‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 25 sur 52 · A UNE PASSANTE · texte numérisé non relu

A UNE PASSANTE

C'était au Luxembourg ; vous y passiez, madame, Portant élégamment une mise d'été ; Autour de vous flottait un frais parfum de femme. Les marronniers versaient l'ombre avec majesté.

Vos épaules étaient d'une blancheur d'albâtre; Une dentelle fine et noire les voilait, Une chaude sueur sur vos tempes perlait. De près, j'aurais pu voir voire petit cœur battre.

Ce sont là d(3s vers puérils et ^auches^ remplis d'impropriétés et do fautes de goût, que l'auteur lui-même serait aujourd'hui le premier à signaler. Et quand je mets en italique dans ces deux quatrains les mots ou les vers entiers qui me paraissent défectueux ou disgracieux, je ne pense pas qu'il trouve mon soulignement indiscret.

A ces strophes de novice, comparez ces strophes prises dans les Visions chrétiennes, et faites sur ces autres passants, Joseph et Marie cheminant vers l'Egypte, au milieu du désert:

Silencieux et doux, ils marchèrent des heures Dans le roux crépuscule et sous les astres clairs, Rêvant obscurément à des choses meilleures, Hantés par un désir d'eau vive et de prés verts !

ou sur les fantômes des Mages et des Bergers suivant comme jadis la route de Bethléem:

Meghiel reprit alors : « Marchons comme autrefois » Dans le bleu de la nuit, vers la grotte sacrée, » Où, souriant à tous, la Vierge vénérée » Nous bénit gravement d'une si douce voix ! »

^-Et les six compagnons gravirent, formes vagues, Le sentier montueux qu'ils avaient retrouvé ;

Sur les Mages tremblaient, comme un éclat rêvé, Les rubis et les ors des mitres et des bagues.

Sombres, couverts de peaux, les bergers moins distincts Allaient, simples et lents, comme en la nuit sublime Où rétoile annonçant Jésus dorait la cime Des monts, appel de flamme aux voyageurs lointains.

Ce sont là des vers dont la précision égale la plénitude, et beaux de couleur autant que de sonorité. Grandmoug-in a voulu avoir du talent, et il en a eu.

Et son talent a voulu être multiple, et il Ta été. Trop peut-être ; ce qu'on gagne en variété, on le perd souvent, dit-on, en profondeur ou en perfection. Et ce dire, dans Toeuvre versifiée — et diversifiée — de Grandmougin^ trouve, je le crains, une application.

Il a fait des drames, des élégies, des chansons , des poèmes descriptifs , rustiques et même philosophiques. Et je le dis tout de suite: en tant que philosoplie, Grandmougin ne me semble point de premier ordre. Certes, je ne le blâme point d'être resté soucieux en face du firmament étoile, en face de l'Infini, en face de la tombe et de l'au-delà de la tombe. C'est là une noble inquiétude, et qui prouve déjà en faveur d'un poêle. Mais quelle solution propose-t-ii au problème éternel? Dans sa métaphysique, je trouve du vague et des contradictions. Les

premiers vers que j'ai entendus de lui — et dits par lui à la salle des Capucines ~ c'était un monologue de Caïn, et c'était, semble-t-il, une profession de blasphémateur ; au contraire, les derniers que je viens de lire dans les Visions chrétiennes semblent une profession de croyant. Y a-t-il eu conversion ? ou, de part et d autre^y a-t-il virtuosité, une foi d'artiste, simplement? Je me le demande, et cette incertitude nuit àTimpression produite par l'une et l'autre œuvre. Et parfois, même, la contradiction n'est pas seulement entre deux poèmes écrits à des dates différentes — ce qui après tout pourrait sinon l'expliquer nettement, du moins l'excuser — mais entre deux strophes de la même pièce, ou même deux hémistiches du même vers. Ainsi, dans une poésie intitulée: « La Sagesse parle au poète », et que j'ai lue avec empressement, pour me renseigner sur le vrai idéal de Grandmougin, je trouve ces vers •

Mais n'est-ce point alors une chose divine

Que d'aimer l'Art pour lArt et le Bien pour le Bien?...

Va! deviens à ton tour une source de vie : Sois à toi seul ton univers !

La formule de « l'Art pour l'Art » me paraissait jusqu'ici assez différente de cette autre formule : « Le Bien pour le Bien », et comment les prendre

à la fois pour devises? Et si l'on est le servant et le propagateur du « Bien ». comment se rallier à cette autre devise qui est toute d'orgueil et d'égoïsme: « Sois à toi seul ton univers » ? Je n'en sais rien, ni peut-être Grandmougin lui-même. J'ai grand peur que dans ses méditations philosophiques et religieuses il ne confonde des expressions et des idées différentes. Un de ses volumes est intitulé : De la Terre aux Etoiles : mais ce titre, je proposerais timidement, de le transformer ainsi De la Terre aux nuages.

Mais si dans le monde des « étoiles » Grandmougin trop souvent trébuche, sur la « terre » il marche avec sûreté, ayant bon pied et bon œil. Autant il semble inégal à son sujet dans la poésie philosophique qui n'est pas son affaire, autant il remplit sa tâche et réalise son idéal dans la poésie familière, rustique, descriptive, qui est son domaine, j'allais dire son fief, tellement il y est passé maître. Tous les vrais poètes ont un côté d'instinct et de génie, une veine originale, et sans doute originelle, due à leurs ascendants, à leur berceau, à leur éducation première, à leur horizon natal. Cliez les uns, c'est la rêverie ; chez d'autres, c'est la philosophie; chez d'autres encore, c'est la tendresse : or, chez Grandmougin, c'est le pittoresque.

Le pittoresque est partout dans son œuvre ; —

dans ses drames qui ont sans doute le tort de paraphraser ou TEvang-ile ou l'Histoire et de ne pas ramasser Faction autour d'une idée centrale, d'un fait capital et générateur, mais qui ont le mérite d'être plastiques, scéniques, d'être fertiles en situations intéressantes, en tableaux ingénieux ou émouvants. (V. par exemple, dans V Enfant Jésus la scène finale inspirée du célèbre tableau d'Olivier Merson : La Fuite en Egypte] ; — dans ses poèmes élégiaques ou patriotiques, dont quelques-uns mêmes eurent russi pour point de départ une oeuvre d'art admirée au Salon : telle, cette apostrophe aimante et éloquente à la Franche-Comté, ■écrite d'après un tableau de Marcel Ordinaire.

