des Méditations exprime des émotions, non confuses, mais immatérielles, ce qui est bien différent. Il estimait que la Muse doit toujours rester idéale, même si le baiser ne le fut pas toujours, que les secrets de la tendresse ne sont pas ceux du public, et que le poète peut ^banter l'amante, mais en la laissant dans son mystère de séduction et de beauté. Il fait de Tamour, non un caprice ou une passion, non un incident ou un accident charnel, mais une communion d'âmes. Elvire n'est point pour lui une esclave ou une idole : elle est une compagne, une sœur, une personne morale. Avant Lamartine, en poésie tout au moins, la femme est tantôt au-dessous du poète, tantôt au-dessus : avec lui, elle devient une égale. La grande invention de Lamartine, c'est d'abord l'amour-harmonie. Et c'est aussi l'amourimmortalité : il est le premier de nos poètes qui ait mis un frisson d'éternité dans l'éphémère toucher des lèvres humaines Et c'est enfin et par suite l'amour-religion. Catl.olique et honnne d'église, Pétrarque voit dans Tamour un péché, une
voie de perdition^ de damnation ; platonicien avant tout, Lamartine y voit une piété, la plus directe ascension vers Dieu. Pour lui, la plus irréfutable preuve d'un Etre supérieur à l'homme, d'un « Etre infaillible et bon, » c'est lamour. « J'aime : il faut que j'espère I »
Poète religieux, Lamartine n'est vague qu'au regard de ceux qui voient surtout dans la religion, des dogmes, des rites, des formules, un ensemble théologique et mathématique ; mais il est la clarté et la vérité même pour ceux qui font de leur religion ^ine prière, une effusion, une consolation, un échange perpétuel avec Dieu, un long regard d'espoir jeté vers le ciel et l'immortalité — voir les Méditations et les Har^rnonies — et puis encore une charité, un apostolat, une trame de bonté et d'humanité — voir Jocelyn — car le christianisme social, dont les meilleurs d'entre-nous se font aujourd'hui les propagateurs, Lariiartine, voilà plus d'un demi-siècle, l'avait professé et défini en vers immortels. Le Dieu de Lamartine n'est pas, en effet, celui de telle ou telle religion positive et fermée : c'est celui de l'Eglise universelle. Ce Dieu a pour temple le monde, le firmament la conscience humaine. Ce Dieu est toujours présent au poète, car son âme et les étoiles le lui « racontent » toujours. Ce Dieu est celui du spiritualisme, mais aussi celui du catholicisme bien
compris, Lamartine élargisssaiit le cadre de la religion où il était né, mais sans le briser.
O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!
Poète civique, Lamartine est encore vague pour bien des gens, pour tous ceux qui ne connaissent que la politi(|ue des politiciens ; mais pour ceux qui comprennent la politique des idées, il est très précis, très clairvoyant, très éloquent. On n'a pas rendu suflisante justice aux poésies liistoriques et huuianitaires de Lamartine. Le style même est ici plein de sobriété, de relief et de vigueur — lisez Bonaparte, Ressolvenir du lac Léman, Utopie, Les Révolutions , etc. Quant à la pensée , elle est d'une élévation et d'une sérénité incomparables, qu'il s'agisse du rapport des citoyens entre eux — Réponse a Némésis — ou du rapport des nations entre elles, — Marseillaise de la paix Les plus beaux vers de Lamartine ne sont peutêtre pas dans les Méditations^ mais dans les Re ciieillements poétiques, pourtant si sévèrement accueillis. Ailleurs, il n'était que poète : là, il est un propliète, un devin, un moderne Orpliée. Là, ajoutant àla noble devise de la Révolution: liberté, égalité, fraternité, un mot (|ui l'expliqut^^ et la justifie : divinité, il rédige le code futur des peuples, qui, pour lui, se résume ainsi : fraternité des liommes sous la paternité de Dieu, car en
politique, comme en tout, Lamartine rejoignant les grands citoyens du monde, les Socrate, les Franklin, les Gladstone, s'est réclamé de Dieu, fut un homme de Dieu.
Il y a quelques années, dans un pèlerinage fait à Saint-Point, nous vîmes une religieuse qui, appartenant au couvent fondé par Mme de Lamartine, avait beaucoup connu le poète, et depuis ne l'avait jamais oublié. Elle nous conta presque en pleurant les charités inépuisables du grand homme vieilli et à la bourse pourtant épuisée, puis ses amertumes, qui lui enlevèrent son sourire sans lui prendre sa bonté, puis les dernières saisons si tristes, enfin les funérailles abandonnées du reste de la France. Pourtant, lorsqu'on sut à Saint-Point que Lamartine était mort à Paris et que le corps allait bientôt revenir au tombeau de famille, tout le village s'émut et décida d'aller en procession et en foule chercher le cercueil jusqu'au village voisin. Mais comme on était encore en hiver — c'était en mars — il faisait un temps horrible : le vent, la neige, la glace, tout rendait les routes impraticables; etla veille du jour où le mort devait arriver, les religieuses se demandaient effrayées comment leurs petites élèves graviraient l'inabordable coteau pour aller au-devant du poète. Mais voici que Je lendemain le soleil se leva radieux, un premier soleil de printemps; les vents étaient partis, les
neiges étaient dissipées, les glaces étaient fondues, et toute la vallée de Saint-Point s'était emplie brusquement d'un sourire qui venait du cieJ. « Alors, nous dit la bonne Sœur, je compris que malgré tout ce qu'on avait dit, celui qui nous revenait était un ami du bon Dieu ! »
Mieux que tous nos fins critiques, une âme simple parlant de Lamartine avait dit le mot juste sur cette grande âme.