‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 13 sur 52 · MÉDAIH.ONS DE POÈTES 2S · texte numérisé non relu

MÉDAIH.ONS DE POÈTES 2S

Ici la blessure est tellement sainte^ qu'elle exclut (le celte âme toute violence ou discordance. Le révolte devient un résigné ; le père apaise, humanisCj christianise l'homme. La tondje, le foyer, le berceau, sources d'inspiration pour Victor Hugo toujouî's pures et toujours fécondes ; et c'est d'abord à lui qu'il faut appliquer son vers célèbre :

Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.

Et même, ce cœur était tendre. On nie que cet aède de la Gloire soit aussi un peintre de T Amour : c'est oublier qu'elles sont de lui les cantilènes les plus douces et les plus caressantes de la langue française. Demandez à Sarah qui les soupirait si divinement ; et la suavité n'était pas seulement dans la voix, elle était aussi dans les paroles. Spectateurs, rappelons-nous le o^ acte de Hernani; rappelons-nous Doua Sol, et aussi Maria de Neubourg. Lecteurs, souvenons-nous des Feuilles d'automne et des Chants du Crépuscule.

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine, Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli, Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli. . .

C'était une humble église au cintre surbaissé, L'église où nous entrâmes.

Où depuis trois cents ans avaient déjà passé, Et pleuré bien des âmes...

Et tant d'autres mélodies, murmurées à jamais par les bouches humaines, depuis qu'elles s'exhalèrent une première fois du cœur d'un époux ou d'un amant.

Et enfin, c'était un génie. . . incontestable. — Il n'a rien inventé, dit-on; il était pauvre d'idées originales, de conceptions neuves. Ce n'est pas lui, mais Lamartine, qui a découvert la poésie de Tunivers intérieur : ce n'est pas lui, mais Dumas père, qui n inauguré le drame romantique ; c'est Vigny, et non lui, qui le premier a composé des poèmes proprement dits: et Leconte de Lisle ne l'a-t-il pas devancé dans le pèlerinage de Beauté à travers les civilisations mortes ? — Tout cela est assez vrai ; et de tous les Nouveaux-Mondes de la poésie moderne, Victor Hugo semble avoir été l'Améric Vespuce plutôt que le Christophe Colomb.

Mais soyons certains qu'une pareille fortune n'arrive qu'aux inspirés. Il n'a pas trouvé, avant les autres, les sources du Mississipi ou de l'Amazone : mais plus que tout autre, au large fleuve, il puisa largement. Ils n'en rapportèrent qu'un flacon : il en rapporta toute une amphore. Il n'a pas créé de genre ou de forme poétique ; mais pour n'être pas l'inventeur de la tragédie, Sophocle ou Racine manquerait-il de génie ? Il n'eut (jue les idées de son siècle : sans doute : mais Pindare futil lui-même autre chose qu'une àme-écho ; et faut-

il demander au poète d'aVoir en science ou en philosophie des connaissances spéciales, ou au contraire de traduire en images, en sons et en rythmes les idées des spécialistes?

Créateur de rythmes, de sons et d'images, qui le fut au même degré que Victor Hugo? Quelle imagination plus puissante et plus riche que la sienne ? Pendant plus de soixante ans, il égrena au cou de la Muse le collier des métaphores. Quelle boîte à musique, plus somptueuse et plus sonore que son cerveau, où il y avait non seulement un miroir pour les couleurs de la nature, mais une cloche pour les bruits de l'univers. C'est une banalité de redire qu'il fut le monarque du verbe , l'assembleur, l'arrangeur infaillible des mots, et aussi un prodigieux pasteur de strophes, de coupes, de rimes. Versificateur souple et hardi, il poussa la témérité jusqu'à la frontière où elle devient de l'excentricité. Le dépasser, c'est dépasser la mesure permise ; car la mesure, la sûreté, la justesse, la « nuance », qui manquait plus d'une fois à l'homme, au poète même, ne fit jamais défaut à l'artisan du vers. Sa poésie est un art, sans être un jeu, tour de force ou tour de passe-passe^ comme trop souvent chez Vacquerie ou Banville. Et de même il a le vers descriptif, mais sans le borner à la peinture comme les Parnassiens; il a le vers musical, mais sans le limiter à la musique, comme

les Symbolistes. Sa poésie ne devient pas exclusivement une toile pour les yeux ou un chant pour Toreille ; elle reste un langage pour l'âme, une voix intellectuelle et morale oii rendent un son les idées de tous, les sentiments de tous.

Victor Hugo est un poète univernel, et c'est là sa vraie supériorité. Toute la lyre, a-t-il infitulé un de ses volumes : et sa lyre, en effet, a toutes les cordes, depuis les plus belliqueuses jusqu'aux plus pacifiques, depuis la plus âpre jusqu'à la plus clémente, la plus aimante. De n'avoir pas une distinction d'âme trop raffinée, ce bourgeois mieux que tout autre pouvait être le poète du grand siècle de la bourgeoisie ; de n'avoir pas un idéal trop exceptionnel, une poétique trop rare, il devait séduire les simples comme les délicats, la foule comme les gens du métier. D'autres poètes sont plus nobles, plus émouvants ou plus profonds : Lamartine est préféré par les idéalistes, Musset par les passionnés, Leconte de Liste par les pessimistes, Vigny ou Sully Prudhomme par les penseurs ; mais dans son ensemble l'humanité est pour Victor Hugo, et aussi la postérité.

Qu'il se résigne donc à mourir, puisqu'il laisse une fille immortelle : son œuvre.

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