Pays de la verdure intense et des eaux vives, Du vieil esprit gaulois et des joyeux convives, Province où mon premier amour fut abrité. Sol d'où montent aux cieux des rocs aux belles lignes, Où poussent les sapins, où mûrissent les vignes, Je t'aime, ô ma Franche-Comté !

— enfin et surtout dans ses romances populaires, populaires d'inspiration et même de style, dans ce livre — le plus réussi de ses ouvrages — intitulé les Chansons du village^ où à chaque page l'on respire la saveur d'un sol fécond et généreux, où l'on retrouve la verdeur d'une race allègre et forte, où l'on entend tour à tour, et cha-

cun dans sa langue et son argot, le faucheur, le bûcheron, le berger, le braconnier, le tonnelier, les magnins, les petits maraudeurs, les conscrits, tout ce monde de travailleurs ou de gueux qui habite ou traverse le village, et qui aime la vie tout en sachant très bien qu'il va à la mort.

Car tout ce qui vient au monde Brille un instant et périt !

— Lantirli !

Pendant qu'on chante à la ronde, Chacun par l'autre est mangé

— Lantirli dondé !

C'est la loi mystérieuse. J'ai dit queGrandmougin n'en donnait pas l'explication ; mais il la connaît, et devant elle il s'incline et fait incliner ses simples, avec gaieté et vaillance. Et c'est ainsi qu'il redevient philosophe et un vrai, là précisément où il ne songe pas à l'être.

Et c'est pourquoi, ses Chansons du village^ merveille de bonne humeur et de saine et franche poésie, seraient sur les lèvres de tous nos chanteurs ou diseurs publics, si tous les cafés-concerts de France n'étaient pas, comme on sait, le royaume de l'obscénité et de l'idiotie.

Donc, Grandmougin, et je l'en félicite, est un simple, un vrai simple. Il l'est au point de détester et de dénigrer la science. Il se figure qu'elle a tué

la poésie; il estime que le meilleur état poétique, c'est Tétat de nature et de rusticité ; il ne manque pas une occasion de maudire les cités, les usines, les machines :

On massacre les bois, on rase les ruines, L'air s'obscurcit du souffle empesté des machines. Et du monde futur, ô campagnes divines. Nos rêves les plus purs seront un jour exclus ! L'invincible bêtise aura rongé la terre. L'univers dénudé restera sans mystère :

Alors, inspirateur du songeur solitaire.

Moulin, petit moulin, tu ne tourneras plus.

(Les Heures Divines. Le Moulin.)

Les vers sont jolis, sincères. Mais ce n'est pas trancher la question. La civilisation ne supprime pas la poésie, elle la déplace. Les chemins de fer, en dépit de l'opinion répandue, me semblent pluî? poétiques que les diligences, puisqu'ils emportent avec eux plus d'existences humaines. Ils peuvent enlaidir un coin de nature, mais, en précipitant la vie, en faisant se heurter les hommes, les âmes, les passions, ils élargissent et enrichissent l'horizon poétique. A vrai dire, l'inspiration vient non des choses, non du dehors, mais du dedans. On Ta dit depuis longtemps : « Un paysage, c'est un état d'âme ! » Et, malgré notre âge de prose, Charles Grandmougin saura toujours découvrir.

SOUS la fumée des clieminées et des civilisations, la candide ou splendide nature.

L'amour et la révélation de la nature, voilà en effet ce qui emplit son œuvre et la caractérise. Il peut au théâtre faire des excursions dans les légendes grandioses ou sacrées, il peut faire revivre ces figures historiques ou mystiques : Napoléon, Orphée, Jésus : mais toujours il revient de préférence à sa grande et pacifique amie, la nature. Après l'avoir décrite avec verve dans les Chansons du village, il la bénit pour ainsi dire dans les Heures divines, son autre belle œuvre.

Les « heures divines », ce sont les heures non de combat, non d'ambition, non de succès, mais de calme et de rêverie ; ce sont les heures oii l'on retourne au pays natal, à la Franche-Comté tant aimée et tant belle, les heures qu on passe à regarder la source, à voir tomber la pluie, à écouter l'eau qui coule ou le vent qui passe, à respirer l'odeur des foins coupés.

Pénétrante senteur, tu nous verses des rêves, Tu glisses dans nos sens et conseilles l'amour... Un seul parfum se fait de mille âmes des plantes, La faux tranche leur vie et ternit leurs couleurs. Mais leurs exhalaisons suprêmes sont troublantes Et notre enivrement naît de la mort des fleurs.

(Les Heures Divines. Les Foins Coupés.)

Le poète est parfois enivré par la nature, mais il en est le plus souvent apaisé. Ecoutez :

D'harmonieux oiseaux, blottis dans les ramées Où, dès le jour tombé, s'abrite leur sommeil, Troublent, de leurs longs cris, les campagnes calmées Et jettent un adieu plein d'amour au soleil.

Mais quand Tastre s'éteint, leur gazouillis immense S'arrête tout à coup, mystérieusement.

Et la plaine plus vague, où la fraîcheur commence, S'allonge au loin, sereine en son recueillement.

Le rêveur, tout heureux, au bord de la rivière

S'arrête, et la beauté du soir silencieux

Enveloppe son cœur d'un souffle de prière

Qui de la paix des champs monte à la paix des cieux.

(Les Heures Divines. Le SoirJ

Peintre médiocre He l'âme, remarquable peintre de la nature : tel est Charles Grandmougin.

JEAJ^ AICARD

De portraicturer Aicard, je n'attendais qu'une occasion. Elle m'est fournie par son Othello joué à la Comédie-Française. Cette adaptation du chefd'œuvre shakspearien n'est peut-être pas un chef-d'œuvre. On a dit que cette traduction trop terre à terre, et plus littérale que littéraire manquait de poésie. Et pourtant, le traducteur est un poète, plus encore, un poète idéaliste.

