‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 17 sur 52 · SULLY PRUDHOMME · texte numérisé non relu

SULLY PRUDHOMME

Je t invoque, ô Chénier ! pour juge et pour modèle. Apprends-moi — car je doute encor si je trahis, Patriote, mon art, ou chanteur, mon pays, — Qu'à ces deux grands amours on peut être fidèle ;

Que la cause du beau n'est jamais désertée Par le culte du vrai pour le règne du bien ; Qu'on peut être à la fois poète et citoyen Et fondateur, Orphée, Amphion etTyrtée.

O Maître ! tour à tour si tendre et si robuste. Rassure, aide, et défends, par ton grand souvenir. Quiconque sur ta tombe ose rêver d'unir Le laurier du poète à la palme du juste.

La Justice (Epilogue).

Beaux vers, et surtout vers sig-nificatifs où le poète, en invoquant Cliénier, évoque en môme temps son propre idéal. Sully Prudhommcen vou-

(1) Œuvres poétiques, publiées chez Lenierre, 5 volumes.-- Edition eizévirienne.

lant dépeindre son «modèle » se définit d'abord et surtout lui-môme. Chénier était un « patriote ))5un «juste "5 il était « robuste n mais était-il « tendre »? Il a composé la mélodieuse /e^^/^e Captive : eùt-il écrit les Chaînes, les Yeux, V Agonie, la Voie /(2c^e>5autantde perles qui sont surtout des larmes? C'est que Sully Prudhomme, tout en étant un héritier, est avant tout lui-même. Il n'appartient complètement ni à la lignée des poètes scientifiques, ni au cortège des poètes élégiaques. Comme tous les vrais poètes, on ne p^^ut l'enfermer dans aucune école et dans l'école parnassienne moins que dans toute autre. L'appeler toujours l'auteur du Vase brisé, c'est ignorer ses poèmes philosophiques ; mais le classer 'au Parnasse, entre un Catulle Mendès et un Armand Silvestre. c'est ignorer son cœur.

Ce n'est pas que le chantre de la Vie intérieure ait au même degré tous les dons du poète. Il a plus de finesse que de puissance, plus de sobriété que d'éclat, plus de sensibilité que d'imagination. Chez lui, l'expression reste inférieure à la conception; et ses vers réalisés ne valent pas ses poèmes rêvés. Lui-même ne le reconnait-il pas, et dès la première stance de son premier volume:

Le meilleur demeure en moi-même, Mes vrais vers ne seront pas lus.

Et ne s'écrie-t-il pas ailleurs :

Bienheureux les fous dont l'idée Prend le solide éclat des corps.

C'est que la poésie de Sully Prudhomme est en effet peu sculpturale ; et sauf en quelques courtes et délicieuses mélopées. Ton peut dire rnénie qu'elle est peu musicale. Elle évoque plus d'idées et de sentiments que de formes et de sons. Ses images — d'ailleurs souvent charmantes et jamais banales — sont en quelque sorte spiritualisées :

Où mon ame épelait l'amour, Et ma prunelle la lumière...

Mais je déplirais lentement

Mon âme vierge et ma paupière...

ou SI elles ne sont pas idéales, elles sont scientifiques comme dénonçant l'ancien élève de l'Ecole Polytechnique. Le triangle, la balance, le trapèze, l'alambic lui dictent tour à tour des comparaisons ingénieuses, mais quelque peu froides. L'appareil du chimiste, du géomètre ou du physicien fait apparition dans ses vers, tandis que dans les vers d'un Lamartine ou d'un Victor Hugo entrait et rayonnait toute la riante et brillante nature.

Il faut que l'essayeur et la pierre de touche Le vouloir et la vie, en aient éprouvé l'or !. . .

