‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 24 sur 52 · JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

JEAN RICHEPIN

Touranien et Normalien : telle sera la double face de ce médaillorij car, pareil à JanuSj Jean Richepin a comme un double visage, l'un tourné vers la barbarie, l'autre vers la rhétorique. Par tempérament — et aussi par attitude — il est paria révolté, indompté ; par éducation , il est classique, discipliné, respectueux du génie de la langue et des lois de la versification. Dans l'atelier ou la forge de son cerveau, travaillent en même temps deux artisans qui se ressemblent peu en apparence, mais qui, loin de se faire la guerre, font entre eux bon ménage, à eux deux bonne besogne, et dont le travail, équilibré et fondu, constitue une des plus solides et des plus éclatantes — je ne dis

(1) Principales œuvres poétiques : Chez Charpentier :

Poèmes : La Chanson des Gueux ; Les Caresses ; Les Blasphèmes

La Mer, Drames et comédies : Le Flibustier ; Par le Glaive ; La Martyre /

Vers la Joie ; Le Chemineau ; Les Truands.

pas une des plus nobles — productions poétiques de ce dernier quart de siècle.

C'est en 1876 que fut publié son premier volume de vers ; et si jamais la source annonça le fleuve, si jamais un premier jet de fruits révéla l'avenir de l'arbre entier, et si un premier orchestre donna le ton, le motif de toutes les fanfares futures, c'est bien cette célèbre Chanson des Gueux. Là sont déjà en relief toutes les qualités et aussi tous les défauts de Fauteur, en ^erme tous ses thèmes favoris et presque toutes ses compositions poétiques et dramatiques. D'autres poètes plus souples se rajeunissent et se transforment : lui, à la fois plus rigide et plus puissant, se développe et s'amplifie dans le même sens. Son voyage, son pèlerinage au pays des bohémiens, il le refait une dizaine de fois, ou dans ses poèmes, ou dans ses romans, ou sur les planches du théâtre. Ici, les gueuxde Paris ; là, les gueux des champs ; ailleurs, les gueux de la mer; mais toujours les gueux. Il les visite tantôt dans les fermes et au bord des grandes routes, et c'est le Cheniineau ; tantôt sur les flots et les grèves, et c'est la Mef\ ceslleF/ibustîer; tantôt près des ribaudes du passé, et c'est les Truands, tantôt enfin près des bergères, et c'est Vers la Joie. Partout Jean Richepin nous révèle son goût, son rêve, sa nostalgie de la vie aventureuse et indépendante. iMalo periculosam lïber-

tatem^ s'écrie-t-il. Liberté de la sensation, et voici les Caresses ; liberté de la négation, de la rébellion et voici les Blasphèmes.

La Chanson des Gueux était donc le canevas dont toutes les œuvres postérieures ne furent que la broderie. Le cadre changea, mais la trame restait la même. Le tisserand ou chanteur se déplaça, passant des faubouriens aux terriens, et des terriens aux marins, mais toujours et partout il portait sa môme tapisserie ou sa même boîte à musique. Et devant la foule des Aryas, aux yeux étonnés et parfois scandalisés, se déroulait l'idéal du Touranien.

Et c'était en effet et d'abord un idéal de scandale et de défi. Jean Richepin appartient à cette génération qui admirait beaucoup, et non sans puérilité, les railleries de Mûrger contre le bourgeois et les indignations de Flaubert contre le philistin. Bien qu'il se défende dans la préface de la Chanson des Gueux de vouloir reprendre la vieille théorie de l'Art pour l'Art, il est toutefois pour l'Art insolent, indifférent à toute morale. La morale se vengea en biffant quelques chansons, et en infligeant trente jours de prison au chansonnier. Celui-ci fit sa prison, et refit d'autres chansons, contre la même morale bourgeoise et toujours sur le même air de révolte. La rébellion même tournait au sacrilège ; après avoir chanté

la bohème, l'auteur déifiait le blasphème. Ayant fustigé la société, il fustigeait la divinité... tous les dieux, depuis Jéhovah jusqu'à Jupiter, depuis Bouddha jusqu'à Jésus, depuis le septentrional Odin jusqu'au méridional Apis. Et c'était sans doute avec conviction, mais surtout, semble-t-il, avec bravade. Dans les Blasphèmes^ peu de philosophie, mais quels beaux gestes ! C'est que M. Richepin est, sinon un grand poète, du moins un grand athlète. Très beau lui-même physiquement, il prête volontiers à certains de ses personnages ses avantages plastiques, et, Narcisse d'un nouveau genre, aime à se contempler dans ses propres créations. Dans la Mar^tyre , tandis que Paul Mounet, tenant le rôle du gladiateur Labro, faisait saillir ses larges épaules, et jouer ses muscles puissants, je me disais : « Ah ! que le voilà bien, notre Richepin ! Sur les tréteaux de la littérature, lui aussi il se carre comme un lutteur, se dresse comme un gladiateur ! » Dans cette pièce chrétienne, sa ménagerie de fauves a surpris un peu, mais peu, car on s'est dit : « Ce sont encore des gueux ». Et puis: cet indompté est un dompteur. Il y a en lui du Pezon et du Bidel. Jean Richepin est le belluaire de la poésie contemporaine.