Eh quoi? tous les poètes ne seraient donc pas des idéalistes? Tous devraient l'être, en effet; mais tous — c'est peut-être qu'ils sont versificateurs plutôt que poètes — ne le sont pas. Pour le plus grand nombre d'entre eux, la poésie reste encore ou un jeu on un métier. Les uns sont des jon-

(1) Principales œuvres poétiques : Poèmes de Provence ; Miette et Noré. Charpentier, éditeur. — Le Livre d'heures de l'Amour, Lemerre, éditeur. — Le Dieu dans l'homme. Ollendorff, éditeur. — La Chanson de l'Enfant ; Jésus. Flammarion, éditeur.

gleurs, et les autres des menuisiers. Ils se penchent artistement ou mécaniquement sur leurs vers, comme sur un bibelot ou sur un établi. Ils font avec dextérité ou régularité un travail qui a l'air poétique, mais n'en a que Tair. Ce sont des^ amateurs ou des artisans, mais non des inspirés. Quand ils naquirent, la Muse n'a point baisé leur front. Et leurs vers^ qui sont parfois sans défaut, sont toujours sans idéal.

Eh bien, c'est juste le contraire qu'il faut constater d'abord en ceux de Jean Aicard. Quelque» défaillancesnuisent à leur perfection, mais leur essence, leur caractéristique, leur secrète et ardente parure, c'est d'être enveloppés et vêtus d'idéal. Sans doute^ dans les premières œuvres d'Aicard, et même dans les dernières, on peut signaler des vers trop faciles ou trop mièvres. Ce chanteur a moins de sûreté dans la note que d'émotion dans la voix ; ce méridional a moins de virtuosité que d'enthousiasme ; ce fils de la Provence est une cigale plutôt qu'un rossignol.

Oui ! mais c'est une cigale qui chante éternellement, obstinément, opiniâtrement pour l'idéal, comme celles de son pays chantent pour le soleiL

C'est là sa profession, sa vocation, son obsession.

Laisse donc grimacer le rire et la débauche,

Un cœur dans l'Homme bat, sous sa mamelle gauche ;

Il lève haut les yeux vers l'azur sidéral ; Il fait des biens réels, de son rêve idéal !

(Le Dieu dans l'Homme. Pièce finale.)

Ce qui intéresse, en effet, cette cigale, c'est moins son chant lui-rnôme, que ce qu'elle chante, c'est moins son rêve, que la belle réalité toujours en puissance dans un beau rêve, c'est moins l'intonation des syllabes d'or que ce qu'il y a dedans de lumineux et de doux.

Garde de jouer à la rime, Et d'oublier l'esprit sublime Pour la lettre d'où naît la mort ; Afin qu'on respecte le style, Fais qu'à son heure il soit utile :

La parole est le pain du fort.

Chanter, c'est allumer ton âme, Et l'élever haut, toute en flamme, Glorieuse comme un soleil, Pour que, de loin, battant des ailes, Des âmes viennent, fraternelles.

Chercher la joie et le conseil !

(Le Dieu dans l'Homme. La Poésie.]

Cette (( âme allumée » brilla et brûla d'abord sur la grève natale. Les Poèmes de Provence — si candides et çà et là si splendides — furent le premier hommage du poète à sa première patrie. Puis vint Miette et Noré où la Provence revit, non plus seu-

lement clans ses paysages, mais dans ses enfants aux âmes énamourées. La première inspiration d'Aicard fut toute de naïveté et d'extase. C'était un troubadour qui sur les Alpines violettes rêvait au firmament bleu. Et de son jeune et limpide talent, on aurait pu dire volontiers ce qu'il disait du Rhône :

Et né dans la blancheur, il finit dans l'azur.

Cette « âme allumée » fut ensuite la veilleuse qui luit près des berceaux. Après avoir chanté son pays, le poète chanta son enfance et aussi celle des autres. Dans ce volume exquis la Chanson de Venfant^ comme plus tard dans ce roman délicieux \ Ame dun enfant^ il y ^ sans doute des souvenirs préois et personnels, mais surtout une sympathie tendre et universelle. \JArt d'être grand-père de Victor Hugo, et le Livre dun père de Victor de Laprade sont fort beaux, mais d'une beauté trop intéressée, trop égoïste. Ce célibataire d'Aicard aime, au contraire, tous les enfants, précisément parce qu'il n'a pas à aimer les siens d'une affection particulière. 11 les aime, non parce qu'ils sont les lils de sa chair^ mais parce qu'ils sont les frères de son âme, ses frères en candeur, en rêverie, en poésie.

Ils savent, les petits, par-dessus toutes choses,

L'utilité des fleurs des champs; Il leur faut des oiseaux, des papillons, des roses,

Il faut les bercer par des chants.

Cependant qu'aux cités chacun suit son envie. Dans l'oubli des vrais biens de Dieu,

L'enfant cherche, étranger, ce qui dans cette vie Lui rappelle son pays bleu.

Un murmure, un rayon, voilà ce qui le charme ;

Une ombre, un cri le met en pleurs ; C'est lui la poésie

(La. Chanson de l'enfant. Cest lui la poésie)

Cette inspiration aimante et charmante devait bientôt gagner en noblesse et en maturité. Après l'azur de la Méditerranée et l'azur des yeux bleus, — sans parler des yeux noirs des brunes filles du soleil, des grands et doux yeux féminins dont il a dit le mystère et la profonde caresse dans le Livre d'heures ûe l'amolr, — Jean Aicard fut tenté par d'autres attirances, plus généreuses et plus hautes. Des rêves tendres il passait aux rêves actifs. Il songeait non plus seulement à la maison, à l'école, mais à la cité et à l'humanité. N'avait-il pas d'ailleurs rencontré sur sa route un grand citoyen et un grand homme? Dans sa vie avait passé Lamartine. Son berceau même avait dû frissonner au souffle créateur de ce génie. N'était-il pas né en février 48,

le mois même où l'auteur des Girondins fondait sa république ? Aicard est un enfant de la Liberté. Et plus tard, transplanté au lycée de Mâcon5n'avaitil pas rendu visite, en son logis déserté, au Périclès frappé d'ostracisme, mais non encore découronné de son éloquence, au Platon dédaigné, mais toujours nimbé de poésie et de gloire?

O grand calomnié, blanc cygne au large vol... Ta gloire renaîtra, poète involontaire ! Laisse encor quelque temps ton siècle s'égayer !... Le doute n'a qu'un temps, la raison est fragile, Il reviendra, poète, aux charmes d'Evangile, Boire au flot transparent, d'amour et de douceur. Qui sous ta verge d'or a jailli de ton cœur.

