J.-M. DE HEREDIA
Remarquable et logique destinée des écoles littéraires. Tandis que le romantisme fait de large et vibrante sympathie, avait cet achèvement naturel, la République de 48, le « Parnasse » fait surtout d'art et de ciselure, avait cet achèvement non moins naturel : Tartificiel sonnet. Comme le peuple de Février parcourait victorieux les rues de Paris, Lamartine s'écria : « Voilà mes Girondins qui passent. » Et de môme, lorsque parurent les sonnets des Trophées^ Leconte de Lisle aurait pu dire : « Voilà chacun de mes poèmes ramasse en 14 vers 14 beaux vers d'ailleurs. »
José-Maria de Heredia, natif de Cuba, est né aussi sous une bonne étoile, et môme sous une étoile éclatante. Il a un nom qui sonne harmonieusement comme devrait sonner tout nom de poète, et le nom n'est pas démenti par le talent, lui-môme
(1) Les Tropiikes, 1 volume. — Lemerre,
ma
sonore et harmonieux. Il fut célèbre , même avant d'avoir rien publié en volume, et, le volume publié, au lieu de perdre sa célébrité — ce qui arrive parfois — il la transforme en véritable gloire. Le livre est intitulé : Les Trophées; et il obtient un succès qui pourrait s'intituler un triomphe. L'œuvre est présentée à l'Académie, et du coup elle emporte un ou deux prix, et les rimes d'or font leur collecte de louis d'or. L'auteur se présente a son tour et, dès la première fois, bat ses concurrents sous la coupole.
Donc, le profil de José-Maria de Heredia est d'abord celui d'un vainqueur. Il apparaît comme le Cid Campeador de la poésie, comme le Vélasquez du sonnet. Car, ce n'est pas un sonnettiste étriqué et étique, à la Soulary. — Certes, je ne veux pas médire ici de Joséphin Soulary, qui fit, comme on sait, l'orgueil de Lyon, la seconde ville de France. Je reconnais qu'il a su faire entrer dans les quatorze vers traditionnels beaucoup de sens et de pensée ; mais il faut avouer qu'il y mit aussi beaucoup de provincialisme, et je ne sais quoi qui sentait l'industrie... l'industrie de la Croix-Rousse. Il est le canut et le bourgeois du sonnet. — José- Maria de Heredia en est le grand seigneur.
Sur la lloltante draperie des deux quatrains, ce poète jette à profusion l'éclat des rimes et la floraison des images. Puis, au bout des deux tercets.
il met un éclair ou une étoile. Car, chez lui, le sonnet commence généralement par une peinture pour finir par une vision. Aussi le verbe voir reparaît-il souvent, et comme à l'insu de l'auteur, dans l'un des derniers vers du sonnet ;
Enfin, le soleil vit à travers les nuées Où son arc avait fait d'éclatantes trouées, Hercule tout sanglant sourire au grand ciel bleu..
Car elle a vu, d'un vol vertigineux et sûr,
Se cabrant sous le poids du fils de Zeus, Pégase
Allonger sur la mer sa grand ombre d'azur...
Tandis que l'œil au ciel où palpite leur ombre.
Ils voient j irradiant du Bélier au Verseau,
Leurs constellations poindre dans l'azur sombre...
Et sur elle courbé, l'ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux étoiles de points d'or
Toute une mer immense où fuyaient les galères...
Et ne croyez pas que ce soit là seulement un procède : fatalement la poésie de Josè-Maria de Heredia aboutit à la vision. Ce peintre somptueux ne décrit pas seulement : il évoque et il éclaire. José-Maria de Heredia, c'est un Carolus Duran qui a de Tau-delà. En quatorze vers, il ressuscite soudainement tout un passé ou tout un monde. Il promène notre imagination tantôt en Grèce et en Sicile, tantôt à Rome et chez les barbares, tantôt à travers le Moyen Age et la Renaissance, parfois
sur les mers du Tropique et parfois dans l'océan du Rêve. Ses sonnets, je les admire moins encore pour ce qu'ils disent que pour ce qu'ils laissent entendre, moins pour leur forme splendide que pour leurs splendides évocations.
Et c'est pourtant la forme qu'on a surtout vantée dans ces sonnets : et, sur ce point, je ne puis souscrire qu'à la moitié des éloges. Cette forme est, sans doute, impeccable et éclatante, mais elle a une tendance marquée et voulue à l'archaïsme ou au néologisme. Cette langue chaude et colorée est à tout moment refroidie ou obscurcie par des termes rares ou savants. Le lendemain de son élection académique, les journaux ont dit que M. de Heredia avait eu pour lui la plupart des universitaires de l'Académie, et contre lui la plupart des poètes. Faut-il s'en étonner? M. de Heredia est nourri de toute l'antiquité grecque et latine, ce qui est bien : mais il puise constamment au vocabulaire gréco-latin et au dictionnaire mvthologique, ce qui est peut-être mal. Ronsard en fit autant, et Ronsard est immortel; sans doute, mais ce qui a fait vivre Ronsard, est-ce sa poésie savante que comprenaient seuls les cénacles de l'épocjue, ou sa poésie simple que tout le monde comprenait? En poésie, comme en tout, je veux rester du côté des simples. Et les simples trouveraient (|ue l'auteur des Trophées^ dont les vers ont
un éclat rigide et etincelant, manque souvent d'émotion et de profondeur. Dans la partie de son livre intitulée La Nature et le Itêoe, il a voulu traduire Tétat d'âme subtil et mystique des races bretonnes. A-t-il réussi pleinement? Je ne le pense pas.
Mais on ne peut pas tout avoir au même degré : le don de la couleur et le don de la rêverie ; l'intimité et l'attitude. La poésie de José Maria de Heredia n'est pas toujours sentiment: mais quel beau geste !