D'autres font prévaloir librement la justice Qui tient une balance et non pas un niveau

D'autre part, la poésie de Sully Prudhonime est peu oratoire. Et c'est pour cela encore que, très goûtée de l'élite, elle demeure à demi inaccessible au grand public^ ou au public encore jeune, toujours captivé par les beautés d'apparat et les éclats de voix. Pour ma part — et cet aveu ne prouve pas la précocité de mon goût — je n'ai vraiment aimé Sully Prudhomme qu'à la deuxième ou troisième lecture, et vers la trentième année. Il est vrai que, m'ayant une fois pris, il m'a gardé, tandis que d'autres... Pourquoi il m'a grardé? Je le dirai tout à l'heure. Mais si donc il ne fut pas d'abord un de mes poètes préférés, s'il ne fut et ne sera jamais un des favoris de la foule, c'est que le plus souvent il est privé ou se prive de la tirade éloquente et de la strophe empanachée. Le panache du Cid, A.' Hernani,,. ou de Cyrano, voilà ce qui manque à la Justice et au Bonheur. Le cimier oratoire est un héritage latin, espagnol ou gascon, qui depuis trois siècles bientôt, brille au front — au front étoile ou non — des poètes de France : Sully Prudhomme a l'étoile, mais sans avoir le cimier, tandis que certains autres, un Hérédia, un Richepin — pour un Rostand, attendons — ont le cimier sans vraiment avoir l'étoile.

L'étoile , c'est le rayon qui vient de lame.

MÉDAILLONS DE POKTLS 65

L'àme dans Sully Prudhornmo — car après avoir dit de quelle école il n'était pas, et ce qu'il n'a pas, il est temps de dire ce qu'il est et ce qu'il a ; et d'avoir signalé les lacunes de son style poétique, je pourrai avec plus de sécurité rendre hommage aux beautés de sa poétique inspiration — cette âme, dis-je, est toute de probité, de délicatesse, de tendresse, d'intime splendeur.

De probité. J'ai dit avec quelle sincérité touchante ilavouaitles limites deson lyrisme et de son expression. Je pourrais dire avec quelle franchise douloureuse l'auteur des Epreuves et de la Justice avoue les limites de sa croyance et de sa certitude. Chrétien de naissance, il est stoïcien d'éducation. Elevé à la forte école de l'Université, il lui a emprunté sa libre et loyale recherche du vrai :

Je ne suis pas ingrat, je t'aime et je t'iionore Pour tes saintes leçons, noble Université ! Car il m'est salutaire, à l'âge d'homme encore, Le puissant cordial dont tu m'as allaité.

Dans le sol sans gazon de tes cours sans platanes, Cependant une tleur attique germe et croît, Et tes enseignements si purs^ quoique profanes Font en nous l'esprit ferme et libre, et le cœur droit.

Le Prisme (L'Université).

Cette (( fleur attique » est surtout une fleur du Portique, et c'est elle qui parfume de son mâle arôme

l'œuvre de Sully Prudhomme. Dans l'antiquité il eût été disciple de Zénon^ non d'Epicure.... lui qui pourtant a traduit Lucrèce ; mais il aimait en ce poète le chantre de la Nature et de la Science, non l'apôtre de l'inaction indifférente et sereine. N'oublions pas d'ailleurs qu'il n'a traduit que le premierlivre du DeRerum Natura^^i que la lassitude du traducteur est peut-être due surtout aux scrupules du moraliste. N'oublions pas d'autre part que lorsque la gloire d'Alfred de Musset était à son apogée, Sully Prudhomme est le premier qui eut le courage de faire des réserves sur l'inspiration du poète qui avait écrit :

Et si jamais deux noms s'embrouillent sur ma lyre, Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.

Sully Prudhoinme proteste contre ce dandysme voluptueux et dédaigneux. DansMusset, il admire, il adore le poète, mais il craint de le prendre pour guide et s'écrie :

Tu ne l'a pas compris. Ton vague et triste livre Nous laisse plein de vœux et de regrets confus : Il donne des désirs sans donner de quoi vivre, Il m ord l'ame et la chair ; je ne l'ouvrirai plus. Je ne veux plus l'ouvrir ; mon maître est le poète Amant de l'Idéal comme on l'est d'un drapeau.

