‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 12 sur 52 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

Victor Hug^o ne peut passe résigner à la mort. Vous le croyez dans la tombe : illusion ! il fréquente chez les éditeurs, il s'occupe à « lancer » ses volumes de prose ou de vers, il jette au grand jour delà publicité tousses manuscrits encore inédits, toutes les richesses intarissables de ses tiroirs à double fond et de ses malles à triple compartiment. Quand il naquit « ce siècle avait deux ans y>, c'est donc que le poète est dans sa quatre-vingt-dixseptième année. Il atteindra ou dépassera la centaine, soyons-en sûrs; et de même que sur la pierre liminaire du siècle il avait mis son berceau, sur la pierre tombale il met son dernier livre devers... à moins que ce ne soit Tavant-dernier ou même Tanté-pénultième.

Ce livre est intitulé : Les Années funestes, et se compose surtout des poésies politiques écrites pendant tout le second Empire, car si les Châtiments furent achevés en 1853, la matière, aux yeux du proscrit, en restait inépuisable et devait

se prolonger jusqu'en 1870. Les Chatoients^ seconde série^ tel pourrait être le titre des Années funestes. Et la « seconde série », bien entendu, est inférieure à la prenriière, mais sans être indigne d'elle. Si plusieurs de ces poèmes, publiés aujourd'hui pour la première fois, ne semblent pas être des bons jours du poète, quoique datés de la bonne époque, et n'auraient rien perdu à rester dans le secrétaire de M. Paul Meurice, comme un souvenir inviolé du grand ami, la plupart dénotent en effet la maturité et la vigueur du génie, sinon toute son amplitude et toute sa liberté. A défaut du vol de l'aigle, on y retrouve la griffe du lion. Cette publication ne nous réservait aucune surprise, mais aucune déception non plus : et si elle ne change rien à notre jugement d'ensemble sur Victor Hugo, elle peut toutefois nous être une occasion nouvelle de motiver notre admiration et sur certains points de la rectifier, car à chaque page des Années FUNESTES on rccounaît la grande manière du Maître, et aussi ses grandes manies.

Commençons par les manies. Ainsi qu'en un échantillon de choix, elles y sont toutes étalées, toutes d'ailleurs, disons-le tout de suite, n'étant que le grossissement d'une qualité, l'abus d'un procodé éclatant et excellent. Toutes : \ ampli fi cation — voir entre autres les tirades sur le rnois de mai qui chaque année recommence à sourire tandis

qu'Olyinpio contiiuie d'être soinhi'e, el. sur Paris qui s'einbeliittandis que son Dante est banni; ïantit/ièse, — celle des idées, et puis celle des mots, el puis celle des images, et puis celle des noms propres, — toujours et partout merveilleuse en contrastes brillants ou fantasques , lumineux ou cocasses ; et c'est ainsi que le poète ne craint pas de comparer Napoléon III à Socrate — qui l'aurait cru? — Lutèce à Xantippe et l'Idéal à un sergot :

Socrate moustachu, tu fais marcher Xantippe Ferme et droit ; l'Idéal a maintenant pour type Un beau sergent de ville étendu de son long : Phidias n'est qu'un sot auprès du fd à plomb ;

\ apostrophe oratoire^ car si Victor Hugo manqua souvent d'esprit, il ne manqua jamais d'éloquence, en vers tout au moins ; \ appel à r histoire, ce qui est une autre façon d'être orateur, une façon latine {Majores nostri) et l'on sait que Hugo, ce Français, est surtout un Latin,

Où donc est Juvénal ? Gouffre ! où donc est Tacite ?