Et le « visiteur », d'abord, but le premier à cette source large et profonde. Et c'est pour cela peutêtre que sa poésie future devait être, elle aussi, une onde abondante et jaillissante. Et d'avoir vu l'auréole persistante sur le front de Lamartine, il comprit mieux l'étincelle céleste qui habite le limon humain ; et d'avoir connu et salué en sa vieillesse le « dieu tombé », mais qui encore songeait et faisait songer aux cieux, il conçut plus naturellement, et réalisa plus pleinement l'idée de ce livre le Dieu dans l'Homme , On y trouve, je crois, trop de redondance verbeuse et imprécise, trop de substantifs abstraits, pompeux,

décoratifs et décorés de majuscules, mais aussi des envolées superbes, des élans magnifiques, une richesse, une effusion, une prodigalité vraiment lamartinienne.

Et voici qu'à travers Toeuvre de Jean Aicard apparaissait déjà une autre figure inspiratrice, la plus lumineuse et la plus sacrée des figures, celle de Jésus. Dès la Chanson de l'Enfant (Za légende du chevrier)^ et dans le Dieu dans l'Homme (le Christ au tombeau^ le Sang du C/irist)^[e doux ménestrel méditerranéen avait voulu soupirer un air de flûte autour de la Crèche , ou un air de cithare autour de la Croix. Mais il ne jugeait point suffisant d'avoir consacré un ou deux motifs au créateur de la musique d'amour et de charité : il lui réservait tout un octave, tout un clavier. De là toutes ces mélodies évangéliques, toutes ces poésies galiléennes qu'il groupa simplement sous ce nom de Jésus.

Le Jésus d'iVicard n'est pas loin d'être une œuvre admirable, bien qu'elle ait paru trop peu orthodoxe aux formalistes, trop peu folâtre aux boulevardiers, trop peu obscure aux symbolistes. Elle a eu contre elle tous les pharisiens el tous les snobs, et pour elle, seulement — car ils sont encore en infime minorité sur le globe — les vrais chrétiens etles vrais idéalistes. D'un bout à l'autre, en effet, elle est le développement ou prolongement

de celte parole du Maître : « Le temps va venir où vous n'adorerez plus sur la montagne ni dans Jérusalem : Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité. »

Pour que le boiteux marche et que l'aveugle voie, Tu parlas de tendresse... et le sourd te comprit ! Et les infirmités tressaillirent de joie... Voilà ton grand miracle; il est tout en esprit.

L'âme humaine, c'était Lazare. Elle était morte; Tu vins pleurer sur elle. Oh ! comme tu l'aimais ! Et maintenant, toujours plus vivante et plus forte, Les yeux sur ton amour, elle y marche à jamais.

(Jésus. // est étemel.)

Mais parfois, sur la route, les ténèbres tombent; et la voyageuse alors est prise de peur, ne connaissant plus son chemin. Comme les pèlerins d'Emmaiis, elle ne sait plus au juste où est le Seigneur, c'est-à-dire où est la Vérité, et si elle a devant elle le Christ, ou seulement un spectre trompeur. Nous sommes à l'une de ces heures crépusculaires et redoutables. Et le poète pressent et traduit, mais aussi console et rassure notre angoisse dans les très beaux vers que voici :

Oh! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté, Reste avec nous. Seigneur, ne nous quitte plus, reste Soutiens notre chair faible, ô fantôme céleste, Sur tout notre néant seule réalité.

Ta force heureuse rentre en notre ame plaintive, Et même les tombeaux sont clairs de tes rayons... Toi par qui nous aimons, toi par qui nous croyons, Reste avec nous, Seigneur, parce que l'ombre arrive.

Seigneur, nous avons soif; Seigneur, nous avons faim ;

Que notre âme expirante avec toi communie !

A la table où s'assied la Fatigue infinie,

Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain.

Reste avec nous, Seigneur, pour l'étape dernière ; De grâce, entre avec nous dans l'auberge des soirs... Le Temple et ses flambeaux parfumés d'encensoirs Sont moins doux que l'adieu de ta sourde lumière.

Les vallons sont comblés par l'ombre des grands monts, Le siècle va finir dans une angoisse immense; Nous avons peur et froid dans la mort qui commence... Reste avec nous, Seigneur, parce que nous t'aimons. (Jésus. Les Pèlerins dEmmaûs.)

Ainsi, la petite cigale vibrante, après avoir, sur les collines provençales, chanté un idéal félibréen, puis sur des coteaux élyséens , chanté un idéal lamartinien et libéral, haussait encore son vol et sa voix, et, sur le Golgotha, chantait le plus sublime initiateur et martyr de Tldéal.

ED. HARAUCCURT'^'^

Edmond Haraucourt débuta, voilà quelque vingt anSj dans un modeste journal poétique intitulé le Parnasse. Ce n'était pas le Parnasse de Mendès et de Lemerre, mais un autre, un cadet à la fois moins brillant et moins exclusif que l'aîné ; une sorte de diminutif hospitalier et charmant. Or, ce Parnassiculet ouvrait chaque mois un concours de vers, dont les juges étaient François Goppée, Henri de Bornier, Eugène Manuel, Aurélien SchoU, /Vlfred des Essarts, et en plus, naturellement, le rédacteur en chef du journal, ou plutôt les rédacteurs — car ils étaient deux — et ces deux se nommaient Germain Picard et Georges Berry qui depuis... mais alors la vie politique ne l'avait point encore pris à la vie littéraire. Le jeune

(1) Principales œuvres poétiques (chez Charpentier) : L'Ame Nue Seul. -- Drames en vers : Héro et Léandre; Shylock ; Don Juan ; La Passion. — /^Chez Lemerre) : Les Ages ; L'Espoir du Monde, 1 volume, édition elzévirienne.

poète qui était le premier du concours recevait une double distinction : il était nommé membre d'honneur du Parnasse, et son portrait paraissait en tête du journal. Et c'est ainsij que le 15 février 1879. je pus faire connaissance avec le profil hautaîn et les tendres vers d'Edmond Haraucourt, qui ne m'en voudra pas, j'en suis sûr, de rappeler ici son humble berceau poétique, qui fut celui de Jean Rameau, de Paul Harel, de Charles Fuster, d'Achille Paysant, et de quelques autres moins connus et qui ne sont qu'à demi sortis de la pénombre, mais se sont certainement réjouis des jeunes rayons de gloire qui ont très vite caressé le front de leur ancien camarade Haraucourt.

