ALFRED DE VIGNY
Dans une de ses préfaces, Alfred de Vigny écrit : « On éprouve un grand charme à remonter par la pensée jusqu'aux temps antiques : c'est peut-être le même qui entraine un vieillard à se rappeler ses premières années d'abord, puis le cours entier de sa vie. » Ne pourrail-on pas dire que c'est un peu ce môme charme qui invite notre siècle, vieillard douloureux et désenchanté, à se rappeler les brillantes et enthousiastes années de sa jeunesse, qui, sans être encore pour lui les « temps antiques )), sont toutefois déjà le passé? En son hiver, et tout près de la tombe, il se reprend d'amour pour les grands écrivains qui naquirent autour de son berceau, qui ravirent son printemps, et dont la vie, les œuvres et la gloire remplirent son été et se prolongèrent jusqu'au seuil de son automne. Chateaubriand, Michelet, George Sand, Lamennais, ne furent jamais tant goûtés et moins discutés ; et pour s'en tenir aux
poètes. Lamartine et Vigny, dont la réputation semblait un moment flécliner, ont remonté très haut dans l'opinion-. Vigny surtout, le moins populaire des romantiques, est peut-être celui d'entre eux qui estaujourdliui le plus estimé, sinon par le grand public, du moins dans le monde intellectuel et philosophique.
La célèbre «trinité » lyrique: Lamartine, Hugo. Musset, se complétant d'un nom . est devenue un quatuor. Et. à vrai dire, s'il est permis de porter un jugement sur une époque définitivement close,^ et s'il n'est pas toujours imprudent de proposer un classement quelconque, le quatuor romantique pourrait bien, au xx^ siècle, se décomposer en deux, groupes, l'un tout à fait supérieur avec Lamartine^ et Victor Hugo, et l'autre quelque peu inférieur au premier, et constitué par les deux Alfred,: Vigny et Musset. Alfred de Musset a encore pour, lui — quoi qu'en puissent penser les cénacles — : la majorité des lecteurs : mais Alfred de Vigny en> a, je crois, l'élite : et c'est ainsi que se fait la com-i pensation, et que ces deux gém'es si différents, aboutissent à deux gloires à peu près égales.
Si Vigny est aujourd'hui le préféré des cri-, tiques et des artistes, cela tient surtout h deux, causes, à son pessimisme et à son symbolisme.: Expliquer pourquoi il fut pessimiste, et en quoi il"* fut symboliste, c'est marquer et atteindre dans ce]
qu'elles ont d'essentiel l'inspiration et la forme de sa poésie.
De tous les romantiques. Vigny est le plus triste, et même le seul triste. C'est qu'en effet l'époque était jeune, ardente et croyante 5 par là môme, plutôt optimiste que pessimiste. Nous savons î-)ien que le désespoir de René était surtout une attitude. Le fameux « mal du siècle » fut tré^ factice et très imaginaire. Il n'effleura aucunement ces deux grands hommes d'action, Lamartine et Victor Hugo ; et si le poète de la Confession d'un enfant du siècle en fut touché, il ne perdit jamais complètement sa veine légère et parisienne ; et même lorsqu'il n'avait plus son génie, il avait encore son esprit. Vigny manquait absolument de verve, d'ironie et de gaieté. Il était né grave et désolé. En vain écrit-il dans le Journal d'un poète : « La sévérité un peu froide et un peu sombre de mon caractère n'était pas native. Elle m'a été donnée par la vie. » Un pessimisme acquis ou subi ne serait pas aussi sincère et aussi durable que le sien. Le fleuve de mélancolie peut aller s'élargissant avec la vie, mais lorsqu'il est si profond, c'est que la source en est au berceau.
Toutefois, s'il ne faut point prendre à la lettre la réflexion du poète, il faut en tenir compte, et si le pessimisme d'Alfred de Vigny me semble originel, je reconnais qu'il fut admirablement entre-
tenu par les circonstances où vécut l'homme et les idées où se complut le penseur.