Stances et Poèmes (A Alfred de Musset). N'oublions pas enlin (|ue lout récennnenf, en face

des vors-libristes, Sully Priulhornine est le seul poète eu vue, ({ui, sans élroitosse mais sans complaisance, ait osé défendre ouvertement les lois secrètes et intangibles du Ryllime poétique, et montrer que l'organisme du vers français pouvait être assoupli mais non détruit. D'autres, par leur dilettantisme intéressé ou par leur bruyante approbation, ont recherché auprès de leurs cadets une popularité de mauvais aloi : mais Sully Prudhomme ne confond pas la gloriole avec la gloire.

De délicatesse. Cette insistance d'un maître à dire franchement sa pensée aux nouveaux disciples des Muses, tout en étant un signe de loyauté, est en môme temps un signe d'autre chose. Dans la plupart des poètes décadents il y avait surtout des cabotins. Ils exaltaient leur névrose; ils déifiaient leurs perversités. Et ce cynisme n'était pas pour plaire à un poète qui sait bien que la fierté n'est pas l'orgueil, et que la sincérité n'est pas la vulgarité. Dans les vers de Sully Prudhomme, on trouve des confidences, mais non un étalage de sensations et de laideurs ; des aveux, non des renseignements; la vie du cœur, non la biographie de riiomme.

Vous qui n'aurez cherché dans mon propre tourment Que la sainte beauté de la douleur humaine, Vous qui m'aurez donné le pardon sans le blâme,

N'ayant connu mes torts que par mon repentir, Mes terrestres amours que par leur pure flamme, Pour qui je me fais juste et noble sans mentir. Dans un rêve où la vie est plus conforme à l'ame.

Ainsi préludent les Vaines Tendresses, et le poète tient parole. De ses vers d'amour, il exclut le fait divers, le fait anecdotique. et ne montre do sa vie que ce par quoi elle ressemble à la vie émouvante de l'humanité. Sous le particulier, il atteint le général ; et dans sa douleur personnelle, il démêle et analyse « la sainte beauté de la douleur humaine ».

De tendresse. Donc sa muse est discrète, pudique. En est-elle moins douce ? Nul mieux que Sully Prudhomme n'a défini les grâces du sourire, les séductions du regard, les mystères de la sensibilité, et tous les grands effets qu'ont parfois dans l'amour les plus petites causes.

Comment fais-tu les grands amours Petite ligne de la bouche?...

Il existe un bleu dont je meurs Parce qu'il est dans les prunelles...

En est-elle moins douce? J'en appelle à tous ceux qui ont respiré la pénétrante verveine du « vase brisé » ou qui vont se répétant dans le silence de leur cœur ces vers exquisement délicieux •

Ici-bas, les lèvres eilleurent Sans rien laisser de leur velours ; Je rêve aux baisers qui demeurent Toujours...

Ici-bas, tous les hommes pleurent Leurs amitiés ou leurs amours ; Je rêve aux couples qui demeurent Toujours.

Ouij même après les accents douloureux et les cris vibrants de nos grands lyriques, une latente et subtile élégie dormait encore muette et captive au fond de l'âme humaine : Sully Prudhomme vint, et traduisit l'inexpriniée. détacha la prisonnière.

D'intime splendeur. Ce tendre porte en lui un soleil de justice.

Je te baise la bouche close, Et, les yeux fermés, je te vois,

dit-il à cet astre intérieur. Il rêve à l'idéal d'équité/ comme à une sorte d'étoile en voyage, et dont la lumière n'a pas encore touché la terre.

Quand luira cette étoile, un jour, La plus belle et la plus lointaine, Dites-lui qu'elle eut mon amour, O. derniers de la race humaine !