Si j'évoque ces souvenirs , c'est avant tout parce que les débuts d'Edmond Haraucourt au Parnasse sont pour le critique une vraie indication, et qu'ils peuvent déjà révéler tout son tempérament, annoncer toute sa vocation future. Très significative en efl'et la poésie suivante, publiée depuis en volume dans ÏA?ne nue, mais d'abord insérée au journal que je viens de citer :

— Je t'aime ; et les railleurs en ont ri bien des fois. Mais comme un arbre mort suit le fleuve qui coule, Je suivrai mon amour sans écouter leur voix...

Si tu m'aimes un peu, que m'importe la foule?...

— Je t'aime; on nous sépare et j'en ai bien pleuré.

Mais je sais que ma peine est aussi ta souflrance, . Et tous deux nous comptons r heure où je te verrai...

Si tu m'aimes toujours, que m'importe l'absence?...

— Je t'aime ; et mon amour a su beaucoup souffrir ; Puis un autre viendra, vous me serez ravie ;

Mais j'en souffrirai tant que j'espère en mourir...

Si vous ne m'aimez plus, que m'importe la vie ?...

— Je t'aime; et quand j'irai, près de ceux qui sont morts, M'endormir dans la nuit sans fin où tout retombe. Qu'on jette où l'on voudra les restes de mon corps !.. .

Si tu n'y pleures pas, que m'importe la tombe ?...

C<^s vers décèlent encore un novice — surtout au début où j'ai souligné les à peu près d'expression et de comparaison, mais déjà signalent une personnalité poétique. Et comment le novice est devenu un artiste^ il suffît de s'en rendre compte en lisant dans ïAme nue les deux premières strophes ainsi transformées :

— Je t'aime ; et l'on a ri d'entendre nos sanglots : Mais ainsi qu'un lotus descend sur l'eau qui coule, Je suivrai mon destin, le cœur et les yeux clos.

Si tu m'aimes un peu, que m'importe la foule ?

— Je t'aime ; et j'ai perdu ton sourire et ta voix : Mais comme des parfums vers un Dieu qu'on encense , J'élève mes regards aux astres que tu vois.

Si tu m'aimes toujours, que m'importe l'absence?

On voit que les formes impersonnelles ont été remplacées par des images neuves, rares, peutêtre trop rares, et ce goût de la rareté tournera parfois chez Haraucourt à la prétention, et fera regretter à travers toutes ses poésies je ne sais quelle simplicité franche et communicative.

Mais, en excluant certaines notes banales, le poète gardait le motif intact, car cette printanière et déjà douloureuse romance de son cœur, c'est un air qu'il reprendra constamment, 'et dont toutes ses poésies futures devaient donner d'éternelles et chantantes variantes. Quels sentiments sont embryonnaires dans cette première . mélodie ? l'amour, le dédain, la solitude, la désespérance. Qr, tout Haraucourt est là : de sa lyre, ce sont les quatre cordes.

L'amour ? Toujours ce poète l'a pris au sérieux, et même au tragique. Parmi nos poètes passionnés ou passionnels, il est au premier rang. Souvent la femme est dans ses chants, et toujours elle est à son horizon. Dans Tenvoi-dédicace de Seul^ n'écrit-il pas ? « Que ferait-on de grand si les femmes devaient n'en rien savoir, et si l'amour possible n'était point la récompense que l'on trouve au bout de la tâche ?.., En tout, partout, obscurément et sourdement travaille, chez la femme la pensée de l'homme, chez l'homme la pensée de la femme. » Le mystère et letourmemt du sexe habitent le cer-

veau du poète qui a chanté la légende de liéi^o et Léandy^e et que devait aussi tenter tôt ou tard — c'était fatal — la légende de Don Juan. J'ai dit « le cerveau o, plutôt que le cœur. C'est qu'en effet l'amour dans les poésies d'Haraucourt est tour à tour cérébral ou sensuel, plutôt que tendre et suave. Il est moins un échange et une harmonie qu'un désir, un instinct, une brûlante adoration et parfois une brutale possession. Ah! qu'elle ressemble peu à l'inspiration grave et discrète d'un Vigny, — de ce Vigny que l'auteur de I'Ame Nue chérit pourtant d'un culte particulier et qu'il salue en de très beaux vers, — la profession de foi suivante :

En mémoire de nous, je te donne ce livre

Où mon rut exalté se dresse, triomphant.

Ceux qui passeront là pourront m'entendre vivre.

J'ai tiré les rideaux de mon lit, grands ouverts :

Je n'ai honte de rien et je crie à plein vers

Quand l'amour bienfaisant descend sur ma torture.

Le monde en rugira : nous méprisons le monde !

Le mépris : autre caractéristique, second trait de cette altière et franche physionomie. Il est un des chantres de l'orgueil. L'orgueil, il l'a reconnu et célébré sur le front de ces passants et de ces maîtres: Don Juan, Alfred de Vigny, Leconte de Liste, Barbey d'Aurevilly. A ce dernier il dédie un

hymne dont voici la première et la dernière strophe :

Orgueil! cuirasse d'or, casque d'airain poli; Armure surhumaine à la taille de l'homme ; Heaume fait de dédains, de pardons et d'oubli ! Flammequiluisdans l'œil des fiers, dès qu'on les nomme!

Bénis sois-tu, péché plus beau que la vertu. Toi qui venges les Forts de la force du nombre : Géant maudit des nains, Orgueil, bénis sois-tu, Toi qui pleus des soleils sur l'envie et sur l'ombre !

Et ces beaux vers prouvent assez qu'Edmond Haraucourt n'est pas un chrétien d'âme, pas plus d'ailleurs que ce Jules Barbey d'Aurevilly, qui se proclamait sincère catholique, et même champion du catholicisme, et allait par le monde, et môme à la table sainte « Je poing sur la hanche ». Attitude superbe; mais triste, triste duperie, et tellement en désaccord avec la fraternelle sympathie des enfants du Christ ! Haraucourt, du moins, ne prend pas un masque dévot; il comprend fort bien qu'on ne peut pas associer dans la maison de Jésus la piété avec l'orgueil ; et bien qu'il ait écrit la Passion, c'est un temple païen et stoïcien qu'il habite ou rêve d'habiter, et ce temple est surtout une citadelle.

