‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 21 sur 52 · EUGENE MANUEL · texte numérisé non relu

EUGENE MANUEL

Le poète Eugène Manuel nous donne He ses vers une édition nouvelle avec classement définitif. ATautonine dç sa vie, il se plaît — et pour notre plaisir — à mettre en ordre son herbier sentimental et son fruitier populaire. D'une part, en un premier volume, il dispose ses poésies intimes et familiales au parfum si pénétrant: voilà pour les fleurs ; d'autre part, en un second volume, il groupe ses compositions patriotiques et sociales, au suc fortifiant et bienfaisant : voilà pour les fruits. Et ces fleurs ont leur attrait, ces fruits ont leur saveur ; et si vous le voulez bien, un moment respirons celles-là et goûtons à ceux-ci.

De ces plantes au subtil et persistant arôme —

Œuvres poétiques : 2 vol. Calmann-Lévy, éditeur, l»"" vol [Pages iniimes . — En Voyage). " 2« vol. {Poèmes populaires — Pendant la guerre— Après la guerre).

carrarome a résisté si l'éclat a pâli — quelle fut la première patrie? L'herbier du poète est leur refuge : où fut leur bosquet? Sont-elles nées sur les cimes près des torrents^ ces fougueux aventuriers, ou dans la plaine, au bord des fleuves, ces somptueux miroirs ? Non pas : leur origine ne fut ni si téméraire, ni si brillante. Une source, une petite « source ignorée » : tel fut leur berceau. Cette fontaine cachée est inconnue des boulevardiers, mais l'oiseau du ciel la connaît bien. Elle est aussi limpide qu'elle est modeste, aussi chaste qu'elle est discrète:

A travers bois ma source fuit;

Elle est humble et fait peu de bruit ;

Mais elle est pure : on y peut boire.

(Pages intimes. Au lecteur.)

Nous connaissons la source : maintenant baptisons les fleurs. Comment les nommer? Oh! d'un nom sans rareté et sans prétention, et qui sera très approprié, justement parce qu'il est très simple. Ce sont des violettes, les violettes du cœur. Violettes, par leur teinte atténuée qui n'a rien de commun avec l'éclatante splendeur de la rose, ni non plus, — ce qui est une compensation — avec son irritante et insolente gloriole ; violettes, par leurs calices tendres, conseillers d'amours surs et légitimes, par leurs collerettes qui sont embau-

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mées sans être enivrantes ou entêtantes, fidèles sans être sensuelles, idéales plutôt que charnelles.

« Songe à l'enfant, disait le poète païen : De tes mœurs en péril respecte le gardien ; Rougis en contemplant la chaste créature ! »

Et moi, quand l'oiseau chante au faîte du buisson, Quand murmure la source ou jaunit la moisson, Je dis : « Sois pur, mon cœur ! respecte la nature !»

(En voyage. La Nature.)

Oui I bouquet de violettes, les vers intimes d'Eugène Manuel, et je ne sais vraiment pas pourquoi rAcadémie ne l'a ]»oint piqué à son corsage, où il aurait très bien fait, près de la verveine d'un Sully Prudhomme, du liseron d'un François Coppée, et du somptueux dahlia à l'impeccable gaufrier d'un José-Maria de Heredia.

Et sans doute la verveine du Vase brisé était d'un charme douloureux et si pudique; mais non moins pudiques, les stances que voici :

Ne le dis pas à ton ami,

Le doux nom de ta bien-aimée :

S'il allait sourire à demi.

Ta pudeur serait alarmée.

Ne le dis pas à ton papier.

Quand tout bas la Muse t'invite ; L'œil curieux peut épier La confidence à peine écrite.

Ne le trace pas au soleil.

Sur le sable, le long des grèves ;

Ne le dis pas à ton sommeil, Qui pourrait le dire à tes rêves.

Ne le dis pas à cette fleur Qui de ses cheveux glisse et tombe ; Et, s'il faut mourir de douleur, Ne le dis pas même à la tombe.