Et c est pour cet « amour » là qu'il a écrit la Justice ai le Bonheur, Je connais des lecteurs et

surtout (les lectrices qui, de ces deux poèmes philosophiques et scientifiques, ont gardé à Sully Prudhomme une sorte de tendre rancune. Il était leur guide aux doux et tièdes vallons de l'intimité : et voilà qu'il désertait les recoins du cœur pour les brouillards de la philosophie et les glaces de la science. Ils en furent étonnés et attristés.

Etonnés? Ils ne se rappelaient donc pas ces vers de la Vie intérieure :

L'intelligence dit au cœur :

« Le monde n'a pas un bon père, Vois, le mal est partout vainqueur. »

Le cœur dit : <( Je crois et j'espère.

Espère, ô ma sœur ! crois un peu, C'est à force d'aimer qu'on trouve.

Je suis immortel^ je sens Dieu. »

L'intelligence lui dit : « Prouve ! »

Ils avaient donc mal lu dans les Epreuves tous les sonnets rangés sous cette rubrique : « Doute », et celui qui est intitulé : « La Grande Ourse », ei celui de la a Lutte » \jui se termine ainsi :

Parfois ma mère vient, lève sur moi sa lampe Et me dit, en voyant la sueur qui me trempe : « Souffres-tu, mon enfant? Pourquoi ne dors-tu pas ? »

Je lui réponds, ému de sa bonté chagriue.

Une main sur mon front, l'autre sur ma poitrine :

« Avec Dieu cette nuit, mère, j'ai des combats. »

xMKDAILLOXS I)H POÈTKS 7t

Or, ces deux lercels soni le programme en raccourci de tous les fulur's dialogues de la Justice^ (où Umis les sonnets disent : Je doute ! et toutes les stances répli(|uent : Je crois! tandis que le chercheur, |)ris entre ces deux voix, ne sait laquelle écouter, et poursuit sa douloureuse enquête. Attristés ? Ils n'ont donc pas vu la fin de Tenquéte, la solution du cruel prohlôme. La réponse n'est pas dans le savoir seuK ni non plus dans le seul instinct : elle est dans la science unie à la conscience, elle est dans l'amour vivifiant l'intelligence. Ainsi le duel aboutit à la conciliation, et le poème qui commençait par ces mots : « Silence au cœur », s'éclaire et s'apaise avec ces mots : « Retour au cœur ». C'est le cœur qui donne la première révélation delà « Justice », comme aussi le fondement assuré du « Bonheur ». Faustus et Stella, au paradis des ivresses, et même au paradis des certitudes, connaissent les minutes de satiété et l'aiguillon de la souffrance. Pour retrouver le bonheur complet, il leur faut traverser l'effort, le dévouement, le sacrifice. Et le poètê-philosophe aboutit en quelque sorte à cette conclusion :« Le ciel de vérité serait lui-même un mensonge, s'il n'élait aussi un ciel d'humanité. »

Que les âmes tendres veuillent donc lui pardonner ! Ce qu'elles nommaient une désertion n'était pas même un départ. Pour moi, et sans ar-

rière-pensée, je le félicite de son austère voyage. Outre que je tiens pour certain qu'on peut lire dans la Justice et le Bonheur quelques-uns des vers les plus sublimes du siècle , je crois , avec l'auteur « qu'il n'y a dans le doniaine entier de la pensée, rien de si haut ni de si profond, à quoi le poète n'ait mission d'intéresser le cœur ». Je me persuade avec lui que la science, loin d'être l'ennemie du poète, peut en être l'inspiratrice. Si dans son vocabulaire technique — je ne retire pas les réserves que j'ai faites plus haut — eiie est plutôt anti-poétique; par le contre-coup de ses découvertes sur les relations des peuples et des âmes , par l'élargissement d'inspiration qu'elle procure en élargissant l'univers, et en trouant la « voûte » pour atteindre « l'infini », par Tétat de lutte, d'angoisse et de triomphe où elle a jeté tous les grands penseurs, par les émouvantes et solennelles énigmes qu'elle pose aux Galilée, aux: Descartes, aux Pascal et aux Newton, qu'elle pose et qu'ils résolvent^ n'est-elle pas la poésie même?... Le système de V Attraction Universelle semble aider à la communion des cœurs ; et l'amour des lèvres se comprend mieux quand on songe à l'amour des mondes.

