EDOUARD GRENIER
Tandis que les poètes de cénacle, pareils aux « grenouilles qui demandent un roi )), s'assemblaient à plusieurs reprises et avec fracas en vue d'élire un premier^ un deuxième, puis un troisième « prince des poètes », je me retournais avec sympathie vers les isolés, les attardés, les oubliés. Sceptique en face des poètes aux longs cheveux qui triturent la matière électorale, quand ils ne tripatouillent pas la prosodie ou la laiigue française, je songeais, ému, aux poètes à cheveux blancs qui faisaient moins de bruit et plus de besogne, moins de poétique et plus de poèmes^ et, sans tenir à la gloire d'électeurs influents, se contentaient d'être les modestes élus des Muses. Et leur
(l) Œuvres poétiques, 2 vol. - Collection elzéviiienue. Lemerre.
modestie a dû s'accentuer avec l'âge, cette qualité devenant une nécessité, car à mesure qu'ils inclinaient ou déclinaient vers le crépuscule de leur carrière, ils se sentaient de plus en plus inconnus ou méconnus des générations nouvelles et montantes. Et pourtant ils eurent, eux aussi, leur heure de célébrité rayonnante, au tout au moins de rayonnant espoir. Leurs premiers vers furent bien accueillis du public ; leurs noms furent signalés par les maîtres de la critique ; leurs ouvrages furent récompensés par l'Académie, et quelques-uns même d'entre eux passèrent longtemps pour « académisables ». Et puis, insensiblement, tout changea de face pour eux, ou plutôt contre eux. Le palais Mazarin couronna et reçut des poètes plus habiles, ou plus heureux, sans être plus inspirés ; les critiques, par dilettantisme les uns, et par politique les autres, portèrent leurs éloges à des personnalités poétiques plus bruyantes et moins réservées, moins fières ; et quant au public , plus que jamais composé de ceux qu'on appelle aujourd'hui des snobs, et qu'autrefois on nommait tout simplement des badauds, il s'engoua pour des vers sans clarté, sans rythme et même sans rimes, admirant d'autant plus qu'il comprenait moins.
Touchante et mélancolique destinée que celle des romanticjues et des parnassiens retardataires,
dont les vers publiés à nouveau, et maigre leur format rajeuni, leur toilette rafraîchie, nous font Teffet d'ancêtres ou môme de revenants. Les poètes vivent encore, et les poésies semblent déjà mortes. Et pour quelques-uns d'entre eux, cette mort littéraire n'est pas complètement imméritée. C'est qu'en effet le poète doit se renouveler. Le poète doit sans doute fuir l'artifice et la réclame, mais s'ouvrir à l'idée. Ceux donc qui n'ont enrichi d'aucune note leur âme ou leur clavier, depuis le temps des Orientales ou le temps des Emaux et Camées ; ceux qui n'ont dû leur éclat d'un jour qu'à l'enrégimentement dans telle ou telle école et à leur voisinage de telle ou telle étoile de première grandeur, ceux-là peuvent rentrer dans l'ombre. Ce n'est pas moi qui plaindrai ces impersonnels disciples et ces pâles reflets. Ils ont justement plongé dans l'oubli, comme plongeront à leur tour la plupart des passagers que porte la carène du décadentisme ou du symbolisme. La mer peut garder à son aise toutes ces épaves d'hier ou de demain.
Parmi ces versificateurs ou navigateurs prédestinés à quelque prompte « baie des Trépassés », il ne faut pas i-anger le poète Edouard Grenier, dont les premiers vers datent de plus d'un demisiècle, et paraissent encore jeunes de sentinient, sinon de factur(^ La forme en a vieilli malheureu-
sèment — et je dirai en quoi et pourquoi — mais le fond nous en rit toujours d'une fraîche sympathie, sinon d'une « fraîche nouveauté ». L'auteur y exprime sans doute les émotions de sa jeunesse et les idées de son temps, mais avec une part d'humanité et d'éternité. Il eut d'ardentes admirations que nous n'avons plus, mais si l'objet de l'enthousiasme varie, l'enthousiasme reste toujours objet de poésie. Il chanta li Poh)g'ne qui n'a plus de partisans, la Grèce qui 5 héhis! n'en a plus guère; mais la cause des vaincus reste toujours une cause généreuse et par suite la cause des poètes.
Victrix causa diis plaçait, sed vicia... poctœ.