Mais, c'est là une attitude qui dénote plus de brutalité que de puissance réelle, plus d'affectation que de sincère inspiration. Heureusement,

dans l'idéal de M. Richepin, il y a autre chose. A côté de la menace, il y a de l'amour. Il aime ses gueux, ses lamentables héros. En cela du moins, il est sincère. Ses poèmes sont contre les bourgeois sans doute, mais aussi et d'abord pour les truands « Je les aime... parce que j'ai arrêté mes regards sur leur misère, fourré mes doigts dans leurs plaies, essuyé leurs pleurs sur leurs barbes sales, mangé de leur pain amer, bu de leur vin qui soûle, et que j'ai, sinon excusé, du moins expliqué leur manière étrange de résoudre le problème du combat de la vie, leur existence de raccroc sur les marges de la société, et aussi leur besoin d'oubli, d'ivresse, de joie. » (Préface de la Chanson des Gueux,)

Et de tout cela, en effet, rougeoie et flamboie, se dore ou s'attendrit tour à tour la poésie de Jean Richepin. Près des peintures virulentes se rencontrent des poèmes d'une franche rusticité et d'une saine émotion. Il trouve des vers simples et doux quand il parle des miséreux et des souffreteux. Parfois les hercules ont des caresses exquises. Et parfois les blasphémateurs gardent un coin d'âme très naïf et très honnête. Quelles sont les pièces les mieux réussies de Richepin? Le Flibustier qui est fort moral, et le Chemineau qui es^t fort touchant. Et voici que dans la Martyre il exaltait €hrist après l'avoir insulté dans les Blasphèmes.

— AlorSj il se contredit ? — Tout de même un peu, mais pas beaucoup ; car dans les Blasphèmes^ il voyait le Dieu, et c'est le Dieu qu'il traque ; et dans sa Martyre^ il voit le miséricordieux, et c'est le miséricordieux qu'il bénit.

A tous les indigents, Christ a promis sa trêve. D'autres manquent de pain : ceux-ci manquent de rêve . Plus délaissé qu'un gueux sur le bord d'un chemin, Il nous tendait le cœur comme un gueux tend la main.

Le Christ est venu pour tous les gueux. Donc, Richepin en finissant par l'accueillir se continue encore plus qu'il ne se contredit. Et dans la Martyre^ œuvre d'ailleurs très imparfaite, lui pourtant se parfait et s'achève, puisqu'il y mit si peu de foi et tant de rhétorique, et puisque les trois principauxpersonnages de la pièce, le géantLabro, l'accusateur Aruns et l'apôtre Johannès. traduisent manifestement les divers cotés de son idéal, Labro, le côté -parade, Aruns, le coté-invective, et Johannès, le côté-sympathie.

Et d'autre part, tous les liois, comme d'ailleurs à peu près tous les personnages de Richepin, et Richepin lui-même, parlent éloquemment, poétiquement. Ici, dans une œuvre où il fallait plus de croyance que de violence et plus de suavité que de .virtuosité, l'auteur et ses liéros clament souvent à

faux et à froid, mais ils claineiU siiperhoinent. Ah I la tirade sonore et brillante, nuisicale de mots et flenrie d'images, c'est le triomphe de Richepin. Nul, depuis Victor Hugo, ne sait la manier avec autant de brio et de maîtrise. Dans tous ses livres et à toute page, elle éclate véhémente et vibrante, tantôt contre le monde, si c'est dans la Martyre^ et tantôt contre le ciel, si c'est dans les Blasphèmes. La cible varie, mais c'est le même archer, lançant ses traits de la même main forte et sûre. Telle cette apostrophe jetée à la face du Crucifié, qu'il devait un jour célébrer et auréoler :

Oui, oui, je te le dis, moi qui ne suis qu'un homme, De quelque nom sacré que l'avenir te nomme, Et quand même ce nom en cantiques fervents Aurait pour le chanter Torgue des quatre vents. Oui, oui, je te le dis, et je te le répète, Comme un coup de sifflet s'entend dans la tempête Et domine à lui seul les flots en hourvari. Dans ton triomphe tu n'entendras que mon cri ; Et malgré le troupeau des blondes Madeleines, T'enveloppant de leurs cheveux, de leurs haleines, Tu sentiras perler à ton front palissant. Les horribles rubis de la sueur de sang.

(Les Blasphèmes. An Christ Fiiliir.)