Doncuneàme éprisede tendresse, de justice, de certitude, et servie par une fine sensibilité, par une haute intelligence, et par une imagination

moyciiiii^, tel me semble être le lot de Sully Prudhommc. Il en est de plus éclatant ; je non connais pas de plus noble et de plus exquis.

FRANÇOIS COPPÊE''

Dans une conférence qne je faisais, devant un auditoire d'ouvriers, sur les poètes civiques d'aujourd'hui, comme je citais et appréciais les vers patriotiques de François Coppée, un de mes auditeurs me dit brusquement : « Ne parlez pas de Coppée, c'est un sacristain. » Et peut-être qua la même heure et sans doute avec hi même bonne foi -- car mon interrupteur était visiblement sans passion et ne croyait formuh'r que hi pure vérité — un auditeur dévot disait à un autre conférencier : « Ne parlez pas de Renan, c'est un apostat. » Et de part et d'autre c'est la même absence de justice, parce que c'est la même absence de lumière. Ceux qui se signent encore au nom de Renan, n'ont jamais lu les pages o\x le philosophe explique son détachement de l'Eglise : et ceux qui s'indignent aujourd'hui

(1/ Œuvres poétiques : Poésies. 5 vol. : Théâtre, 5 vol. Edition elzévirienne. — Lemerre.

au nom de Coppée n'ont pas lu davantage celles où le poète expose son retour à la foi et aux sacrements catholiques. Si les uns et les autres ne jugeaient pas avant de lire, ils seraient plus équitables — j'écarte, bien entendu, les lecteurs sectaires, qui ceux-là sont irréductibles et restent haineux après comme avant la lecture — et reconnaîtraient que les Souvenirs iVenfance et de jeunesse d'Ernest Renan et la Borgne souffrance de François Coppée, si différents quant à la lettre, sont d'un égal esprit de tolérance et d'humanité. C'est qu'en etïet François Coppée, en redevenant plus chrétien, n'est point du tout tenté d'insulter comme Louis Veuillot ou de médire comme Huysmans, mais devient au contraire plus humain, plus charitable, et par soite plus l'iche en poésie, si du moins la bonté est d'abord la marque exquise— non pas suffisante, mais nécessaire — de tout poète. Oui, en revenant à 1 Evangile, il revient à la source preinière de son inspiration, et môme à la source constante, foute ténue et latente qu'elle persistât. Et pas si latente après tout. Avant d'être un « converti », ce païen de Coppée n'a-t-il pas écrit un drame intitulé le Pater. ^ un poème appelé .4 ;^^6'/^/^^ un récit précisément dénomiiié : Un Evangile? Bien avant de rentrer au confessionnal, n'avait-il pas éci'it dans le Reliquaire :

MÉDAILLONS DE POKTHS 77

Ma conscience est cette église de scandales, Mes remords afTolés bondissent sur les dalles,

et ce même Rellr/uaire, au titre symbolique^ ne s'ouvrait-il point par ces vers :

Comme les prêtres catholiques, Sous les rideaux de pourpre, autour De la chasse où sont les reliques,

Brûlent, dans leur mystique amour, Les longs cierges aux flammes pures, Fauves la nuit, pâles le jour. .

Dans ces poèmes, je veux faire A tous mes beaux rêves défunts, A toutes mes chères reliques, Une chapelle de parfums...

L'encens des chapelles, la inélancoliedes cierges, le besoin de la confession, l'apaisement de la prière^ tout cela fut toujours dans l'œuvre de François Coppée. et même lorsqu'il avait déserté les pratiques du catholicisme, il en gardait la poésie.

