LA GENERATION PARNASSIENNE
LECONTE DE USEE
Dans le Luxeinbourg^ qui devient décidément le jardin des poètes, on a inauguré l'autre jour la statue de Leconte de Lisle. C'était le dimanche, 10 juillet, par un brillant midi, peut-être reconnaissant pour celui qui avait si magnifiquement chanté « Midi, roi des étés. » Ne manquaient donc à la fête, ni le soleil, « l'Archer resplendissant » tant aimé du poète, ni les disciples fidèles, pieusement groupés une dernière fois autour du maître, ni tous les artistes du vers, ceux qui, sans l'avoir intimement coudu, l'avaienl ardemment admiré, comme le plus parfait traducteur du Beau ; ni les savants des écoles et des académies, venus pour rendre un dernier honmiage au plus érudit des poètes. Mais derrière ces trois groupes d'assistants on aurait vainement cherché le grand public : il était absent, ou, devant le piédestal de celui
(1/ Œuvres poétiques : Poèmes barbares ; Poèmes antiques ; Poèmes Tragiques, 3 vol. Ed. elzévirienne. — Lemerre.
qu'on avait décoré du nom d' « Impassible, » passait impassible lui-même. Ainsi, même après sa mort, Leconte de Lisle était fêté des initiés et restait ignoré des simples : et c'était doublement justice, car il avait par toute son œuvre, mérité le culte des uns et l'indifférence des autres.
Le culte des uns, et d'abord de ses disciples, le bataillon sacré des parnassiens. Si jamais un poète fut mis au monde et créé tout exprès pour être un cbef d'école, ce fut sans doute Malherbe ou Victor Hugo, mais encore plus que ces deux-là, Leconte de Lisle. Malherbe a commencé par « ronsardiser » et crut à une autre école avant d'imposer la sienne. Quant à Hugo, il avait ses moments de détente, de familiarité, où le lion devenait un bourgeois. Mais l'aigle du Parnasse restait toujours un aristocrate, et quoique bon ou tendre, ne cessait pas d'être fier et solitaire. Hugo n'était pas plus âgé que les autres romantiques, tandis que des parjiassiens, Leconte de Lisle était séparé non seulement par son caractère mais par son âge. Et puis, une naissatice exotique — il était né comme on sait à l'île Bourbon, — une pauvreté noblement supportée, u[\(} gloire d'autant plus intense qu'elle était moins étendue, le goût des hautes pensées autant que des hautes attitudes, tout enfin semblait réuni en Leconte de Lisle poui- qu'il apparut, sinon comme l'idéal du poète, du moins
comme l'idéal du maître. Il ne faut donc pas s'étonner que, le jour de l'inauguration, tant de pièces de vers aient été dites. Le radieux portelyre a été célébré par cinq ou six porte-cithare. (( H l'est trop! » ont dit les reporters, et pourtant c'était h peine assez pour la sincère et profonde admiration des disciples. Parmi eux se trouvait un émule plutôt qu'un élève, mais celui-là môme — c'était SuUy-Prudhomme — se sentait aussi modeste que les autres, en présence du chef.
Et le chef fut encore heureux de compter au nombre de ses amis tous les amis de la Beauté. Qui, mieux que lui, leur en donnala révélation, l'émotion, le frisson? Ne fut-il pas son poète, ou plutôt son prêtre? Lui, debout et impie devant tous les autels, devant ceux de la Beauté, ne s'estil pas incliné et n'a-t-il pas incliné les univers ?
Elle seule survit, immuable, éternelle, La mort peut disperser les univers tremblants. Mais la Beauté flamboie, et tout renaît en elle. Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs.
Poèmes antiques (Hijpathie)
Et quels vers plus harmonieux que les siens ont jamais chanté l'harmonie ? et non seulement l'harmonie des a midis, » mais celle des aurores, des soirs, des nuits :
Mais le ciel, dénouant ses larges draperies.
Faisait aux flots dorés un lit de pierreries,
Et la lune, inclinant son urne à l'horizon,
Epanchait ses lueurs d'opale au noir gazon
Les lotus entr ouvraient sur les eaux murmurantes,
Plus larges dans la nuit, leurs coupes transparentes,
L'arôme des rosiers dans l'air pur dilaté
Retombait plus chargé de molle volupté.