Soldat sous la Restauration, c'est-à-dire au moment où le soldat ne se battait plus. Vigny ne trouvait dans la vie des camps aucun dérivatif à sa tristesse, aucun aliment à son rêve de grandeur et d'idéal. Dans les garnisons, il fut solitaire et concentré. Ce goût de l'isolement et de la misanthropie, développé par la carrière militaire qu'il suivit d'abord, le fut f^ncore par la carrière poétique, où, de son vivant, il n'obtint guère que des succès d'estime, et par la carrière théâtrale, où il rencontra surtout des échecs, et enfin par la carrière politique, qu'il voulut aborder, et qui se ferma brutalement devant lui. Les électeurs de la Charente lui préférèrent le premier venu, et se gardèrent bien de l'enlever à ses nobles études. Ences raisons occasionnelles d'amertume, s'ajoutaient encore et des blessures passionnelles devinées à travers son œuvre, et ce que j'appellerai la grande blessure philosophique, haquelle saigne à travers tous ses poèmes.
Blessures de cœur. Elles furent, sans qu'on piiisse dire précisément ce (ju'elles furent, car Vigny, le plus discret des romantiques, n'était familiei* avec pei'sonne, pas môme avec la Muse. Bien phrs encore qu'Elvire, Dalila et Eva l'cstent mysléi'ienses ; el leur nom. leur biographie, leur
personnalité échappent en partie à la sagacité des critiqnes les plus récents, pourtant très avertis, tels que M. Paléologue ou M. Dorison. Mais si la passion est contenue chez Alfred de Vigny, elle apparaît d'autant plus sincère et profonde. Sa poésie austère a des coins attendris et des dessous hrûlants. Un grand amour se cache sous les vers suaves de la Maison du Berger, et môme sous les vers irrités de la Colère de Sa?7ison, Si le poète a peur de la femme « enfant malade », c'est qu'il a souffert d'elle et par elle. Capacité d'amour, et aussi capacité de pitié — songeons à Eloa, cette perle poétique , ce joyau de miséricorde — n'ont pas manqué à Vigny, pourtant le plus abstrait et le plus cérébral de nos grands romantiques. Dans un ouvrage qui n'a pas été livré à la publicité — Histoire d'une âme, par M. Georges Lachaud — il nous a été donné de lire des lettres inédites d'Alfred de Vigny, lesquelles sont une preuve nouvelle qu'au don redoutable de la tristesse il unissait, plus qu'on ne le croit, le don charmant de la tendresse. En 1855, il écrit sur l'aurore une page exquisement crépusculaire : (( Savez-vous rien de plus triste que l'affreuse aurore, si pâle quand je l'ai vue tant de fois tomber sur mes yeux fatigués... Comme elle apporte avec elle l'humidité et le frisson du matin, les rosées malsaines et glaciales ! Que de fois je lui ai
fermé les rideaux les plus sombres avec indignation, en rallumant les bougies qui ne prennent pas comme elle un air de gaieté indifférente. Elles sont un peu mélancoliques comme la vie, et se consument lentement comme nous. Je les ai là en ce moment, et je me trouve plus à Taise avec elles, après minuit, qu'à la lueur du jour bruyant, pour causer avec vous, enfant chérie^ que j'ai vue au berceau, et qui ne devriez jamais souffrir. »
Blessure philosophique. Alfred de Vi^ny est le seul des romantiques qui ne soit pas déiste. Pour lui, le ciel est vide ou tout au moins muet. On connaît la strophe finale du Mont des Oliviers :
Le juste opposera le dédain à l'absence,
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité.
Que nous sommes loin de la triple et confiante inspiration du Crucifix, de la Prière pour tous y de V Espoir en Dieu ! Stoïcien parmi tous ces chrétiens' Vigny écarte de ces lèvres amères le miel des résignations et des oraisons évangéliques.
Les autres romantiques se consolaient aussi par la plainte, la confidence. En confiant leur mal à d'autres hommes, ils l'oubliaient à moitié. Vigny n'est ni plaintif ni expansif. Il ne se soulage ni par l'élégie lacrymatoire ni par la tirade oratoire.
(( Souffre et meurs saus parler, » telle est la conclusion de la Mort du Loup^ et cette conclusion semble avoir pour le poète la force d'une doctrine, d'une devise, de telle sorte qu'à ces vers où manquait la divine rosée de la prière, manque aussi l'humaine rosée des larmes.
Enfin, les romantiques, dans leurs souffrances, avaient une consolatrice toujours présente et toujours disponible : la Nature. Tous auraient pu prendre à leur compte ce vers de l'un d'entre eux :
Mais la Nature est là qui t'invite et qui t'aime.