Car, ni l'ami n'est assez pur, Ni la fleur n'est assez discrète, Ni le papier n'est assez sûr.

Pour ne pas trahir le poète ;

Ni le flot qui monte assez prompt Pour couvrir la trace imprimée, Ni le sommeil assez profond.

Ni la tombe assez bien fermée !

(Pages intimes. Discrétion. )

Et bien entendu le liseron de (]oppée

Un liseron, Madame, aimait une fauvette

grimpait avec un sans-façon si souple et si charmant qu'il devait atteindre sans peine le perron ou balcon académique ; mais croyez- vous que le poète du Cahier Boiir/e ait plus de naturel et plus de simplicité vraie que le poète d'E/i Voyagea Ce dernier volume est le plus souvent exquis de familiarité et d'abandon. Tandis que l'inspecteur général de l'Université fait sa visite aux lycées et collèges de France, le j)oète fait sa cueillette de paysages et d'impressions à travers les sites et les

cités. A vrai dire, il décrit moins qu'il n'écrit ; il est plutôt épistolaire que pittoresque. Mais cet épistolier, ce causeur à distance, cet absent qui se souvient d'une absente, nous retient et nous attacbe par sa sensibilité, sinon par son imagination. Evocation^ Vieux enfants^ La Dépêche^ Montagne à vendre me semblent des modèles d'épîtres sentimentales. C'est moins grave que du Boileau, moins spirituel que du Voltaire, moins fouillé que du Sainte-Beuve : mais aucun des trois ne fut à la fois plus classique et si humain, et j'ajoute si poétique. La Muse d'EN Voyage ne chante pas, ne vole pas, mais on devine qu'en côtoyant la prose, elle garde son rythme et ses ailes.

Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.

disait ce Victor Hugo dont précisément l'auteur d'EN Voyage célèbre le génie en une pièce éloquente intitulée Un Passant et burine la gloire en un sonnet-médaille ayant ce juste titre : Le Blason,

C'est qu'en effet, Eugène Manuel est lui aussi un sonnettiste. Dès la publication de Pages L\tlmes, avait été remarqué ce sonnet : Le Berceau, qui dans la plupart des anthologies fait pendant aux Deux Cortèges de Joséphin Soulary, et lui est même supérieur ; car, si l'on en croit du moins Jules Lemaître, les Deux Cortèges traîneraient

avec eux plus duue défaillance de style et de langue^ taudis que le Berceau ne me semble point du tout un nid d'impropriétés et de chevilles. Il n'est pourtant pas, à mon sens, le meilleur du poète. Je n'en aime ni le premier ni le huitième vers. Et. en somme, je préfère de beaucoup à ce sonnet trop cité peut-être, les sonnets suivants trop peu célèbres : Sur la Falaise^ Cœur (ï Ivoire^ Grandeur înorale, Le Coupé, et Cassolette, Je transcris ce dernier qui est d'un travai aussi réussi que savant :

Pour y brider un grain d'ambre ou d'encens Gentil sonnet est une cassolette :

Nous y mettrons innocente amourette, Regrets tardifs ou bien désirs naissants.

Tels du soleil les feux éblouissants Sont réfléchis même en la gouttelette, Telle, en un bois, la simple violette Sous les buissons se trahit aux passants.

Plus fort parfum n'irait à sa mesure !

Quant à railler sa fme ciselure,

C'est blâmer fleurs en un petit terrain.

Dessins légers sur une broderie, Joyaux mignons pour la galanterie ; Orfèvre suis, et non fondeur d'airain.

(En Voyage. Cassolette.)

L'Académie accueillit le fondeur Heredia : pourquoi pas le ciseleur Manuel ? 11 est vrai que de ré-

parer son injustice elle est encore à temps. Et d'ailleurs, qu'importe TAcademie! La coupole du Palais Mazarin n'est pas nécessaire aux poètes : celle du firmament leur suffit, car

Le poète à l'aise Peut vivre tout un jour, au bord de la falaise De ce petit sonnet qid lui parle de Dieu.