Si tu veux être grand, bâtis ta citadelle.

Loin de tous et trop haut, bàtis-la pour toi seul...

Tu n'as qu'une patrie au monde, c'est toi-mêmo ! Chante pour elle, et sois ton but, et sois ton vœu.

L'isolement, la solitude, voilà bien la troisième <( corde» signalée. Par cela môme qu'il a l'orgueil, Haraucourt est seul, et il a écrit tout un livre intitulé Seul. Seul, il l'est en face de la femme : n'avons-nous pas dit qu'il ignorait l'amour-harmonie ? il l'est en face de la société dont il cingle les fausses vertus, les fausses justices, les faux cultes (voir dans \ Ame Nue les pièces éloquentes rangées sous cette rubrique les « Cultes »); il l'est en face de Dieu qui est pour lui non la Providence, mais la Loi, la Norme immuable et mécanique, l'harmonieuse mais impitoyable Anankè ; il l'est en face de la Nature :

J'ai crié vers la Terre : (c Aïeule, ô bonne aïeule ! Déesse de nos dieux, toi la Rhée et l'Isis, Toi qui fais refleurir les bluets dans Féteule, Et susurrer la source au fond des oasis ;

» Toi qui donnes aux nids le dais mouvant des feuilles, Et qui verses ta sève aux arbres jaunissants ; Qui nourris les oiseaux des graines que tu cueilles. Et qui berces les mers entre tes seins puissants.

» Pitié, prends en pitié les martyrs que nous sommes; Notre effort épuisé trébuche à chaque pas. Aïeule, est-ce que tout souffre autant que les hommes ? » — Mais la Terre m'a dit : « Je ne te connais pas. »

Méconnu et à jamais séparé de la Nature, du Créateur, de la Foule et de la Femme, le poète aboutit au terme obligatoire de son évolution^ c'est-à-dire à la désespérance. Cette œuvre, qui manque de sympatbie, et parce qu'elle en manque, est aussi veuve de foi et de tout rêve fortifiant, Il s'en dégag-e une impression morne et désabusée. Cette « âme nue » est aussi une âme dénudée. Sa poésie ressemble à quelque sierra espagnole aux teintes chaudes et au sol desséché. Seule y pousse la sombre et méprisante tige de la désillusion. Et encore une fois, après cela, faut-il s'étonner qu'il ait été séduit par cette figure du grand désabusé, par Don Juan, et qu'il lui prête ces vers, dans la scène entre Elvire et lui?

La folle ! Elle se plaint de ce qui la relève ! Tu ne comprends donc pas que l'amour, c'est du rêve... Tu ne comprends donc pas que la peine est féconde, Et que je donnerais tous les baisers du monde Pour pleurer d'un désir comme tu pleures là ?

Mais le désir, 'hélas ! ne visite plus l'âme de Don Juan, habitée désormais par le seul dégoût, et non par un dégoût exalté, oratoire et vibrant à la Musset, — de là l'apparente froideur de ce drame de Juan de Manara si beau en certaines parties — mais par une amère et philosophique résignation à la Vigny.

Et c'est ainsi qu'avec une admirable logique s'est développée la personnalité poétique et philosophique de Edmond Haraucourt. Mais les poètes ne seraient pas des poètes s'ils ne logeaient en eux quelques contradictions involontaires, finales... et si heureuses ! Après avoir douté ou blasphémé pendant trois actes. Don Juan s'agenouille au quatrième. Après avoir déclaré dans sa préface que Tamour est une « fonction )), l'auteur de Seul a soupiré çà et là des vers de douceur, des vers d'âme absolument délicieux. — Le cœur a des mélodies que le cerveau ne connaît pas :

Quelque soir où l'amour fondra nos deux esprits, En silence, dans un silence qui se pâme. Viens pencher longuement ton àme sur mon âme Pour y lire les vers que je n'ai pas écrits.

Exquise variation sur le vers célèbre :

Mes vrais vers ne seront pas lus.

Et voici dans Y Ame nue où tout devait s'étaler^ « rideaux grands ouverts, >> des vers discrets et peureux de la confidence :

Les vierges fleurs, ouvrant leurs minces corsets verts^ Se roulaient dans l'amour du soleil, nonchalantes. Elles disaient : « Qui donc a parfumé tes vers ? n Mais je n'ai pas voulu me confesser aux plantes.

La lune miroitait sur le crêpe des flots

Comme un collier d'argent sur un torse de veuve.

L'eau chantait : (( Vers qui donc descendent tes san-

[glots? »

Mais je n'ai pas voulu répondre aux voix du fleuve.

Les astres clignotaient dans un brouillard subtil, Pareils à des regards souriant sous les voiles ; Leurs yeux interrogeaient : « De quels yeux rêve-t-il ?» Mais je n'ai pas voulu te nommer aux étoiles.

Enfin Tauteur de la Passion^ qui ne croyait pas en Dieu, s'incline devant le Fils deTHomme, et peutêtre aussi parce que Jésus est lui-même « seul ))5 lui-même un paria, un exilé, une victime de la foule (ne pas oublier que dans Haraucourt il existe un sauveteur en puissance et que dans plus d'un reître se cache un chevalier), et c'est par là que sous la contradiction persiste la secrète harmonie. Et c'est pourquoi, bien que ce poète ne soit pas véritablement un des miens — les miens sont les architectes de la cité spiritualiste, les croyants de la république d'équité et de fraternité — je salue en lui, non seulement son originale et fière inspiration, son art solide et nerveux, mais surtout ses intermittents frissons de tendresse et de pitié, Heurs douces et imprévues de son orgueilleuse et inhumaine tige.