un Latin , et aussi un Espagnol , car ce qui est bien encore sa marque c'est la violence des couleurs qX q.' ^?>iV intempérance delà personnalité. En signalant dans l'œuvre du poète l'invasion et rhypertropbie du moi, nous touchons à un excès

qui n'est plus spécialement defornje, mais surtout de fr)nd. qui est non seulement faute de goùl, mais faute de tact. Les tics énormes de son stylo tiennent d'abord a l'outrance de son esprit, à la médiocrité de son jugement. Le jugement : tel est le point faihle de Victor Hugo. En fait de jugement; comme il le cède à un Lamartine dont il n'a jamais la sérénité, à un Vigny dont il n'a pas la hauteur ! Par le génie. Hugo est un vaf.es, et par le jugement il n'est qu'un bourgeois. Comme les bourgeois il a encore plus de vanité (jue d'orgueil, et s'il est irrité, c'est qu'il est susceptible : son échafaudage de colère est à base d'amour-propre. Comme la plupart des bourgeois, il est impuissant à sortir de lui-même pour comprendre Tétat dame d'un adversaire, incapable de redresser l'opinion de son propre parti et de rendre justice aux intentions du parti opposé. La nuance lui est chose inconnue. A partir d'un certain moment surtout, il partagea le monde en deux camps absolument séparés et tranchés : d'un côté les démocrates, les révoltés, les exilés, tous héros ; de l'autre, les rois, les prêtres, les fonctionnaires, tous scélérats. Et depuis ce moment-là, il cessa de regarder le monde. Son objectif était rempli: son siège était fait. De là, dans sa vie et son œuvre, une disproportion inouïe entre ses haines et l'objet de ses haines. Napoléon 111, qu'il ne faut certes pas in-

nocenter pourracte de « décembre )), resseiiiblciit-il néanmoins tant que cela à un .• Tibère » ou à un «Cartouche):? Ses généraux^ ses ministres^ avaientils tous uneâniede « galériens »? Tous ses évêques étaient-ils vraiment des « Judas»? tous ses magistrats, des (( Laubardemont »? L'universitaire Nisard avait tout de même plus de goût qu'un (( cuistre j), et le journaliste de V (/nivers plus de verve qu'un « sacristain »)... Pourquoi le poète veutil rivaliser d'invectives et d'outrages avec le polémiste dévot? Quand on écrit les Contemplai loiis et la Légende des siècles^ il ne faut pas ambitionner la gloire des Odeurs de Paris,

Commencer par Homère et finir par « Veuillot » !

triste destinée , regrettable é\ olution de trop de ses poèmes, qui débutent et se déroulent avec la majesté de l'épopée, et puis se terminent — — voir l'ExpiATioN — par un vocabulaire d'injures.

Mais si Victor Hug-o avait dans un coin de son âme les mesquineries et les rancunes d'un homme pris dans la moyenne des hommes, cette àme avait des parties généreuses, des régions splendides. Les petites Revues, et parfois même les grandes, disent trop couramment de Victor Hugo : « Beau génie, mais dans une âme vilaine »; c'est un excès de réaction contre un culte excessif;

après avoir trop encensé le vieillard, c'est trop d'irrévérence devant la tombe. Il est temps que l'équitable postérité commence pour le prince du lyrisme, ô princes de la critique! Lemaîtré et Faguet, vous avez eu raison, voilà quinze ans, de railler les tburiféraires de l'idole; mais aujourd'hui il faut redonner un autre mot d'ordre au troupeau des « snobs » et réapprendre au public le respect du poète.

Car, en définitive, c'était un cœur autant qu'un génie. Ce cœur a connu tous les emportements, mais aussi toutes les grandeurs et toutes les douceurs. Il a battu pour les nobles causes, et vibré aux souffles sublimes. Il fut l'écho de toutes les idées généreuses du siècle.

Mon ame aux mille voix que le Dieu que j'adore Mit au centre de tout comme un écho sonore.

Môme lorsqu'il jouait de la harpe pour laroyauté, Victor Hugo aimait déjà la Liberté; et lorsqu'il rimait pour les trônes, les pauvres et les misérables lui inspiraient déjà des odes et des élégies. Qui mieux que lui a connu la Pitié? Qui mieux que lui a chéri l'Enfant ? C'était un père et un grandpère, trop virtuose peut-être, trop indulgent sans doute, mais en sonnne délicieux, et aux heures de deuil, si sincèrement, si profondément douloureux. Relisons les poésies à sa fille : Pauca meœ.

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