(En Voyage. Sur la Falaise.)

Dieu, la patrie, l'humanité : ce sont d'autres motifs d'inspiration pour Eugène Manuel, et encore plus riches en poésie. Après les fleurs d^intimité, voici les fruits d'immortalité.

Non qu'ils soient tous impérissables, les vers philosophiques, les vers civiques et les vers humanitaires d'Eugène Manuel. La facture en est un peu lourde par endroits, et la forme un peu incolore. Cette langue, si sûre, si sobre, si exacte, et parfaite dans les sujets moyens, n'est que suffisante dans lesdéveloppeiîjents lyriques. Il lui manque je ne sais quelle ampleur ou splendeur (i>. Mais si le style reste à mi-côte et dans le demi-jour, la pensée, même alors, est très haute, très lucide. Elle

(1) Chose curieuse ! Le souffle et Féclat seraient surtout dans quelques poésies de date récente, par exemple dans le Tombeau d'Agar, Le grand octogénaire, Louis Pasteur : d'où il faut conclure que rinspiration n'est pas toujours glacée par l'âge, mais est au contraire réchauffée et dorée par les rayons du soleil automnal.

reflète à la fois le beau, le vrai et le bien, car sur elle est resté le triple rayon venu d'Atbènes, de Rome et de Jérusalem.

Trois peuples m'ont donné ce qu'il me faut pour vivre : Les Romains et les Grecs, et mon vieux peuple hébreu. Rome m'apprit le droit, dont son code est le livre; Athènes, la beauté, Jérusalem, son Dieu.

J'ai vu d'autres clartés depuis cette lumière ; Mais c'est par elle enfin que je sais où je vais : Et ces heures d'ennui, qui nous rendent mauvais, Je les consacre au juste, aux arts, à la prière. . .

Depuis, le doute obscur peut m'assiéger en vain : J'ai bu la foi limpide aux plus claires fontaines ; Mon âme, sans effort, monte aux sphères lointaines, Et ne s'arrête plus qu'à son foyer divin.

(Pages intimes. Les trois peuples.)

Beaux vers de modestie et de fierté, où le poète avoue loyalement non seulement sa dette grécoromaine, mais aussi sa race hébraïque. Eugène Manuel est un Israélite. Mais ce sémite, sur tous les problèmes importanis de Tàme^ de la vie et de la mort, se rencontre avec ces iiobles spiritualistes ctirétiens qui se nomment Jules Simon, Caro, Saint-Marc-Girardin. Paul Janet, Henri de Bornier, et à chacun de ceux-là il dédie une poésie comme pour souligner Taccord entre la Bible, l'Evangile et le Phédon.

Et d'autre part ce juif a écrit sur la France et

ses malheurs tout un volume vibrant de patriotisme. A la veille de la guerre, il conseille de l'éviter, car il sait qu'elle est un fléau, même lorsqu'elle n'est pas un désastre. (Voir cette admirable pièce Aléa composéeen juillet 70, et que nul journal ne voulut alors publier, la trouvant sans doute trop peu chauvine.) Pendant la j^uerre il est un desTjrtées qui encouragent et consolent la France mutilée, si vaillante. Après la guerre, il fut de ceux qui voulurent refaire et relever l'âme française par l'école. Cette âne n'avait pas failli : elle s'était égarée. Il importait donc de la remettre dans le droit chemin en lui enseignant le devoir, il importait de sauver l'avenir en instruisant l'enfant, ce semeur futur, car

Toute main peut semer la graine salutaire ; Et parfois Ton entend sortir, — touchant mystère ! — Comme du ver-luisant monte à nous la clarté, Des lèvres des petits la grande vérité.

(Poèmes POPULAmES. L'Ecole.)

Educaleur par profession, Eugène Manuel l'est surtout par vocation ardente. Déjà dans son drame émouvant des Ouviners \\ combattait l'ignorance avec intrépidité et saluait la vertu du livre :

Au mal, comme au carcan, l'ignorant est rivé Mais quiconque sait lire est un homme sauvé.