Il g-ardait non seulement la poésie du culte, la poésie extérieure, mais une poésie plus essentielle et plus profonde, la poésie évangélirpie et sociale. Et c'est ici que nous touchons à la véritable originalité de Coppée, de telle sorte que sa a conversion )), loin d'être en contradiction avec son œuvre, nous en donne peut-être la meilleure expli-

cation. Dites, si plus tard^ François Coppeo tient une place dans l'histoire de la poésie française, n'estce point en tant que poète des ( humbles»? Et sans doute, avant lui, d'autres poètes de notre race, de notre langue et de notre siècle — tels Déranger, Sainte-Beuve, Eugène Manuel — avaient tourne leur regard vers les déshérités de la vie, nnais c'est bien lui qui nous a présenté avec le plus de naturel et de sympathie ces nouveaux venus du Parnasse, c'est lui qui sait non seulement les dépeindre, mais les faire parler dans une langue mi-poétique et mi-prosaïque, et par suite plus voisine de la rue où ils marchent et de l'échoppe oii ils travaillent, c'est lui surtout qui aima cueillir une fleur sur les fortifs, une étincelle dans les forges, un diamant dans les coquillages, lui, ce chantre des ouvriers de la ville, de la mer, et parfois — rarement — delà campagne. Les petits employés, les petits épiciers, les petits enfants de la balle, les petits militaires qui sortent des casernes et les petites sœurs des pauvres, qui sortent des couvents, tout ce monde de résignés, coudoyés dans les « promenades » ou entrevus dans les « intérieurs, » tous ces groupes obscurs de héros ignorés, mais quotidiens, François Coppée les prend en quelque sorte par la main, et se souverant que Jésus leur avait dit : « Entrez dans mon royaume, vous les bien-aimés de mon Père », il fait entrei* (bans le

royaume de l'Idéal ces nouveaux bien-aimes de la Muse, Et exaltavit hitmiles.

Et parmi ces humbles, il en est un, encore plus faible que les autres, plus exposé aux brutalités de la vie, plus innocent des injustices du sort : c'est l'enfant. « Laissez venir à moi les petits enfants, » disait encore le Maître. Et, en effet, l'enfant est un des favoris de Coppée. Ce célibataire — c'est une réparation — a écrit sur l'enfant des vers délicieux et des contes adorables — voir XEnfaiit perdu — et même tout un roman — voir le Coupable. Il plaide pour l'enfant vivant, il s'attendrit sur l'en faut envolé, sur

L'humble berceau d'osier du petit enfant mort.

Nul n'a mieux compris l'horrible deuil de la mère quand la mort prend l'enfant, car si Alfred de Vigny a pu dire de l'homme ayant toujours besoin de tendresse :

Il rêvera partout à la chaleur du sein,

combien plus encore le sein maternel doit-il avoir la nostalgie de l'hôte adoré d'autrefois, de l'ancien convive, maintenant éternel exilé !

Elle tomba. C'était la fin du sacrifice. Et depuis lors, on voit, à Caen, dans un hospice. Tenant fixes sur vous ses yeux secs et brûlants. Une femme encor jeune avec des clieveux blancs,

Qui cherche de la main sa mamelle livide, Et balance toujours du pied un berceau vide.

{La Nourrice.)

Et nul n'a mieux peint le sourire et la joie que sème Tenfant autour de lui :

Blond, rieur^ et chassant aux premiers papillons.

Un bel enfant y joue et va, sur la pelouse.

Du vieux prêtre en soutane au vieux bonhomme en

[blouse] Qui sont là, l'un disant ses prières tout bas.

L'autre arrosant des fleurs qu'il ne regarde pas.

Car pour mieux voir l'enfant, qui court dans la lumière,

L'un néglige ses fleurs et l'autre sa prière ;

Et tous les deux se font des sourires joyeux.