M/iURICE BOUC/IOR

Maurice Bouchor ! un beau nom harmonieux, qui est presque déjà un signalement. N'évoque-t-il pas le son des syllabes d'or sur une bouche inspirée? Et puis Bouchor, c'est presque bouche d'or. Et tout de suite on croit voir une calme figure d'apôtre, avec une longue barbe d'un blond roux, avec des yeux francs et sympathiques, avec un sourire de bonté et de simplicité, avec un teint coloré plutôt qu'anémique, avec un air de vie et de santé plutôt que maladif et sombre. Et Bouchor est précisément cela II ressemble, non à quelque moine du Moyen-Age à la figure émaciée et tra-

(1) Principales œuvres poétiques : Les Chansons joyeuses ; l'Aurore ; Les Symboles, Bibliothèque Charpentier. — Les Symboles (Nouvelle série) ; les Trois Mystères (Tobie ; Noël ; La Légende de sainte-Cécile); Chailley, éditeur. -- La Dévotion à Saint-André ; Les Mystères d'Eleusis ; Le Songe de Klieyam ; Lecène et Oudin, éditeur.-- Les Chants populaires pour les Ecoles ; La Chanson de Roland, traduite en vers ; Corneille : Le Cid, Horace, Polyeucte, Scènes choisieset préparées en vue des lectures populaires. Librairie Hachette.

gique. mais plutôt à quelque père de l'Eglise grecque, encore tout éclaire et pacifié par la sérénité et la beauté helléniques. Saint Grégoire He Naziance, ou précisément saint Jean Bouche-dOr devait avoir une autre physionomie que Saint-Dominique ou saint Ignace d(3 Loyola. C'est le même Christ que confessent ces deux groupes de saints, et ce n'est pourtant plus le même idéal qui les mène. Les deux Espagnol^ ont peur de la raison et de la liberté ; les deux Grecs concilient heureu^ sèment l'Evangile avec la Nature.

L'Evangile avec la Nature, n'est-ce point tout Bouchor ? Et, sans doute, il a trop le sentiment de& distances pour vouloir que je force ma comparaison entre lui et Chrysostome ; mais, de même que Tapôtre très religieux de Constantinople voyait dans Téloquence, non un art, mais une causerie pieuse et émue avec le peuple, l'apôtre très laïque d'aujourd'hui voit, dans la poésie, non une virtuosité, mais une communion avec l'âme populaire. A d'autres d'habiter les tours d'ivoire, — et quand je dis cela, je ne songe point au grand Vigny qui était fier, mais jamais ne fut indifférent ; — à d'autres de s'attarder aux « roseaux de la flûte, » ou de plaire et de se complaire aux bodinières du snobisme, et aux potinières de la mondanité et de la réclame, Maurice Bouchor fréquente surtout les préaux d'écoles, les réunions d'enfants et d'insti-

tuteuis, le peuple des villes et le peuple des villages. Les symbolistes semblent aimer l'obscurité pour l'obscurité : l'auteur des Symboles aima et traversa les mytliologies, pour ce qu'elles contenaient de latente clarté et d'universelle morale.

(( Je les aimai davantage pour leur bienfaisante action dans le passé. Je les envisageai surtout comme des morales; et je bénis en elles les sources 011 avait bu l'bumanité lialetante, dans sa longue route vers la justice.» (Préface des Symboles, première série.)

Ainsi, le frisson du beau, mais encore, mais surtout le frisson du bien, voilà ce que Maurice Boucbor demande à la poésie, et ce qu'on trouve^ en effet, dans son œuvre. Comme d'autres sont avant tout des poètes lyriques, des poètes orateurs, ou simplement des poètes amuseurs, lui est essentiellement un poète moraliste. L'esthétique le préoccupe fort, mais moins que l'éthique. (( Un artiste pourra mettre au-dessus de tout la Beauté, parce qu'elle est belle. J'oserai exprimer une autre opinion fondée sur le caractère obligatoire du Bien, Hormis le cas de certains devoirs créés par une rare aptitude, aucun homme n'est tenu de poursuivre ni la beauté dans l'art, ni la vérité abstraite. Au contraire, la loi morale s'impose à tous avec le caractère d'une obligation absolue; et cela suffit pour qu'elle soit l'essentiel

de la vie humaine, telle est, du moins, ma foi inébranlable. » (Préface des Symboles, nouvelle série.) Et telle est bien sa marque distinctive et définitive. De cette triple étoile, le Beau, le Vrai, le Bien, c'est la dernière qui, sans rien éteindre ou écarter des deux autres, a mérité et arrêté sa prédilection. Et il semble la saluer avec amour comme ses rois Mag-es saluaient l'étoile de Bethléem.

Le Roi Indien Qu'il fait sombre !

Le Roi Chaldéen

Mon cœur tressaille,

Le Roi Indien

Chère Etoile, Ne jailliras-tu pas de ces ténèbres?

Le Roi Chaldéen

Viens Pour que nos yeux, levés encore vers les tiens. S'enivrent de ta grâce, éblouissante amie!

Le Roi Indien

Notre foi, tu l'as vu sans doute, est raffermie; Jaillis, fleur de clarté.

Le Roi Nègre

Parais, ô notre sœur.

Et fais que nous goûtions Tineffable douceur D'ouïr ta voix céleste.

Le Roi Indien Ah! c'est elle.

Le Roi Chaldéen

Cest elle.

Le Roi Indien

La sublime beauté de sa face immortelle Rayonne comme si, pour la première fois, La vierge ôtait son voile argenté.

Le Roi Nègre

Que ta voix, Pour venir jusqu'à nous, pure et claire, s'élance, Ame heureuse ..

Le Roi Indien Quels doux accords !

Le Roi Chaldéen,

Faites silence!

(Noël, troisième tableau, scène V.)

Oui ! « faites silence ))^ semble nous dire ce poète, vous les agités et les tumultueux, faites silence pour entendre la parole de justice et d'amour, et même vous, les artistes, et vous, les savants, guidés par l'astre de beauté et l'astre de vérité, de temps en temps, faites silence, faites halte pour regarder en vous luire l'étoile d'équité et d'humanité.

Et le conseil qu'il donne à d'autres^ il a commencé par se le donner à lui-mêmCj car avant d'entrer dans l'étape actuelle et harmonieuse où marchent de pair la recherche et l'apostolat, la (( Nature et l'Evangile )),\\ semble en avoir traversé 'deux autres, une première où dominait royalement la bonne nature physique, une seconde où primait la recherche métaphysique, sinon exclusivement, du moins principalement.