Poèmes antiques iBhdcjaiHth
Dire que sa poésie est « sculpturale, » c'est en marquer le caractère dominant, mais non tous les caractères. Elle a souvent aussi la erràce fine et frêle. Elle est plus d'une fois, non plastique et dure, mais rêveuse et chantante, tête des oreilles autant que des yeux. Ce sculpteur est aussi un musicien ; ce marmoréen est encore un élvséen :
Les abeilles sortaient des ruches naturelles Et par essaims vibraient au soleil matinal : Et, livrant le trésor de leurs corolles frêles, Chaque fleur répandait sa goutte de cristal.
Et le ciel descendait dans les claires rosées, Dans la montagne bleue au loin étincelait; Un mol encens fumait des plantes arrosées, Vers la sainte nature à qui mon cœur parlait..
O fraîcheur des forêts, sérénité première, O vents qui caressiez les feuillages chanteurs. Fontaine aux flots heureux où jouait la lu mière, Eden épanoui sur les vertes hauteurs î
Salut, o douce paix ! et vous, pures haleines, Et vous qui (îcscendiez (hi ciel et des rameaux,
Repos du cœur, oubli de la joie et des peines, Salut, ô sanctuaire interdit à nos maux.
Poèmes barbares [La Fontaine aux lianes).
Qui ne sent les caresses paci(i(|iies de ces strophes virgHiennes et plus que lamarfiniennes? Et tandis qu'ici Leconte de Lisie est un Lamartine achevé^ ailleurs, il est un Hugo presque supérieur. Le début de la Conscie?ice y^\\{-'\\, pour l'allure mouvementée et grandiose, ces strophes de Qaïn :
Ils s'en venaient de la montagne et de la plaine, Du fond des sombres bois et du désert sans fin, Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin. Suant, échevelés, soufflant leur rude haleine Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim
C'est ainsi qu'ils rentraient, l'ours velu des cavernes A l'épaule, ou le cerf ou le lion sanglant. Et les femmes marchaient, géantes, d'un pas lent. Sous les vases d'airain qu'emplit l'eau des citernes, Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc.
Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes. Les seins droits, le col haut, dans la sérénité Terrible de la force et de la liberté, Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité.
Poèmes barbares
C'est bion l'élan de l'épopée, mais avec les coupes multipliées et inégales du drame. La pé-
riode s'avance rythmique sans être symétrique, puissante sans être rigide, majestueuse sans être massive. Blocs de marbre, les poèmes de Leconte de Lisle, mais blocs maniés, animés et assouplis par le plus merveilleux des artistes.
Et cet artiste était d'autre part le plus sincère des savants : ce qui lui assurait une troisième catégorie d'admirateurs. Tous les orientalistcb. les hellénistes, les médiévistes, tous ceux qui étudiaient ou enseignaient les religions de l'Inde, les philosophies delà Grèce, les légendes de la Scandinavie, tous ceux-là étaient ravis de retrouver dans la poésie de Leconte de Lisle l'objet même de leurs travaux.
Admirable matière à mettre en vers français.
Les noms barbares qui écartaient le lecteur profane les retenaient au contraire, puisque c'étaient pour eux d'intimes et de vieilles connaissances. Leurs oreilles en étaient d'autant plus charmées que celles du vulgum pecus en étaient blessées. Bien plus, dans cette épopée du passé ils retrouvaient non seulement des vocables antiques mais l'âme des civilisations disparues et diverses. Et ces vers, interprètes fidèles et avertis, leur paraissaient tour à tour mystérieux comme le Septentrion, sombres comme le Moyen-x\ge, luxuriants connue l'Inde et lumineux comme la Grèce.
Et sans doute ce n'était pas la (jrèce entière qui revivait-hi : c'était l'époque homérique ou l'époque alexandrine plutôt que l'époque athénienne. Dans cette revue hellénique manquait le plus souvent — il faut le constater — la subtile et spiritualiste xlthénes ; dans ce long rayonnement^ faisait défaut le rire d'Aristophane ou le sourire de Socrate. C'était la Grèce des temples et des musées plutôt que celle des agoras et des âmes ; mais enfin c'était tout de même Hellas, puisque c'était la Beauté.
