ALFRED DE MUSSET
Alfred de Musset ! Celui-là ne prit aucune part aux affaires de son pays et aux agitations de la politique ; il ne rêva pas^ comme Lamartine. Hugo et Vigny lui-même, le rôle de pilote ou de vigie sur le navire de la République ; il ne fut ni homme d'Etat, ni homme de parti, ni peut-être homme, tellement il resta jeune homme toute sa vie : il fut poète tout simplement. Il publia d'abord des vers qui étonnèrent par la liardiesse du fond et la désinvolture de la forme, ensuite des poésies nouvelles (jui surprirent plus encore par leur intensité de passion et leur pureté de style, puis, ayant accompli sa destinée et rempli sa tâche, il s'en alla dormir sous le saule. Il aima, chanta et passa... ou plutôt demeura, car Tamour, qui le conduisit lentement vers la mort, l'avait mûri soudainement pour l'immortalité.
On proteste aujourd'hui contre ses tendances et son inspiration ; il reste pourtant. On le loue moins ; mais il continue à être lu, à être aimé
surtout. Vainement, à nos fieures de maturité et de santé morales, nous voudrions écarter de nous ce malade et cet enfant ; quelque chose en nous plaide pour lui : notre propre jeunesse et nos propres vingt ans, d'autant plus chers s'ils sont déjà loin dans le passé. Vainement les esthètes du rythme qui pullulent sur la place de Paris dédaignent cet éphèbe de génie ; il a pour lui tous ceux qui lisent sans prévention, avec leur cœur, et même avec leur goût Rejeté des cénacles et par les mandarins, il est adopté, sinon dans les classes^ du moins parmi les classiques ; et il le mérite par sa langue si nette, si vive, si française, puisée dès le berceau au cœur môme de la France.
Alfred de Musset naquit en effet à Paris et son génie dénote le Parisien, le citadin. Vous chercheriez en vain dans ses premiers vers l'inspiration de la montagne ou de la mer : sa poésie, alors du moins, n'a rien des lacs, comme celle de Lamartine, rien de l'océan, comme celle de Victor Hugo. Avant d'être un grand poète, — celui de la seconde manière, — Musset fut un poète fringant, et brillant. Comme on l'a dit, il est le seul poète du xix"" siècle qui ait eu de l'esprit en vers. Cet esprit, il le trouvait non seulement autour de lui, sur le boulevard, mais au foyer, pourrait-on dire. C'était un héritage de famille. Son aïeul maternel avait écrit des petits vers jaillissants et gais, à la façon du
xviii^ siècle. Son père môme, M. de Musset-Pathay, avait cultivé dans le jardin des muses la fleur du badinage. Faut-il s'étonner après cela qu'Alfred de Musset, qui devait un jour écrire les vers les plus douloureux de la langue française, ait débuté dans la poésie et la célébrité par cette gaminerie illustre : La Ballade à la Lune ?
Le gamin de talent fut admis aux réunions romantiques tenues généralement chez Nodier, sous la présidence de Victor Hugo. Longtemps après, en de jolies stances, Musset rappelait ainsi son adoption dans le cénacle :
Alors dans la grande boutique
Romantique, Chacun avait, maître ou garçon,
Sa chanson ;
Hugo portait déjà dans l'âme
Notre-Dame, Et commençait à s'occuper
D'y grimper;
Sainte-Beuve faisait dans l'ombre,
Douce et sombre.
Pour un œil noir, un blanc bonnet, Un sonnet.
Et moi, de cet honneur insigne.
Trop indigne.
Enfant par hasard adopté
Et gâté...
« Enfant gâté )), tel, en effet, il apparaît d'abord, gâte par les hommes qui l'aimaient, par les femmes qui l'adoraient, surtout par la nature qui Tavait fait, non seulement poète, mais séduisant. Par sa figure et son allure, il ressemblait à ses vers : ce qui n'arrive pas toujours aux faiseurs de vers. Souple et élégant, il eut toujours en lui quelque chose du page ou du dandy. Parmi tous ces romantiques aux cheveux sombres, il était « l'enfant aux blonds cheveux ». Et même, quand la passion l'eut ravagé et pâli, il perdit la fleur de ses joues et le sourire de son visage, mais il garda le je ne sais quoi qui est le charme. Lamartine était beau, Vigny était fier, Victor Hugo était puissant : Musset, lui, était charmant. Le premier avait une tête et un profil de gentilhomme orateur, fait pour dominer et séduire les foules ; le second avait le front d'un penseur ; le troisième avait l'encolure d'un taureau ou d'un lion ; Alfred de Musset avait cette physionomie qui fait dire d'abord : C'est un poète... ou c'est un amant.