(Angélus.)

Et parmi ces humbles que nous fait aimer François Coppée, il en est encore un autre : c'est lui-même. La littérature de Coppée — contrairement à tant d'autres — ne fut jamais une littérature d'orgueil. Il n'y court pas un souffle de révolte et d'impiété, mais l'eau claire des confidences, Teau fidèle des soumissions. Comme autrefois ]e bon La Fontaine, le bon Coppée nous a conté simplement, naïvement, ses faiblesses, ses fautes, ses pécbés, qui d'ailleurs ne furent jamais que pécadilles. Ce Parisien ne fut jamais un Pbarisien.Et pas une ligne de son œuvre ne dément ces lignes de la préface de la Bomie souffrance : « Oui, plus

j'y songe, plus je crois qu'un peu de foi chrétienne sommeilla toujours au fond de mon cœur. Il y en avait sans doute quelque trace dans la résignation avec laquelle j'ai toujours accepté les disgrâces de la vie. Depuis longtemps, il est vrai, on me range parmi ceux qu'on est convenu d'appeler les heureux ; mais ma jeunesse fut très dure. J'ai connu la pauvreté, presque la misère, sans parler des pires chagrins. Jamais je n'ai jeté un cri de révolte. » Et dans un de ses articles, comparant sa destinée à son mérite, ne s'écrie-t-il pas : « Mon Dieu, pardonnezruiûi mon, bonheur ! »

Elle est donc vraiment à base d'évangélisme la poésie de François Coppée. C'est un chrétien d'éducation et d'inclination, un chrétien sans théologie, comme c'était un spiritualiste sans métaphysique ; d'oi^i son retour possible et facile au giron de l'Eglise. Et puis, qu'est-il encore? Un « cocardier ». Cet habitant de la rue Oudinot, ce voisin des Invalides, ce Coppée dont le nom rime si bien avec épée, tressaille à la vue d'un drapeau. Dans ses récits en vers ou en prose (.l;zgelus, la Bénédiction, le Bon crime) il aime associer le soldat et le prêtre :

Car c'est à la campagne un causeur assuré Qu'un soldat vétéran auprès d'un vieux curé.

Qu'est-il encore ? un dramatiste dont le théâtre

en vers est souvent traversé d'un grand soufle. Rappelons-nous Severo Torelli et Pour la Couronne.

Qu'est-il surtout peut-être ?.. .Un tendre. N'a-t-il pas écrit les Intimités? Et qui n'aimerait ces vers qui apprennent à aimer ?

Oh ! les premiers baisers à travers la voilette !

Je n'ai pas exigé de larmes ni d'aveux

Car ses petites mains jouaient dans mes cheveux.

La plus lente caresse, amie^ est la meilleure...

Ces poètes ingrats, ils sont trop adorés !

Nous les reconnaissons à leurs beaux doigts dorés

Encor d'avoir saisi les papillons du rêve,

Et nous sentons frémir nos cœurs de filles d'Eve...

Nous les aimons, et puis après nous les aimons

Encor, parce qu'eux seuls savent parler aux femmes.

Savoir parler aux femmes^ et des fennnes, François Coppée eut ce don là. Et plus d'une fois certes, dans son langage amoureux, la càlineri(^ tourne à la mièvrerie :

Ainsi qu'un écolier qui se plaint d'un bobo

et la simplicité tourne au prosaïsme :

Des larmes mouillant tes liinelles, Tu te souviendras qu'autrefois...

Lunettes et ôoôo me semblent d'un goût douteux. La préciosité ou la médiocrité^ tel est le double écueil où vint donner plus d'une fois la nef poétique de Coppée. Prenant la plupart de ses héros dans le terre-à-terre de la vie, il ne s'est point toujours assez gare de la grisaille sans rayon et de la versification sans poésie. Ils pourraient être de François Ponsard ces vers signés François Coppée :

C'était un tout petit épicier de Montrouge...