Universitaire, il n'a jamais rougi de Valma mater, et l'ayant honorée par se& services^ il l'a célébrée plus d'une fois dans ses vers.

La France, qui travaille et pense à ta clarté, Sait ce qu'elle te doit, vieille Université.

(Pages Intimes. Aima mater.)

En quoi il eut grandement raison, car cette mère sert à ses fils le lait fort de la liberté. Elle fait des disciples, mais non des esclaves. Ses adversaires se figurent qu'elle est un enrégimentement, ils la croient une caserne des esprits. A leurs yeux, et d'un peu loin, c'est la maison de Napoléon ; vue de près, et en dedans, et à fond, c'est la maison de Descartes.

Ainsi, Eugène Manuel trouvait la poésie dans r « école » comme ill'avait trouvée au « foyer ». W Bien plus, il la découvrait en ceux qui n'ont pas de foyer et ne vont pas à l'école, il la ramassait perle par perle, larmes par larmes, « sur les grands chemins, dans les rues, dans les ateliers, les taudis et les hospices, et aussi dans le fond ténébreux de ces consciences qui n'ont pas encore pris pleine possession d'elles-mêmes ». N'est-il pas lui aussi le chantre des « humbles » 1 Et même

(1) PoKsiES DU Foyi:r i:r dk l'Ecole ; c'est le titre d'un recueil de morceaux choisis, extrait de ses œuvres complètes.

n'est-ce pas lui ([ui s'est engage le premier dans cette poésie réaliste et poignante, faite crobservation et d'attendrissenient ? Qiiel(|nes-uns de ses heureux cadets ont du à la niôrne inspiration un brillant ou un brio, plus éloquent peut-être, mais de même qu'il était l'initiateur, le révélateur du motif, du Ihème, il est resté le maître par la netteté du trait et la justesse d'accent. Cette parfaite justesse de langage et d'émotion, voilà ce qui fit un beau succès de théâtre au drame des Ouvriei^s, et un succès répété de diction et de lecture à des poèmes tels que la Robe^ la Mort du Saltimbanque^ le Poète des Cafés^ la Prière des Folles^ la Mère et r Enfant, la Chanteuse, etc. Celle-ci, « la chanteuse », est la petite mendiante qui au printemps, ayant du soleil sur les cheveux et de la jeunesse au cœur, mendiait et chantait à la fois, lançant quelques notes joyeuses entre deux suppliques larmoyantes. Et ses pleurs semblaient mentir après sa romance.

« Tes parents t'ont montré cette douleur qui ment ? Tu pleures maintenant : tu chantais tout à l'heure ! » L'enfant leva les yeux et me dit simplement : «C'estpourmoiqueje chante, et pour eux que je pleure.»

Ces jolis vers, venus droit du cœur encore plus que de l'esprit, sont fréquents chez l'auteur des Poèmes populaires. Sa muse, elle aussi, pourrait

dire : « Je pleure sur les déshérités tout en chantant pour moi ». Elle mendie en de belles strophes la pitié des heureux pour les malheureux, unissant ainsi les joies de la bienfaisance aux joies de ridéal, et faisant tout ensemble œuvre humanitaire et œuvre poétique.

Eugène Manuel s'est attendri sur d'autres et a versifié pour lui. Il a su remplir toute sa tâche professionnelle, mais en se réservant toujours le droit de satisfaire à l'art et au cœur. Ce fut son bonheur et son honneur. A côté de ses fonctions universitaires et en dehors des diverses écoles littéraires, il a poursuivi sa voie sans tapage comme sans servilité. Jeune, il admirâtes romantiques, mais sans subir leur joug ; homme fait, il coudoya les parnassiens, mais sans leur emprunter leur poétique. Toute sa vie, tenant à l'estime et à la fierté, encore plus qu'à la réputation, il se tint à l'écart de toule chapelle littéraire; et c'est pour cela que dans ma galerie j'ai plaisir à suspendre son médaillon dans le groupe des délicats qu furent des indépendants.