Il était l'un et l'autre. Il commença par les amours légers et finit par le grand amour. Quel fut l'objet de cet amour-là, quelles en furent les péripéties, le rayonnant début et le dénouement morne, on le sait, je dirais même, on le sait trop, si cette passion n'avait été sauvée de toute banalité, par sa véhémence et sa poésie même.
Poésie avant, poésie pendant, et môme, et surtout, poésie apn>s : souvenons-nous des Nuits, C'est pour cela qu'on a pu écrire plusieurs fois Lui et Elle ou Elle et Lui^ sans jamais lasser ou rassasier le lecteur ; car il faut taire complètement ces terribles aventures du cœur, ou, si Ton en parle, il faut dire toute la vérité. Les grandes passions veulent le grand silence ou le grand jour ; elles ne sont jamais trahies que par les demi-confidences et les fausses explications. Et puisque les deux héros ou les deux victimes , George Sand et Alfred de Musset, ont parlé les premiers, ils ont donné au public non seulement le désir, mais le droit de voir et de savoir. Et, station par station, la postérité suivra toujours avec intérêt et pitié, dans leur voyage d'amour, les douloureux pèlerins de Fontainebleau et de Venise.
De ces voyages-là, on ne revient que par une de ces trois routes : la mort, la folie... ou le génie. Seulement la troisième n'est pas à la portée de tous. Musset était de ces rares privilégiés qui ont le choix entre les trois chemins. Il n'eut pas assez de courage et de volonté pour se décider complètement. Il parut d'abord prendre franchement la coupe consolatrice que lui tendait la Muse, et l'on sait qu'il y but à flots la poésie, et quelle poésie ! Puis brusquement, à trente ans juste, il brisa la coupe et prit le yerre, le verre banal et fatal où il
buvait l'oubli, c'est-à-dire la prochaine folie ou la mort prochaine. Et pendant dix-sept ans, il se traîna, sans rien produire, ou à peu près rien, vers l'heure du repos, et son dernier mot fut : « Dormir!... enfin je vais dormir. » Alfred de Musset est décédé dans sa quarante-septième année ; mais le poète en lui est bien mort à trente ans. Et maintenant comment le juger ?
Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice. Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié.
(( Pleurs de pitié, » en effet, c'est ce qu'on lui doit d'abord. Il ne faut pas peser ces âmesdà à la balance commune. Il devait, sans doute, une rançon à la morale bourgeoise ; mais puisque, vivant, il l'a payée; mort, il est quitte envers elle. Il a assez souffert pour être pardonné, et cette souffrance s'est répandue en vers assez déchirants el assez éloquents, pour être admiré. Oui ! il eut le tort de ne pas faire en ses vers une place suffisante au devoir, à la justice, à la patrie, aux inquiétudes morales, sociales et et auxangoisses. et c'est par cettelacune qu'il est si au-dessous de Lamartine et de Victor Hugo, et qu'en définitive, [il ne peut plus être tenu pour leur émule ; il eut le tort de ne jamais poursuivre sur cette terre que le plaisir de l'amour à travers l'amour des plaisirs, de vivre le roman-
tisnie tandis que les autres se contentaient de l'écrire — (Musset était un classique de goût, mais si jamais homme eut le romantisme dans l'àme et dans la chair, c'est lui) — il eut le toi't surtout de chercher comme son don Juan « un diamant » dans « un puits, >> et les ivresses célestes dans les flacons vulgaires :
Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait Tivresse?
Il importe beaucoup au contraire. Mais si Musset s'est trompé, son cœur du moins était sincère et vrai, vierge de toute hypocrisie. Le « diamant c'était son cœur. » Il a mené la vie fausse, mais, contre cette vie, ce cœur a protesté en cris vibrants et inoubliables. Il valait mieux que cette jeunesse dorée du second Empire qui allait prônant ses vers et qui méritait bien cette apostrophe de Lamartine : « Alfred de Musset naquit : il volait plus haut que toi, car il avait des ailes pour s'élancer... Il badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. Il est remonté de cette perversion par le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, jeunesse, tu y es restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies, pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple... toi qui ne t'es pas môme donné la fatigue d'aller jeter une feuille de rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux
de Téternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une de tes joies. »
En effet, combien y eut-il d'assistants aux obsèques d'Alfred de Musset? On a compté : vingt-sept en tout. Où étaient donc tous ses joyeux et bruyants admirateurs ? Ils avaient déserté. Mais à peine cet isolé fut-il dans la tombe que les cœurs lui revinrent en foule : il les gardera.