ANDRÉ LEMOYNE
Parmi les poètes de la génération précédente qui ne s'asservirent à aucun mot d'ordre littéraire,, je dois ranger — et je m'en voudrais de l'oublier — ce robuste paysagiste, ce consciencieux et sobre peintre de nature, ce vrai « naturiste » avant la lettre, qui a nom André Lemoyne. Jamais il ne fut de quelque groupement artistique, et toujours il fît œuvre d'artiste. Depuis ses premières poésies écrites en 185S, jusqu'à ses dernières publiées récemment, c'est-à-dire pendant un demisiècle, il a marché droit dans son silJon, semant et récoltant à son heure, semant au jour le jour le bon grain des « poésies détachées », et, à la saison venue, récoltant la gerbe en volume, la moisson en beaux livres, et tout cela sans avoir inquiétude de ce que claironnaient les derniers romantiques,
(1) 0Eiiv7^es poétiques, 4 vol. in-12. Ed. elzévirienne. Lemerre.
de ce qu'édictaienl les dogmatiques parnassiens ou de ce que formulaient les énigmatiques symbolistes.
Le premier mérite de ce poète, c'est d'être, en effet, lui-même. Peut-être dut-il à l'influence ou plutôt à l'ambiance parnassienne un plus diligent souci de la forme, une plus scrupuleuse requête ou conquête de l'expression juste , de rimage pittoresque, de la rime riche, mais il ne dut qu'à soi son inspiration. Sa matière poétique ui est donnée par son âme ou par la Nature, elle lui vient du cœur ou par les yeux, non de ses imitations ou de ses réminiscences. La poésie d'André Lemoyne est une des moins livresques qu'il y ait. Quelques-uns de nos plus grands ou de nos plus distingués poètes ont péché par excès de littérature. Un Victor Hugo, un Sainte-Beuve, un José- Maria de Heredia sont effleurés ou atteints de la « liltératurite ». André Lemoyne échappe absolument à cette contagion dont s'altère ou s'adultère la veine poétique.
Je croirais même qu'il y échappe trop. Je m'explique. Autant la pléthore de lectures peut déflorer ou même dessécher l'inspiration, autant la richesse de culture peut la rajeunir, l'assouplir, la fertiliser. Il y a des grands peintres, des grands sculpteurs, des grands architectes et même des grands musiciens qui furent d'illustres ignorants.
Cliercliezun grand poète illettré : vous n'en trouverez pas un. Qu'on n'allèg*ue pas la réputation de Reboul qui était un boulanger, de Jasmin qui était un perruquier, de Savinien Lapointe qui était un cordonni€r. Ces exemples mômes justifieraient ce que je dis, car ce qui manqua précisément à ces trois bons rimeurs pour être des poètes magnifiques, c'est la civilisation d'âme. Ils ne savaient rien : justement, il y paraît trop. André Lemoyne sait évidemment beaucoup plus qu'eux. N'importe, certains de ses poèmes sentent la province, décèlent des défiances ou des préférences de cloclier. Il y a parfois en lui du Gustave Nadaud ou du Joséphin Soulary, c'est-à dire une philosophie saine, mais un peu étroite, un peu bourgeoise ou villageoise. Le dialogue qu'il établit entre le « philosophe » et le « poète » sous ce titre: VAve?iir, renferme nombre de jolis vers, mais des jugements contestables, des prophéties douteuses, une admiration tant soit peu naïve pour la race jaune.
Et qui vivra verra... c'est peut-être la Chine
Qui garde la clef d'or du prochain avenir,
En filant dans sa tour de porcelaine fine...
Si le grand voyageur d'autrefois, Pythagore,
Et le sage Socrate ou le divin Platon,
Chez nos contemporains pouvaient revivre encore ,
Ils se dirigeraient sur Pékin ou Canton.
Croyez-vous, ô poète ? Je crois plutôt qu'ils iraient interviewer Ibsen et Tolstoï ; car ces deuxlà, comme eux autrefois, sont aujourd'hui des créateurs d'idéal, tandis que les mandarins ne sont que des créateurs de petitesse et d'étroitesse. Ils sont prolifiques en enfants ou en bibelots, mais pauvres d'idées et bornés d'horizon. Ils augmentent la quantité des hommes, mais non la qualité des consciences et des intelligences. Et la qualité finit toujours par triompher de la quantité. Et c'est pourquoi la Ciiine, loin de pouvoir sauver ({uelque jour le monde, ne pourra bientôt plus se sauver elle-même. Laissez, poète^ laissez les oracles des sous-préfectures et les caboches àaCafé du Co7nmerce préférer la race jaune à la race blanche^ et Pékin à Athènes ; mais vous, un délicat5V0us qui, dans le môme volume, écrivez de si beaux vers sur Socrate, sur Jésus, sur Jeanne d'Arc, sur ces nobles victimes mortes pour l'humanité, ne vous extasiez pas devant ce peuple qui, pendant de longs siècles, a cru très ingénieux et très intelligent de dresser entre cette humanité et lui une muraille de « Cbine ».