Oui ! toutes les belles folies du siècle^ celte belle âme d'Edouard Grenier les a connues et partagées : la folie de la chevalerie, la folie de la liberté, la folie du progrès. Mais, vous le savez bien, c'est de toutes ces folies-là qu'est faite la pure sagesse, en tous cas la poésie pure. Le rôle du poète n'est-il pas de montrer l'étoile derrière le nuaae, d'annoncer le ravonnement succédant à Téclipse, le relèvement succédant à la chute, et la grandeur future des cités préparée par les saintes souffrances des citoyens ?
Toutes ces douleurs-là ne sont jamais perdues. Un an^e les recueille et Dieu sait les bénir ;
C'est la rédemption des nations déchues ;
MÉDAILLONS I)K POKÏES 109
Et quand vient l'heure où Dieu songe à les rajeunir, Comme dans un trésor c'est là que sa main puise Pour doter 1 univers d'un nouvel avenir.
Ton peuple n'en est pas où tu crains de le voir ;
A mes regards plus surs sa chute est moins profonde :
Il peut semhler parfois déserter son devoir;
Parfois comme un soldat que sa blessure inonde,
Sur l'arène sanglante il s'assied à l'écart;
Mais il ne peut périr, sa vie importe au monde.
(Vision.)
Ces vers, composés en ISSS, nous semblent consolateurs et contemporains en 1898. Ils sont d'un patriote optimiste, mais il n'est point du tout prouvé que l'optimisme soit moins clairvoyant que le pessimisme. Comme Lamartine, comme Michelet. comme Edgard Quinet. comme toute cette admirable génération de penseurs et de poètes^ qu'il a connue, aimée, et sur laquelle il a écrit de cbarmants souvenirs en prose (1), Edouard Grenier estime que la France remplit une mission dans le monde, une mission d'équité et de liberté, et que, par suite, le monde ne peut pas plus se passer de la France que la France ne peut se passer de cette mission. Un univers sans la France cesse d'être bumain : une France sans bumanité cesse d'être la France.
(l) Souvenirs Littéraires. 1 voL — Lemerre,
Tel était du inoins le patriotisme de nos aïeux de 89 et de nos pères de 48, je persiste à croire que c'est le vrai, et à préférer celui d'Edouard Grenier... à celui d'Edouard Druniont.
Ce poète est donc une âme peuplée de nobles amours : c'est aussi un cœur rempli d'amours tendres. S'il a écrit Vision^ Marcel^ Francine^ Jacqueline Bonhomme^ ou les poèmes de la patrie, le Rêve^ la Mort du Juif-Ery^ant^ Prométhée délivré, ou les poèmes de l'humanité, il a soupiré, entre temps, les touchantes idylles de Primavera et, plus touchantes encore, les élégies diAmicis,.. deux noms latins, mais deux choses bien modernes, deux produits suaves, l'un plutôt fleur de printemps, et l'autre plutôt fruit d'automne. Et la fleur, jusque dans son ivresse, garde je ne sais quelle fraîche chasteté :
Là, sur mon cœur tu reposes,
Lèvres closes; Car les heureux sont muets.
Et ton amant te couronne,
O madone !
De baisers et de bluets.
Primavera (Llle Heureuse),
Et le fruit, pour saveur, a surtout la mélancolie, mais une mélancolie sans amertume :
Le Cyprès répondit doucement à la Rose :
(( Pourtant ma vie est loin de n'être qu'un long deuil,
MÉDAILLONS DE POKTKS Ul
(( Ht j'ai plus d'un bonheur qu'ignore ton orgueil...
« Je mûris lentement et cache sous la neige
« Au fond d'un écrin vert un grain que Dieu protège;
{( Et l'hiver, les oiseaux, doux peuple aérien,
(( Ne trouvent que chez moi leur pain quotidien.
« Si tu savais le bien que me font leurs morsures,
« Et quelle volupté je trouve à ces blessures!
« La verdière des bois, le pinson des vergers,
« Les bouvreuils éclatants, les roitelets légers,
« Viennent tous secouer la neige de mes branches.
« Et moi, facilitant ces frêles avalanches,
« Je me livre en pâture à leur avide essaim...
« Car, faire des heureux, c'est être heureux, ma sœur! »
Amicis {La Rose et le Cyprès).