flENRI DE BORNIER

Avez-vous quelquefois rencontré sur les quais de la Seine, du côté de la bibliothèque de l'Arsenal, un petit vieillard propret, au teint coloré, à la barbe de neig'e, à la tête forte mais enfoncée dans les épaules, au dos plutôt voûté, à l'aspect plutôt bourgeois? Eh bienj c'est le vicomte Henri de Bornier, de l'Académie française. Ce passant quelconque porte un des plus beaux noms du théâtre et du Parnasse contemporains. Ce marcheur prosaïque est un élu de l'Idéal. Ce pèlerin vieillot a l'âme toujours jeune et grande. La destinée a de ces merveilleuses antithèses.

Mais si au premier abord M. de Bornier ne donne pas l'impression d'un aède, d'un imtes, si au premier regard vous ne devinez guère sa pro-

(1) Poésies complètes (1850-1881), 1 vol in-12. Dentu, éditeur. — Principaux drames : La Fille de Roland; les Noces d'Attila; Dante et Béatrix L'Apôtre ; Mahomet; Le Fils de l'Arétin, Tous publiés chez Dentu.

fession OU sa vocation, observez de plus près, et vous la pressentirez. Le rayon du dedans met toujours quelque part sur la personne son reflet mystérieux. Quand une fois la Muse — surtout la Muse des hautes pensées et des vertus splendides — a baisé un homme au front, elle embellit sa vieillesse même de je ne sais quelle ineffaçable parure.

L'ordre règne dans tout : la beauté du vieillard,

Faite d'âme et d'esprit, ne tient pas au hasard,

Et dès qu'il peut penser et qu'il devient son maître.

L'homme prépare en lui le vieillard qu'il doit être...

La vertu cahne et grave est une autre beauté,

Et comme ce soleil si doux des jours d'automne,

L'âge ne détruit pas la grâce, il la couronne.

(Poésies complètes. Les Deux Vieillesses) .

C'est en 1865 que Henri de Bornier écrivait ces vers ; et soyez persuadé qu'en 1899 sa verte et noble vieillesse en confirme la consolante vérité. Cherchez Tauréole, et vous la trouverez.

Quand j'étais élève — voilà quelque vingt ans — au lycée Charlemagne, j'allais souvent, entre deux classes, à la bibliothèque de l'Arsenal sous prétexte de consulter un ouvrage, mais en réalité pour avoir le plaisir de voir l'auteur alors tant applaudi de la Fille de Roland^ qui entre deux soirées triomphales continuait ses fonctions de bibliothécaire, et comme un simple

cliartiste, contresignait nos demandes délivres... mais de quel paraphe illustre à nos yeux ! 11 donnait un coup do plume de cette même main qui avait hier crayonne

L'âme de Charlemagne et celle de Roland,

Derrière le bibliothécaire bienveillant j'apercevais le poète victorieux dont Sarah Bernhardt et Mounet-Sully clamaient suavement ou superbement les tirades trois ou quatre fois par semaine au Théâtre-Français. Et l'archiviste résigné ne me cachait pas entièrement le grandiose évocateur de nos paladins antiques... et dramatiques.

Les drames de M. Henri de Bornier, ce n'est pas mon sujet de les apprécier ici. Je ne retiendrai d'eux que leur qualité d'àme^ leur tonahté poétique. Ils ne sont point sans défaut; et la critique a pu relever, même dans la Fille de Holand, des naïvetés surannées, des prophéties déplacées, en même temps que des défaillances de versification et de style. Mais tous — sans oublier Mahomet et Y Apôtre^ les deux pièces qu'on n'a pas pu ou voulu jouer, l'une en tant que trop musulmane et l'autre en tant que trop chrétienne — ont un attrait rare de nos jours, une originalité précieuse et puissante : ils baignent en plein héroïsme. L'atmosphère de ces tragédies est supérieure à ces tragédies même : on y respire un souffle sublime

inconnu depuis Corneille. Et je ne parle point seulement des sublimités patriotiques et belliqueuses, lesquelles sont d'un ordre plus accessible, mais aussi des sublimités philosophiques ou évangéliques, qui sont moins à la portée des tragiques ordinaires et des poètes médiocres.