J'ai trop insisté peut-être sur ce point. C'était pour mieux caraclériser le talent si personnel mais un peu chagrin d'André Lemoyne, pour mieux le situer parmi les poètes ses contemporains et ses pairs. D'eux tous, il est,
je crois, le plus solitaire. Daas la galerie que j'ai nommée des « indépendants ))^ il est le moins dépendant, mais non le moins systématique. Son idéal est moins optimiste que celui d'Edouard Grenier, moins sûr que celui d'Eugène Manuel, moins élevé que celui de Henri deBornier; mais, plus que les trois autres, André Lemoyne est nn artiste, un véritable artiste. Vaincu dans le domaine des idées, il prend sa revanche dans le voisinage et le commerce de la Nature. Pour lauteur des Charmeuses, la grande « charmeuse » c'est la Nature. Il est son disciple et son contemplateur. Il peut se tromper quand il observe la vie et l'histoire : il ne se trompe pas quand il observe les champs ou les grèves. Il ne déchiffre qu'à demi le grand livre des hommes : il voit sinon tout, du moins toujours juste dans le grandiose panorama des continents et des mers.
C'est donc un rustique, mais qui se distingue des autres rustiques en ceci d'abord, c'est que^ né dans la Saintonge, sur la lisière des prés et des rivages, il aime du même amour et décrit avec la même exactitude les paysans et les pêcheurs, et c'est avec autant de chaleur d'âme que de bonheur d'expression qu'il réunit dans une même poésie ses deux groupes d'amis et d'inspirateurs :
Le soleil se voilait sur les eaux de la Manche ; Tout le ciel était noir, et tout l'Océan vert ;
En fuite horizontale une mouette blanche
Basait les flots montants de son vol grand ouvert.
Les Normands qui passaient en grosses barques rondes^ Du large apercevaient des groupes de faucheurs, De leurs champs déjà m ûrs coupant les moissons blondes. Et qui, d'en haut, rendaient leur salut aux pêcheurs.
Et les faucheurs pensaient : « Robustes et valides, Au pied sûr nous marchons sous la pluie et les vents. Nous travaillons du moins sur des terrains solides — Vous, c'est à l'aventure, au gré des flots mouvants. »
Et les pêcheurs songeaient : « Dans le sillon des lames. Aux rumeurs de la mer éternellement sourds. Nous manœuvrons sans peur nos voiles et nos rames. Et labourons l'écume en souriant toujours. »
Quand un rais de soleil tombait par échappées. Les faux jetaient de longs éclairs intermittents, Et les rames au loin, dans l'eau de mer trempées, Des barques répondaient en échos miroitants.
(Fleurs du Soir. Marine,)
N'est-ce pas qu'il est intéressant ce dialog-ue entre ces deux moitiés de riiumanité : les marins et les terriens ? Du reste, ces sortes d'alternances ne sont point rares chez André Lemoyne^ et sont presque toujours réussies, surtout si elles sont d'ordre pittoresque ou sentimental. Ailleurs, c'est le Rlicvne et la Loire ou c'est le papillon et l'abeille qui s'interrogent et se répondent en stances amébéennes, comme dans les Bucolir/ues de Y ivgile.^
C'est qu'en effet Lemoyne, qui ne songe pas à reproduire l'antiquité ou à imiter Virgile^ est pourtant un antique par la justesse et le coloris de ses peintures, et un virgilien par le naturel et la profondeur de sa sensibilité. N'est-ce point l'emotiondu <( Nos patriœ fines et duleia linquimus arva » qui se dégage des beaux vers que voici?
Après un long voyage aux mers orientales, Les hommes revenaient, las d'avoir navigué, Mais la fièvre d'amour pour les grèves natales Verse un baume divin dans le corps fatigué.
Ils avaient aperçu le clocher de Marennes, Dont la flèche en plein ciel des eaux semblait jaillir ; Et dans le chaud parfum des plantes riveraines, Les plus robustes cœurs se sentaient défaillir.
(Chansons des Nids et des Berceaux.
Côtes de Saintonge.)
Donc, ce qui distingue encore André Lemoyne des autres représentants de la poésie plastique, c'est qu'aux choses de la nature, il mêle sans cesse les choses du cœur. Ce demi-humaniste est un homme en plein^ et si touchant dans ses tendresses, si poignant dans ses regrets I
Je mourrai sans avoir la petite maison
Qui voit sa claire image au bord d'Une eau courante,
Sous l'abri de la haute et large feuillaison
D'un vieux saule trempant son pied dans la Charente.
Et voici que j'arrive à Farrière-saison, Assez pauvre d'argent sans misère apparente ; Mettant parfois d'accord la rime et la raison, Sans jamais acquérir un seul titre de rente.
Le soleil des heureux pour moi n'aura pas lui. Dans un ciel morne et froid Tautomne s'est enfui — Q uand sur le drap funèbre on éteindra mon cierge,
On dira : « L'homme errant qu'on enterre aujourd'hui. S'endormait chaque soir dans la maison d'autrui. — De notre monde il part comme on sort d'une auberge.»
(Chansons DES Nids et des Berceaux.
Vains regrets.)
On dira surtout : Cet homme errant fut vraiment de la tribu des poètes. Il quitte riiôtellerie, mais, pour paiement de son écot, il a laissé derrière lui, mieux que des louis d'or... quelques vers impérissables, chantante monnaie d'élite et frappée au bon coin.