A MA FILLE
A toi ce livre, enfant, le livre De mes jours sombres ou joyeux.
Vieux prisonnier que je délivre Quand sa prison lui vaudrait mieux ..
Ces petits poèmes, ces odes.
Sont peu faits pour le temps qui court... Mais j'ai déjà vu tant de modes Dont le triomphe fut si court
Il n'est qu'une mode immuable :
Celle qui veut que, prose ou vers, Nos livres puissent, sur la table.
Aux yeux de tous rester ouverts.
Le mien le peut. Je sais la vie ; J'ai monté par d'âpres chemins, Je sais que tout ce qu'on envie S'écroule ou s'enfuit sous nos mains ;
Parfois, dans le doute ou le blâme, A l'heure où les cieux sont couverts.
Une ombre me passait sur l'âme...
Mais l'ombre n'est pas dans mes vers.
Jamais, d'une lèvre flétrie,
Je n'outrageai, pas même un jour,
La liberté. Dieu, la patrie.
L'art sévère et le chaste amour.
Si j'avais cédé, lâche et traître, Au démon que j'ai combattu, Je sais qui me louerait peut-être...
Toi, ma fille, que dirais-tu ?
Et voilà pourquoi, ILniri de Bornier si peu célèbre dans les cafés littéraires, est, parmi les poètes contemporains, le plus admiré dans les maisons d'éducation : ce dont je le félicite doublement, car être oublié dans les cénacles et appris par cœur dans les collèges, cela peut-être est le plus
sur critérium de la gloire. De tous les beaux vers, ceux que peuvent épeler sans péril les lèvres pures de la jeunesse, ceux-là d'abord, soyez-en certains, ont pris leur brevet d'immortalité.