‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 18 sur 52 · LEON DIERX · texte numérisé non relu

LEON DIERX

Donc, nous avons un nouveau « prince des poètes », le troisième de la dynastie. Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé ont un successeur, et cette fois le résultat de Télection est contestable, mais enfin il n'est pas ridicule. Trois voix à Sully Prudhomme et quinze à Léon Dierx : c'est là sans doute une arithmétique qui dénote chez les votants moins de goût que de fantaisie, et prouve que le scrutin des cénacles vaut à peu près le scrutin d'arrondissement. Mais, qui sait? les poètes comme les foules ont leurs mouvements de générosité secrète et d'intuitive réparation. Léon Dierx n'était-il pas trop oublié, trop ignoré, sinon trop inconnu? On connaissait, en effet, les syllabes de son nom, mais sans avoir lu beaucoup de syllabes de ses vers. On l'admirait de loin, ou au loin — il habite au fond d'un faubourg, c'est dire qu'il est

(V) Œuvres complètes, 2 vol., édition elzévirieniie. — Leincrre.

moins près de Paris que s'il était à Nice, ou en Norvège, ou dans la petite Russie; — on l'admirait de confiance, sur la parole de son célèbre ami Catulle Mendès, encore plus lyrique et fougueux dans ses critiques que dans sa Médée, mais personne ne le lisait, si quelques-uns l'avaient lu. De temps en temps, dans les réunions littéraires, une voix disait : ((Ah! Léon Dierx! quelle beauté que son Lazarel quel charme que ^owSob^ dOctobre\)> et parfois même récitait le beau poème ou soupirait la charmante élégie. Puis réclio des snv^ s'éteignait, et comme Octobre le poète entrait dans la brume, ou comme Lazare, rentrait dans la nuit. Et pourtant, celui-là, c'est bien un poète. Il n'est pas si haut que le disent ses compagnons du Parnasse, mais pour un poète, c'en est un. Il l'est d'abord, à première audition, par la musique de ses vers, par la cadence de ses strophes, par son goût, sa science et sa maîtrise du rythme. Hugo a une harmonie plus sonore, Lecontede Lisle plus marmoréenne, mais nul mieux que Léon Dierx ne connaît la mélodie des rythmes.

Rythme des robes fascinantes,

Qui vont traînantes, Balayant les parfums au vent.

Ou qu'au-dessus des jupes blanches

Un pas savant Balance et gonfle autour des hanches !

Les LÈVRES CLOSES (Les Rythmes).

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Ainsi débute un motif consacre; aux divers rythmes delà nature entière, et qui va d'un « pas savant » et gracieux, du rythme des femmes au rythme des forets, des mers, des airs et des univers. Un autre chante la Rime : lui, Dierx, cliante les Rytlmies ; c'est un signalement.

Poète, il l'est aussi par ses compositions rêveuses, songeuses, symboliques. Je ne m'étonne pas que les symbolistes l'aient élu. De tous les parnassiens, il est le plus rapproché d'e-ux, étant le moins rapproché de la clarté précise et littérale. Les Lèvres closes, tel est le titre d'une de ses œuvres; c'est encore un signalement. Sa poésie est souvent un sphinx qui ne dit pas tout son secret, et comme de son Lazare, plus d'une fois on pourrait dire de Léon Dierx :

Parfois il frissonnait comme on fait dans les fièvres, Et tout prêt à parler, il étendait la main ; Mais le mot inconnu du dernier lendemain, Un invisible doigt l'arrêtait sur ses lèvres.

Dierx a l'air de connaître lui aussi un sombre royaume — la pauvre et douloureuse humanité, — mais, ainsi que le revenant de Béthanie, il ne dit pas ce qu'il a vu, ou s'il en parle, c'est par symboles. Des symboles, il en a de funèbres, comme Lasare iVahovd, comme le Rendez-vous: il en a de cruels comme le Gainée, comme le

Mancenillier : il en a de pittoresques, comme les Ecusso7is, et même il en a de délicieux et de rafraîchissants, comme les Deux Iles,

J'étais un naufragé qui malgré lui surnage.

Sur une mer de nacre errant comme deux sœurs,

Deux îles m'ont offert leurs abris caresseurs ;

En deux 3^eux verdoyants j'ai vu ma double image.

Loin des vieux continents par l'angoisse habités, J'ai vécu tout un soir dans deux mouvantes îles ; Tout près des ports fleuris de deux chastes asiles, En deux miroirs j'ai bu comme en deux clairs léthés.

Tout un soir j'ai joui dans deux îles désertes Du calme enchantement des pays ignorés; J'ai connu la fraîcheur des repos savourés Dans deux vierges édens aux mêmes découvertes.

Tranquille ordonnateur d'un loisir inventif, J'étais le Robinson de deux îles limpides ; Et j'ai longtemps peuplé de mes œuvres candides Deux prisons dont j étais le bienheureux captif.

Les yeux tournés un soir vers deux jeunes prunelles, Je me suis rajeuni dans leurs berceaux lointains. Vivant dans deux reflets aux fraternels destins. Comme le double roi de deux îles jumelles.

Les Amants [Les Deux Iles).

Mélodie symbolique, oui ! Remarquons pourtant qu'elle est mystérieuse sans être obscure, et

(|ue Léon Dierx, loin d'iniiler son prédécesseur sur le trône, le noclurne Mallarmé, nomme dès la première strophe les deux yeux, et pour guider nos pas. allume comme une double étoile.