C'est là une pièce exquise^ un petit chef-d'œuvre de tendresse et de bonté, l'exécution égalant ici la conception, les images élantla parure du sentiment. Mais trop souvent chez Edouard Grenier, dans les grands sujets tout au moins, l'imagination fausse compagnie à la sensibilité, la versification délaye ou dilue l'inspiration. Sa période poétique manque de fermeté ou d'envolée: elle est prolixe et trop fluide. Et de môme sa langue n'est pas aussi personnelle que ses joies ou ses tristesses. L'émotion est bien à lui, mais l'expression qu'il lui donne est un peu celle de tout le monde. La source jaillit bien du fond de lui-même, mais elle se déverse en des canaux ou ruisseaux trop fréquentés depuis l'époque romantique. Ce sont des vers lamartiniens...
sans être de Lamartine. Or, si Lamartine est. à mon sens, le plus grand de nos poètes, il est le plus dangereux des maîtres ; et pour dire le vrai, il n'existe pas comme maître. Rappeler son âme, c'est un honneur; c'est même déjà une vocation poétique; mais rappeler sa manière, ce n'est pas un bon certificat de prosodie.
Ailleurs, il est vrai, Edouard Grenier se souvient plutôt d'Alfred de Musset, mais, là encore, il se souvient trop. Il dédie un sonnet au poète des Nuits, et le sonnet, par certaines expressions ou images, nous fait songer à la Lettre à Lamartine du même Musset. Il module une plainte intitulée Rememher, et c'est en effet et tout à fait le motif de la célèbre mélodie mussétique : Rappelle-toi, Edouard Grenier boit toujours son propre vin ou sa propre ambroisie, mais pas toujours et pas assez dans son propre verre.
Et voilà pourquoi, tandis que le vin n'a pas vieilli ou ne s'est point gâté en vieillissant, le verre a daté, sauf pourtant Je verre où il a versé le vin d'amour et d'amitié. Pour dire le vrai et pour n'être point injuste et ingrat, ce qui d'Edouard Grenier semble aujourd'hui légèrement démodé, c'est l'amphore d'où s'épandaient ses beaux rêves humanitaires et universels, mais ce n'est pas la coupe intime, où son àme toujours jeune et aimante servait à la notre ses pures ivresses d'à-
mant et ses fidèles tendresses de fils, de frère ou d'ami.
Quels beaux vers lui ont inspires le culte de sa mère, une ardente affection pour son frère, une suave affection pour ses amis !
La vraie orig-inalité d'Edouard Grenier, c'est d'être le poète du foyer, le chantre de l'amitié.
Cet astre au pur rayon qui lutte et qui persiste Et semble nous jeter un regard doux et triste, N'est-ce pas ton étoile, ô divine amitié ?
Ah! qu'il a raison de saluer cette « étoile » ! Ce fut pour lui l'inspiratrice; ce fut sa muse la plus naturelle, la plus constante, la plus persévérante. Dans Primavera d'abord, dans Amicis ensuite, enfin dans Poèmes épars et Rayons d'hiver^ elle lui a dicté les plus aimables vers de son printemps, les plus adorables vers de son été, les plus durables vers de son automne. Quand on ne lira plus les compositions épiques ou dramatiques d'Edouard Grenier, on lira encore ses poésies amicales, où reste je ne sais quel parfum d'amour. Notons , en effet, i\\\ amicis est le datif pluriel à'amica aussi bien que (ïamicus.
Chastes ombres déjeunes femmes.
Chères et douces amitiés, Je pense à vous !...
Exquise amitié de la femme, mâle amitié de l'homme. Edouard Grenier a surtout connu cela et poétisé cela; et qu'il a bien fait! Les lyriques français ont trop chanté la passion, trop peu l'amitié, cette ineffable sympathie qui unit l'être humainà l'être humain :
Mon cœur reconnaissant vous nomme
Avec la même effusion :
Sourire aimant de femme ou d'homme,
C'est le même divin rayon.
Il est des poètes qui sont avant tout des artistes, qui songent à la perfection de leurs œuvres bien plus qu'au bonheur d'autrui, et qui, avec l'inconscient égoïsme du génie ou du talent, sont tendres pour leurs strophes et insupportables pour leur entourage, indifférents au reste du monde. Le poète à'Amicis n'est pas de leur lignée. Sa poésie, il l'a surtout vécue. Je ne le connais pas, mais je suis sûr qu'il Ta objectivée, réalisée dans sesactes bien plus que dans ses poèmes, et c'est en cela qu'en marge du romantisme et du Parnasse il est toujours resté indépendant, très peu virtuose, mais ce qui vaux bien mieux, très humain. A travers ce poète délicat, je devine un homme délicieux, et mon impression de lecteur inconnu, n'est-ce pas pour le poète une parcelle de gloire, et la plus enviable étant la plus humaine, et ne sont-
ils point de lui ces trois vers qui terminent un de ses sonnets et seront le ternie de ce médaillon?
La gloire est d'être aimé. S'il tombe Une ou deux larmes sur ma tombe, Il suffit : le reste n'est rien.