Ainsi^ pour Leconte de Liste, s'explique la fervente admiration des divers groupes d'initiés. Mais pourquoi la foule des simples — je ne dis pas des ignorants, des illettrés, ceux-là ne comptant pas dans l'espèce — est-elle restée plus froide, autour de l'œuvre comme autour de la statue ? Serait-ce parce que le poète est lui-même froid? Aurait-il mérité Tépithète d' « Impassible? » Eh bien, non, il ne l'a pas méritée. Sans doute, dans le fameux sonnet des Montreurs^ il se défend de faire, à la façon des romantiques, montre et marché de ses plaies intimes. Mais il n'étale pas ses souffrances, on les devine pourtant, et d'autant plus profondes qu'elles sont plus voilées.
Souffrances d'ordre universel. La somme de douleurs amassée sur les hommes a pesé sur son âme. Sur elle ont coulé lourdes et brûlantes les
larmes clos choses et les larmes des cœurs.
Une plainte est au fond de ia rumeur des nuits,
Lamentation large et souffrance inconnue
Qui monte de la terre et roule dans la nue ;
Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,
Mais efïacé toujours par le soupir humain.
Sombre douleur de Thomme, ô voix triste et profonde,
Plus forte que les bruits innombrables du monde,
Cri de l'ame, sanglot du cœur supplicié,
Qui t'entend sans frémir d'amour et de pitié?
Poésies antiques [Bhagavat).
Souffrances personnelles môme, car cette poésie est au fond moins impersonnelle et moins objective qu'on ne l'a prétendu. Pas de confidence directe, sans doute, pas de nom de femme, même poétisé, pas d'Eva ou d'Elvire : et pourtant son œuvre évoque çà et là une chère figure moins imprécise qu'inoubliée. — Elle fut l'adoration de sa jeunesse, l'odorante fleur de son printemps, ineffable lotus, « impérissable parfum » : et maintenant elle repose là-bas, dans sa tombe, an bord de la grève natale : et pour le poète avec le regret du pays se confond le regret de la bien-aimée. De là dans les Poèmes barbares ces inspirations d'une infinie douceur et d'une tristesse infinie : la « Fontaine aux lianes, » le « Manchy, » le o Colibri : » de là dans les Poèmes tragiques les vers suivants d'une pndi(|ue, mais pénétrante émotion:
O chère Vision, toi qui répands encore, De la plage lointaine où tu dors à jamais, Comme un mélancolique et doux reflet d'aurore Au fond d'un cœur obscur et glacé désormais !
Les ans n'ont pas pesé sur ta grâce immortelle, La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté : Il te revoit, avec tes yeux divins, et telle Que tu lui souriais en un monde enchanté !
Mais quand il s'en ira dans le muet mystère Où tout ce qui vécut demeure enseveli.
Qui saura que ton âme a fleuri sur la terre, O doux rêve, promis à l'infaillible oubli?
Poèmes tragiques {U Illusion suprême).
Ce n'est donc point par impassibilité que Loconte (le Lisle tient les cœurs à distance : par quoi, alors? par son archaïsme, par son attitude, et surtout par sa philosophie.
Il ne faut certes pas lui reprocher d'avoir, à la suite des savants, pénétré dans des régions jusquelà inconnues des versificateurs, et découvert à sa façon une nouvelle Amérique. Il a bien fait de s'inspirer des découvertes de la science moderne, d'autant plus que c'était tout de môme un moyen d'être de son temps : il eut raison d'enrichir et de rajeunir la vieille poésie française au robuste et vivant contact des végétations vierges et des floraisons neuves : mais était-il absolument utile de la hérisser de tant de noms épineux, rug-ueux, à
la fois rares et barbares^ auprès desquels celui de Childebrand paraît une banalité et une mélodie ? Majo7^ e longinquo 7'everentia. Sans doute ; mais ce respect devient de l'effroi, et le lecteur salue en reculant et en fermant le livre, quand se dressent à rhémistiche les Lakçmana, les Açvatha, les Néférou-Ra, les Kymathoé, les Kymatolège. etc., etc. Tout le monde ne peut pas être de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Devait-on, pour atteindre l'imagination, commencer par déchirer ou désorienter l'oreille ? Et sur ce point n'obéit-on pas — aux exigences du sujet, je le veux bien — mais aussi au parti-pris d'une école exclusive, d'un Parnasse dédaigneux ?