Poète, il l'est encore, parce que de tous les parnassiens, c'est lui peut-être le plus passionné. Les Amants : encore un titre, qui est un troisième sig-nalement. Des amants, il a su dire tour à tour les puretés, les voluptés, les rancœurs, et aussi les pardons. lia des vers pleins, riches, des vers à prolongement, et à résonnance sensible.

Celui qui n'aime plus n'avait jamais aimé... Et des accords d'odeurs mêlent leurs tourbillons... Jette-lui sur Tépaule un manteau de pardons... Reliquaire odorant dont un ange a la clef...

Il a des peintures exquises sur l'ivresse du rêve et la langueur des nuits :

Le soir fait palpiter plus mollement les plantes Autour d'un groupe assis de femmes indolentes, Dont les robes, qu'on prend pour d'amples floraisons A leur blanche hariïionie, éclairent les gazons. Elles ont alangui leurs regards et leurs poses Au silence divin qui les unit aux choses. Et qui fait, sur leurs seins qu'il gonfle^ par moment Passer un fraternel et doux frémissement.

Chacune dans son cœur laisse en un rêve tendre

La candeur de la nuit par souffles lents descendre ;

Et toutes, respirant ensemble dans l'air bleu,

La jeune âme des fleurs dont il leur reste un peu,

Exhalent en retour leurs âmes confondues

Dans des parfums où vit l'àme des fleurs perdues.

Les Amants [An jardin).

Poète, il l'est enfin par ses méditations d'ordre philosophique et éternel. Les destinées de l'humanité ont préoccupé ce solitaire. Dans Poèmes et Poésies et les Lèvres closes, on trouve de graves et belles inspirations, comme la Vision cVEve^ la Fée Hamonde^ Dolorosa 7nate)\ le Remous, Quand la nuit tombe, le remous de la cité entre au cœur du poète.

Voici l'heure où le front du poète s'incline. . L'insaisissable essaim des rêves qui bourdonne L'entoure ; et dans son âme où l'angoisse descend, S'agite et s'enfle, avec un reflux incessant, La houle des désirs que lespoir abandonne : Amour, foi, liberté, mal toujours renaissant.

Comme une houle épaisse où fermente la haine De la vie, en son cœur plus caché qu'un cercueil. S'élève et vient mourir contre un sinistre écucil L'incurable dégoût de la clameur humaine Dont la nuit au néant traîne le vain orgueil î

Les Lèvres Closes (Le Remous K

Le (( (léi^oùl » le dédain : c'est là, c'est là

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qu'est la liinile de ce poète. lise penche vers les hommes, mais pour les rejeter, au lieu de les consoler et de les guérir. « Amour, foi, liherté, » tout ce qui est la vérité et la vie, il nomme cela un « mal. » De son maître Leconte de Lisle, il a les doctrines amères, négatives et stériles... de son maître et de son compatriote, car tous les deux sont nés a l'île Bourhon, qui serait donc une terre de désenchantement et de désespérance.

Désespérance : et pourtant, ne croyez pas, ô poète de Lazard que l'idéal du poète soit de revenir des enfers, c'est au contraire de revenir du paradis. C'est en définitive du paradis que Dante revenait, et c'est d'un séjour élyséen que revenait aussi ce Puvis de Chavannes, qui vient de mourir ou d'y retourner, ce calme et lumineux artiste que précisément vous avez salué en heaux vers :

Mais plus heureux, Puvis, celui dont le génie N'est fait que de douceur et de clarté bénie.

Poète, fréquentez comme lui le « bois sacré, » mais ne dites pas :

Mon âme est un pays plus lointain que la Chine.

car d'abord c'est faux : c'est une attitude, puisque vous avez non seulement souffert, mais regardé souffrir, et puis c'est une attitude qui convient

peut-être à un parnassien, mais non à un grand poète. Je vous aime d'habiter, dans votre noble pauvreté^ un grenier des Batignolles : mais pourquoi donc votre esprit a-t-il la prétention de loger dans un palais de mandarin ?

Ainsi, comme penseur, Léon Dierx n'a pas la sympathie, la divine sympathie: et de môme, comme amant, il n'a pas l'émotion, la divine émotion. Tous ses vers d'amour sont jolis ou beaux, sont purs ou brûlants, et pas un n'est ému — pas un — pas môme les vers de pardon, car chez ce poète, les pitiés sont encore des mépris. Et enfin à cet artiste manque la simplicité, la divine simplicité.

Son ïameuxSoi?' cfOctoôree^i un chef-d'œuvre... d'artifice :

Un souffle lent répand ses dernières caresses, Sa caresse attristée au fond du bois tremblant ; Les bois tremblent; la feuille en flocon sec tournoie, Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés. Sur la route déserte un brouillard qui la noie, Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ; Vers l'occident blafard traîne une rose trace, Et les bleus horizons roulent comme des flots, Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse ..

Ainsi de suite, pendant soixante-dix vers, chacun reprenant un mot du vers précédent. Et cette répétition aboutit à la fatigue, cette mélodie tourne

au jeuj cette mélopée devient un tour de force. — Musique, dira-t-on. — Et depuis quand les lois de la musique sont-elles les lois de la poésie?

Et voilà pourquoi Léon Dierx est un poète, mais sans être le poète.

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