Depuis plus de quinze ans, le nommé Marc Lefort Est mécanicien sur la ligne du Nord.

Mais ces vers, tout légendaires qu'ils soient, et d'ailleurs voulus tels par l'auteur des Ilionôles, tandis que l'auteur de VHon?iew et rArffe?it, les faisait ainsi sans le savoir, sont relativement rares dans l'œuvre de Coppée, qui est une œuvre d'ar-^ liste. Ne l'oublions pas : c'est un Parnassien, un des plus authentiques du groupe. Sentimental, il n'adhère pas à la théorie de l'art pour l'art, mais versificateur, il appartient à l'école du travail proprement fait. Dans ce vrai poète, il y a un bon ouvrier, et un souple virtuose. Je me l'imagine fai-

sant ses vers, iioii pas tant à la façon du « petit épicier » cassant son sucre mécaniquement, qu'à la façon d'un compagnon d'autrefois qui, pour les jurandes et les maîtrises, méditait un « chefd'œuvre », ou d'un guitariste italien, jaloux des lauriers de Paganini. Je me persuade qu'il a dû trouver parmi ses ascendants paternels ou maternels, plutôt que dans son imagination, ceZanetto qui parle ainsi :

Je sais faire glisser un bateau sur le lac, Et, pour placer la courbe exquise d'un hamac, Choisir dans le jardin les branches les plus souples ; Je sais conduire aussi les lévriers par couples Et dompter un cheval rétif. Je sais encor Jongler dans un sonnet avec les rimes d'or, Et suis de plus, mérite assurément très rare. Eleveur de faucons et maître de guitare.

(Le Passant.)

ou ce Filippo qui rêve ainsi :

Tous les matins, avant qu'il fasse jour encor,

Je traverse Crémone endormie, et je gagne

Un endroit que je sais, là-bas, dans la campagne.

Avec mon violon caché sous mon manteau.

Là, je m'assieds, tout seul, au versant d'un coteau.

Dans le gazoïa trempé de rosée, et je rêve

Jusqu'à l'heure sublime où le soleil se lève.

Enfin, quand l'horizon s'emplit de diamants.

Lorsque s'annonce, avec de longs frémissements,

Autour de moi, le grand réveil de la nature.

Lorsque l'herbe frissonne et que le bois murmure, Et que des buissons verts, par la nuit rajeunis, S'échappe le concert éblouissant des nids, Je prends mon violon, joyeux, et j'improvise! Ah! voyez-vous, c'est là, la récompense exquise. Et j'accompagne alors d'un archet triomphant Tous les bruits glorieux dans le soleil levant, Ces longs soupirs du vent à travers la feuillée Et ces gazouillements de volière éveillée.

(Le Luthier de Crémone.)

Trouvez-vous que ces vers soient de laprose, et ne sont-ils pas plutôt de la musique? Est-il période poétique marchant d'une allure à la fois plus facileet plus savante? Voit-on des rimes àla fois plus riches et plus naturelles ? La rimc^ chez d'autres Parnassiens, chez un Gautier ou un Banville, est brillante, certes, et même millionnaire, mais elle a quelque chose de trop prestigieux et de trop funambulesque : elle accroche l'attention, par des tours de force ; elle danse et reluit pour la galerie: c'est une écuyère de cirque. Chez Coppée, elle est la borme servante. Elle se range au bout du vers, toujours à propos, et sans avoir l'air de le faire exprès. François Coppée fut le premier rimeur de sa génération.

Et donc, plus tard, on mettra son buste parmi ces autres rimeurs ou musiciens, les oiseaux du Luxembourg, tout près d'un musée, ce qui char-

mera son fin profil d'artiste: tout près du Quartier latin, ce qui réjouira son cœur, si longtemps resté jeune, et non loin des cloches de Saint-Sulpice ; dont Tccho sera doux et fraternel à son âme de chrétien.

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