Et certainement la valeur d'une œuvre, surtout d'une œuvre en vers, ne se mesure pas au nombre des lecteurs : mais le dédain n'est pas non plus un sûr indice de supériorité. Cette attitude hautaine et méprisante de Leconte de Lisle est au contraire une faiblesse, et prouverait que chez lui Tâme n'égalait pas le génie. L'orgueil admissible, admirable, si l'on veut, pour un chef d'école, est contestable pour un poète. Il tue la sympathie qui fut la source de tant de beaux vers humains. Des souffrances de l'humanité, Leconte de Lisle souffre, nous l'avons dit : mais ce tourment au lieu d'aboutir à plus de bonté et à plus de justice, comme chez Lamartine, Hugo, ou Sully-Prud-
lioniïne, se résout en amerlume et en blasphème. On a dit (|ue son Qaïn était un chef-d'œuvre. Œuvre superbe en effet, mais aux pieds d'argile. On a comparé ce Qaïn à Prométhée : quelle différence pourtant entre \ii héros d'EschyJe et cehii de Leconte de fjisle ! Prométhée se révolte contre une notoire iniquité ; Qaïn se révolte pour se révolter^ et reproche à Dieu une injustice douteuse. L'un est le bienfaiteur de ses jeunes frères, les hommes ; l'autre, de son jeune frère Abel est le meurtrier. Il essaie bien de rejeter le crime sur la divinité, mais s'il n'est pas complètement criminel, il n'est pas un juste non plus et ne peut parler au nom du droit ; il n'est pas un sauveur, et ne peut parler au nom de l'humanité. L'auteur laisse entendre que c'est grâce à lui que TArche a surnagé sur les flots du déluge. Je me défie d'une Arche, dont le plancher a une tache de sang, et d'un monde fondé sur un assassinat. L'admiration qu'on veut nous arracher pour Qaïn reposerait sur un sophisme de la conscience. Et justement, la Conscience de Victor Hugo me semble d'une inspiration plus droite et plus loyale ; et, si l'on compare les deux pièces, non plus dans leur facture, mais dans leur vérité morale, combien le poète déiste me parait reprendre tout son avantage sur le poète négateur !
Car la philosophie de Leconte de Lisle — et
c'est là surtout qu'est l'argile allié à tant d'or pur, à tant de diamants authentiques — est celle de la négation universelle. Ce poète ne croit pas à un Dieu personnel, bien entendu, mais pas même au divin, pas même à l'idéal, pas môme à l'humanité. Lucrèce, lui au moins, restait un enthousiaste du progrès humain, de la raison humaine. Pas d'enthousiasme chez Leconte de Lisle, morne et désespéré à perpétuité. Alfred de Vigny saluait tout au moins le « Dieu des idées » : Leconte de Lisle ne salue que le Néant. La Beauté même, son unique et chère idole, n'est que l'apparence successive de formes éphémères. 11 l'adore, mais finit par douter de son éternité.
Qu'est-ce que tout cela, qui n'est pas éternel?
s'écrie-t-il avec un scepticisme poignant où perce d'ailleurs un tragique désir d'immortalité.
Soit! la poussière Iiumaine, en proie au temps rapide, Ses voluptés, ses pleurs, ses combats, ses remords, Les dieux qu'elle a conçus et l'univers stupidc, Ne valent pas la paix impassible des morts...
Poèmes tr.\giques {L'Illusion suprême).
Et toi, divine Mort, où tout rentre et s efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoile; Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace. Et rends-nous le repos que la vie a troublé !
Poèmes antiques (Dics irœ).
La Mort, tel est le dernier mot, le vœu final de cette poésie : et voilà pourquoi la majorité des hommes continuera à se détourner d'elle, car, nécessairement, les hommes en majorité vont à la Vie. Je ne demandais pas à cette poésie de respecter la superstition : je l'applaudis au contraire d'avoir su, à travers 1 âge bihlique ou le moyen âge, dénoncer et traquer l'imbécile et atroce fanatisme ; mais je lui en veux de professer une doctrine de désenchantement et de mort.
Leconte de Liste, aède d'une incomparable maîtrise, d'une splendide imagination, d'une émotion comprimée, sans être éteinte, d'une large et somptueuse envergure, regardait très loin vers les Pinde et les Himalaya, mais ne regardait pas vers le firmament. Son étincelante prunelle retombait sans cesse du côté de la terre, du limon, du néant. — Pourquoi donc le sculpteur a-t-il mis le buste du poète sous la tutelle d'une Muse, projetant deux grandes ailes droit vers le ciel, et tendant une palme à l'auteur des Poèmes barbares?,,. Laissez la palme, mais tranchez les ailes.