C'est une pure et admirable idée philosophique qui est à la base du Fils de rA?'éti?i. Le drame a pu chanceler sur sa charpente, mais l'idée, barre de diamant, est restée inébranlable. Quelle est cette idée? C'est qu'un mauvais livre est un malfaiteur public; c'est que l'art ouïe dilettantisme ne peut pas couvrir, comme d'un pavillon sacré, cette infâme marchandise : la pornographie. De nos jours, ils pullulent, les Arétins, sinon par le talent , du moins par l'intention. M. Henri de Bornier a eu le courage *de leur dire avant Tolstoï : (( Ce que vous faites n'est pas du tout de l'art, c'est un métier d'assassin, d'assassin d'âme et de tueur d'idéal. » Qui ne se souvient de la virulente apostrophe de Ba) ard à l'Arétin,

Bayard

Ce peuple-là devrait^ s'il tient à vivre encore

Vous chasser comme un traître au milieu des affronts.

Arétin Je ne le trahis pas.

Bayard

Mais si ! tu le corromps !

Certe, il faut entourer d'un éternel éloge L'écrivain noble et pur qui jamais ne déroge, Qui, debout sur la brèche, au mal seul s'attaquant, Défend la vérité comme un soldat son camp. Que pour ces gloires-là le fondeur habitue Le bionze des canons à devenir statue, Le bronze sera fier ! Et ce triomphe est doux, Et ce triomphe est bon. — Mais, justice pour tous ! La mauvaise herbe, il faut qu'on la brûle ou la fauche! Maudites soient du Ciel les œuvres de débauche ! Leur influence, hélas ! flattant nos vils penchants, Commence sur des rois aveugles ou méchants; Bientôt, après le chef qui l'aime ou la tolère. Elle va gangrener la masse populaire.

Et l'œuvre détestable, à chacun de ses pas. Fait d'autant plus de mal qu'elle descend plus bas. (Le Fils de l'Arétin. (Acte I, scène IV.)

Si dans le Fils de V Arétin Henri de Bornier devançait le grand idéaliste slave, dans X Apôtre^ publié dès 1881 ^ il devançait les Mauric^e Boiiclior, les Jean Aicardj les Paul Desjardins, tous nos plus éloquents ou plus savoureux neo-chréliens. Des lèvres de son saint Paul jaillissait déjà la paiole de paix, la fontaine d'aniour dont nos ()lus cliers écrivains ont aujourd'hui la nostalgique soif. Son (^ apôtre » était même un « féministe ». mais un vrai, voulant faire de la femme non une éman-

cipée, mais une compagne, non une révoltée, mais une sœur luniineuse et douce.

La femme, ange vaincu, meurtri, traînant son aile,

Depuis quatre mille ans est l'esclave éternelle.

Fille, un mari Tacheté au père qui la vend;

Veuve, son fils, son frère, un étranger souvent

Dit : « La loi me la donne, u Elle n'a qu'à le suivre,

Si bien que jusqu'à l'heure où la mort la délivre,

Elle a pour seul bonheur qu'elle puisse obtenir

De porter dans ses flancs ses t^^ans à venir !

Mais quelqu'un est venu briser ce joug infâme :

Il a mis une étoile au front blanc de la femme.

(L'Apotre. Acte IL Scène IV.J

Très beau, ce dernier vers, dans sa simplicité chaste et sereine : et vous en trouveriez beaucoup de pareils à travers l'œuvre de Henri de Bornier. Il n'a pas dans son style la richesse éclatante des romantiques, ni la souplesse savante des parnassiens, ni à phis forte raison la virtuosité chantante de nos plus ingénieux poètes d'aujourd'hui; mais il a la précision vig^oureuse, la sobriété robuste; et de temps en temps surcette mâleaustérité éclate une douce métaphore, fleur de beauté et d'humanité.