Tous, hormis Alfred de Vigny, qui voit dans la Nature, non une mère, mais une marâtre. Fatale et superbe, elle ignore ou dédaigne les revendications ou les bénédictions des hommes. Devant les misères de l'homme, elle aussi est sourde ou aveugle, indifférente et lointaine. Loin de la Nature, loin des hommes, loin de Dieu, comment Alfred de Vigny n'aurait-il point versé dans le pessimisme où l'inclinait déjà son naturel?
Cependant, son pessimisme ne va pas jusqu'au nihilisme. Il croit à quelque chose, à beaucoup de nobles choses. Il croit à l'honneur, son guide^ son maître. Il croit à la grandeur de la Pensée, certain
Que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées.
Il croit à l'avenir de la Science; et dans la chaîne des poètes scientifiques, n'est-il pas l'anneau principal qui relie André Chénier à Sully Prudhomnie? li croit au règne de l'Esprit et à l'aristocratie de rintellis^ence :
J'ai mis sur le cuiiier doré du gentilhomme Une plume de fer qui n'est pas sans beauté
Il croit enfin au rôle du poète dans la société, à la mission du génie dansThumanité. Mais ce sacerdoce utile aax autres est funeste à qui en est revêtu. Chatterton est acculé au suicide. Moïse meurt dans le désenchantement. L'élu du Sinaïest aussi un élu de la tristesse. Ce que M"'^ de Staël disait de la gloire, Vigny l'aurait volontiers appliqué au génie qui lui aussi est « le deuil éclatant du bonheur ».
Nous voyons à peu près maintenant pourquoi Alfred de Vigny était pessimiste : en quoi était-il symboliste? En cela qu'il exprimait ses sentiments et ses pensées, non directement sous forme élégiaque ou lyrique, mais de façon voilée sous forme allégorique ou épique. Ses amours, au lieu de rester des souvenirs tout subjectifs, deviennent des créations surtout objectives. Eva n'est pas telle ou telle femme, c'est la Femme. 11 ne chante pas la Pitié dans une ode, mais il la personnifie dans Eloa. Et de même son Moïse personnifie cette idée
que le génie est une prédestination au malheur ; sa Bouteille à la mei\ cette autre idée que Télixir divin c'est la Science. La Mort dit Loup symbolise la mort du stoïcien , comme la Maison du Berger symbolise la vie du poète, ce pèlerin des hauteurs, logeant dans les maisons roulantes de ridéal. L'idée, chez la plupart des poètes romantiqueSj se transpose en mélodie, en hymne ; chez Vigny^elle se transpose en symbole, en poème. De ce genre de poème court, savant, évoluant autour d'un concept primordial et central, il est, du reste, l'inventeur, comme il a soin de le faire remarquer dans la Pre/(^/^ee de ses premiers poèmes. <( Le seul mérite qu'on n'ait jamais disputé à ces compositions . c'est d'avoir devancé en France toutes celles de ce genre^ dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique .. Dans cette route d'innovations, l'auteur se mit en marche bien jeune, mais le premier. »
Pour son symbolisme et son pessimisme, Alfred de Vigny devait être aimé des nouvelles écoles poétiques et philosophiques, dont le défaut est l'obscurité et dont le mérite est la recherche, l'inquiétude. Cet ami des bougies persistantes, cet ennemi de l'aurore devait plaire à ce sombre crépuscule du siècle. Et d'autre part, cet artiste sobre, subtil et délicat devait être goûté par quiconque a
le sentiment de l'art. Mais, aura-t-il jamais pour lui le gros des lecteurs? J'en doute. C'est qu'il a la distinction, l'émotion, la passion même, mais sans avoir la simplicité, la cordialité, un large et naturel jaillissement de poésie^ un large et facile courant d'humanité. Dans son Journal d'un Poète, on trouve cette fîère profession de foi : « Les animaux lâches vont en troupes. Le lion marche seul au désert. Qu'ainsi marche toujours le poète. » Erreur superbe, mais erreur: ]e poète ne doit pas rêver dans un désert, ou dans une a tour d'ivoire » . Dans la vie, il ne doit pas marcher seul, mais escorté des souffrances de tous et des sympathies de tous, pour consoler les unes et se consoler avec les autres.