Oui, oui, tous les personnages de Richepin ont un langage opulent, et souvent aussi un langage approprié à leur milieu, à leur métier. La poésie de

ses flibustiers a le souffle du large : les paysanneries de ses gars ont la saveur du terroir; et les ballades de ses gueux ont la verdeur populacière. Ce n'est pas seulement Targot qu'il prête à ces derniers — en cela du reste il fut bienlôt dépassé par Aristide Bruant et d'autres, mais non sur passé — c'est la passion, c'est la vie, c'est tour à tour l'ironie et la gauloiserie, l'amertume ou la truculence. Le vocabulaire de Richepin est, je crois, le plus riche dont se soit servi un poète français. Il est tour à tour d'un réalisme sans vergogne ou d'un éclat sans égal, tantôt ramassé dans la rue et tantôt décroché dans les étoiles.

Et cette langue riche est aussi une langue précise puisée aux meilleures sources et chez les grands maîtres. C'est ici que le Normalien vient heureusement surveiller et compléter le Touranien et à la robustesse ajouter de la justesse. Au poète obéit le rythme; à l'écrivain, le verbe. Ce « dompteur » est surtout un dompteur de mots. Si Richepin a souvent des tirades empanachées qui rappellent Victor Hugo, il a plus d'une fois aussi des dialogues-sobres et concis qui ont l'air d'être du Corneille, et des tableaux naturels et savoureux qui font songer à du Théocrite ou à du La Fontaine.

Il cultive aussi toutes les fleurs de la rliétorique : l'amplification, l'énumération, la répétition, la symétrie, l'antithèse, l'hyperbole ; et, même

lorsqu'il exalte la sauvagerie touranieune, il est encore fidèle à l'art arien.

Avant les Aryas, laboureurs de la terre Qui la firent germer sous leurs lourdes sueurs, Et qui mirent des dieux daus le ciel solitaire, Vivaient les Tourauiens nomades et tueurs.

Ils allaient, pillant tout, le temps comme l'espace, Sans regretter hier, sans penser à demain. N'estimant rien de bon que le moment qui passe. Et dont on peut jouir quand on l'a dans la main.

Ils allaient, éternels coureurs toujours en fuite. Insoucieux des morts, ne sachant pas les Dieux, Et massacraient gaiement pour les manger ensuite, Leurs enfants mal venus et leurs parents trop vieux... .

Oui, ce sont mes aïeux, à moi. Car j'ai beau vivre En France, je ne suis ni Latin ni Gaulois. J'ai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre. Un torse d'écuyer et le mépris des lois.

(Les BlasphÈxMES. La Chanson du Sang).

« Ni Latin ni Gaulois, » ce qui ne Tempèche pas d'aimer et d'avoir le parler éloquent des premiers, et le parler ingénieux des seconds. Heureuse contradiction^ puisqu'il répand ainsi sur une draperie toute romantique des beautés toutes classiques.

Mais à cette poésie^ qui a presque tous les dons

de la forme et du fond^ devait manquer le don suprême qui est la hauteur d'inspiration, la beauté philosophique ou morale. La nature et l'éducation, les fées et les écoles ont tout prodigué à Jean Richepin, tout, sauf de l'àme.

CH. GRAJ\fDMCLGIJ\f

Le bon ouvrier , Charles Grandmougin , vient de publier un nouveau livre de vers, les Visions chrétiennes^ son quinzième ou vingtième volume, car la liste est déjà longue de ses publications poétiques. Je Tai transcrite ci-dessous, mais de façon incomplète. Je n'ai cité que ses œuvres principales, celles qui marquent le mieux la diversité de son travail, le progrès de sa manière.

Grandmougin, en effet — et c'est là un de ses traits les plus caractéristiques — est toujours en travail, et en progrès. Tandis que de nombreux esthètes demandent la notoriété à d'emphatiques articles de revue ou à quelques minces plaquettes

(\) Œuvres poétiques : Chez Chamuel : Les Heures Divines. — Chez Rouani : Les Siestes; Poésies Nouvelles ; Les Chansons du Village; Poèmes d'Amour ; De la Terre aux Etoiles ; Visions chrétiennes. -

Drames en vers : Orphée : L'Enfant Jésus ; Le Christ ; L'Empereur.

de vers amorphes^ lui ne veut la tenir que de son labeur soutenu, persévérant, obstiné. N'est-il paa le fils de la robuste et virile Franche-Comté ? Et comme les laboureurs de son pays, songeant a l'épi doré, couchent avec sérénité le sillon le long du sillon, lui, espérant le rayon de gloire, range avec calme et fécondité le poème à côté du poème. Or, la fécondité, quoi qu'on en puisse dire, reste un signe de vocation, un critérium de talent. Ceux qui n'ont que du génie^ les grands hommes de cénacle, se contentent de fabriquer des poétiques pour annoncer leurs vers toujours futurs ; promettant moins et tenant davantage, Grandmougin compose en silence de beaux vers sonores.

En silence, et en progrès, ai-je dit. C'est qu'en effet les premiers vers de ce poète n'étaient pas sans prosaïsmes. Ils s'avançaient déjà en cadence, mais plus d'une fois sur des chevilles. Pour entrer dans la mesure du vers, l'idée était torturée, ou la langue violentée. Ainsi, dans les Siestes, œuvre de début, datée de 1874, je lis des vers comme ceux-ci :

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