On le voit dans son théâtre; on le voit mieux encore peut-être dans le recueil de ses Poésies complètes^ car, il ne faut pas l'oublier, Henri d(^ Bornier est un dramatiste, mais il est aussi iin lyrique. Telle ode prépara, accompa-

gna et iiiôrne illumina tel drame. La célèbre C4hansondes Epées ne met elle pas dans la Fille de Roland \q double éclair de Joyeuse et de Durandal ? Et si dans ses tragédies vibre Tâme héroïque de la France, ces poésies célèbres : les Amis de la France^ les Orphelins de la guerre^ les Deux villes^ Pour les inondés de Murcie^ sont toutes palpitantes de cette môme âme généreuse et charitable.

Au secours ! — Ton nom? — La souffrance. — J'accours. — Ton nom à toi ? — La France.

Henri de Bornier, môme aprèsnos désastres, n'a jamais rôvé une France haineuse, hargneuse, hérissée d'intolérance et d'inhospitalité. Perdre tout un héritage de générosité et de chevalerie sous prétexte qu'on a perdu une province, ce serait à ses yeux une défaite de plus. Il n'est pas de ceux qui voient une antinomie entre la patrie et l'humanité. Il les concilie heureusement l'une et l'autre dans un patriotisme aussi large qu'il est profond. N'est-ce pas lui qui a écrit ce vers magnifique ?

Tout homme a deux pays : le sien, et puis la France.

Cette harmonieuse noblesse de sentiments, voilà ce qui donne à ses vers une beauté durable. Je reconnais que dans son volume de poésies les pièces de circonstances tiennent trop de place. Les à-

propos dramatiques s'y rencontrent avec les odes académiques, car, avant d'être au nombre des « Immortels », Henri de Bornier fut, par eux, couronné plusieurs fois ; et avant d'être applaudi chez Molière ou Corneille, il fut récompensé brillamment et fréquemment, de l'autre côté du Pont des Arts, chez Richelieu ou Mazarin. J'accorde donc qu'il y ait trop en lui du poète officiel et du poète lauréat. Mettons qu'il ait fait trop de vers pour les concours, pour les cérémonies publiques, pour les banquets, pour les inaugurations de statues, et qu'il y ait ainsi un point commun — un seul — entre Henri de Bornier, Pindare... et Armand Silvestre.

Mais si du clavier de son cœur la musique n'a le plus souvent jailli que sous les mille doigts des circonstances extérieures, ce clavier est toutefois bien à lui ; et de son âme seule pouvaient s'échapper toutes ces notes éloquentes, fortifiantes, et comme une continuelle fanfare de vertu. Et cette vertu n'a rien de conventionnel et de froid. La fanfare ne tourne pas à l'euiphatique prédication. Chez lui la préoccupation morale ne supprime pas le souci esthétique, pas plus que la virilité n'exclut la tendresse, ni même la passion. Amour très épuré, mais amour. N'a-t-il pas écrit un drame sur Dante et Béatrix? Dans la Fille de Roland^ il y a Roland, Charlemague, Gérald,

mais aussi Berthe ; dans ï Apôtre, il y a saint Paul, mais aussi Lydie. Et si les femmes de son théâtre sont avant tout des consciences, elles sont aussi des cœurs, des cœurs dévoués et brûlants où l'amour en holocauste s'immole au devoir. On peut donc en quelque sorte lui appliquer ces vers qu'il appliquait à Corneille :

Ton génie était tendre, homme de forte race, Comme un océan doux dans sa rébellion.

Rempli de ta puissance, on connaît moins ta grâce, Mais moi, j'ai vu des pleurs dans tes yeux de lion.

En un mot, Henri de Bornier a de l'âme, et parle d'abord aux âmes. Et ce qu'il leur dit n'est jamais troublant. De tous ses vers, pas un qui fasse du mal aux jeunes cœurs, pas un qui ne leur fasse un peu de bien. Elle est justifiée cette fière dédicace de ses Poésies complètes qu'il avait le droit d'adresser à une jeune fdle :

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