La royauté delà Nature : qui l'a mieux connue et servie que Maurice Bouchor dans se libre et fougueuse jeunesse? Sa religion était alors le matérialisme ; son penseur était Lucrèce, et son idéal était Epicure, ou du moins, la vie épicurienne, indépendante et joyeuse. (( Les Chansons joyeuses » , voilà ce qu'il écrivit et vécut d'abord. C'est le moment du célèbre trio Richepin, Ponchon et Bouchor ; et c'est l'époque où, compagnon hésitant et spectateur attentif, Paul Bourget disait dans un non moins célèbre sonnet :

Toi, Maurice, tu cours sans peur où te convie L'appel impérieux de ton puissant désir, Et nous voyons, comme au sultan son grand-vizir, T'obéir aussitôt la nature asservie,

Tu n'as pas dix-neuf ans, et tous, autour de toi, T'acclament. Tu parcours le monde ainsi qu'un roi Qui veut manger dans l'or sur des tables d'auberge.

Fassent les dieux, enfant hardi, que nous puissions Longtemps te regarder parmi tes passions Bondir, comme un jaguar dans une forêt vierge.

Tandis que Bourget, à râmc inquiète et au regard aigu, s'acheminait vers TAcadémie, et que Richepin et Ponchon continuaient à écrire, l'un dans la vie bourgeoise des vers éloquents sur les bohèmes, et l'autre dans la vie bohème des vers drôles sur les bourgeois, le «jaguar», désertant la jungle des voluptés, entrait courageusement dans la forêt des (( Symboles. »

C'est la seconde étape : celle de la recherche philosophique et religieuse. Un Dieu existe-t-il ? Existe-t-il une loi morale ? Où sont les règles et les raisons de vivre? A ces questions, le « naturisme » du jeune homme ne répondait rien, et précisément à l'heure oii la vie était abordée par l'homme. Le positivisme l'avait laissé dans la nuit, et il lui fallait une aurore. L'Az/rore, tel est le titre de l'œuvre qu'il écrivit alors, mais ce titre marquait son désir plutôt que sa conquête, car la lumière rêvée n'était pas encore trouvée. Mais son âme, longtemps prisonnière des circonstances et des camaraderies, s'évadait enfin vers Tidéal. « Les sentiments qui couvaient en moi éclatèrent : je fus en pleine crise d'idéal. Dieu absorba ma pensée. » Et ce Dieu inconnu, résolument et obstinément il le chercha à travers toutes les religions du passé ;

il interrogea tour à tour Zoroastre, Boudha, Odin, il demanda la vérité tantôt aux initiés d'Eleusis, tantôt aux prophètes d'Allah; il la demanda aux lumineux Olympiens^ au plus lumineux Galiléen, et l'objet de son explorationje résultai de son enquête, il nous les a contés dans ses deux volumes des Symboles. Résultat : est-ce bien le mot ?

Epuisé par Teffort, ivre de lassitude, Je n'interroge plus mon ingrate raison.

Dieu n'a pas visité cette obscure prison ; Tout est morne ; mon âme est une solitude.

Quiconque a servi Dieu son culte fut le mien ;

J'ai vu frémir la lettre et palpiter l'idole,

J'ai soulevé le voile éclatant du symbole,

Et que puis-je affirmer d'un cœur sincère ? Rien.

(Les Symboles, Nouvelle série, Le Divin.)

Rien... et tout ; car ce rien c'est la <( croyance à la suprême réalité d'un Dieu, à la sainteté de la loi morale, au prix infini de Tâme humaine». Après les angoisses du doute, le poète devait avoir la paix et la certitude, du moins sa certitude, puisque le seul fait de chercher avec sincérité la vérité — la vérité morale ou le Bien — et de là mettre au-dessus de tout, constitue déjà la vérité.

O mon Dieu, frappe-moi, si j'enfreins ta défense. J'ai mis la vérité plus haut que mon bonheur.

Admirable vers^ mais Dieu, loin de frapper, dit au contraire : « Tu ne me chercherais pas ainsi si tu ne m'avais déjà trouvé. » Le doute ne peut tenir longtemps contre l'intensité du désir et la probité des intentions. Et puis la route la plus sûre pour arriver à la vraie Foi, c'est de marcher en compagnie du Devoir. La meilleure façon de devenir et d'être un croyant, c'est d'être un juste.

Heureux, quand Tavenir flotte encore incertain,

L'homme dont la vertu fait pencher le destin,

Celui qui, dédaigneux d'une force usurpée,

Dans le plateau du droit jette sa fière épée...

Puissé-je m'approcher de ce haut idéal...

Et je pourrai mourir. Que l'oubli soit vainqueur.

Que le fruit de ma vie, oui, l'œuvre de mon cœur.

Si l'avenir le veut ainsi, s'anéantisse ;

Mais qu'il me soit donné de servir la Justice.

(Les Symboles, Nouvelle série. Epilogue,)

Donc, la troisième étape, celle de Tapostolat, commençait pour le poète, et même était déjà commencée. En effet, avant de publier la deuxième série de ses Symboles^ il avait déjà porté sur la scène son évangélisme moral. 11 avait chargé des acteurs de propager, de proclamer la «bonne nouvelle ». Et quels acteurs! Des marionnettes, interprètes un peu simples et un peu frustes, mais hiératiques et graves, et par là même pouvant mieux

traduire la pensée mystique du poète que des comédiens ou des comédiennes en chair et en os. Si les marionnettes ne rendaient pas tout, elles avaient du moins le mérite de ne rien déformer ou dépoétiser. Quelques lacunes de détail dans l'interprétation sont plus supportables qu'un contresens d'ensemble, trop sr)uvent commis par nos plus brillants acteurs ou nos plus jolies actrices. Les marionnettes ont tout au moins ceci pour elles, c'est qu'elles ne peuvent être effleurées par un soupçon de cabotinage.

Pour elles — (et pour le Petit théâtre de la Galerie Vivienne oii elles fonctionnaient sous la direction d'Emmanuel Signoret, et avec le concours des amis du poète, et du poète lui-même : car si les marionnettes figuraient les personnages et faisaient les gestes, évidemment elles ne parlaient pas, et à leur place parlaient dans la coulisse^Jean Richepin, voix sonore et cuivrée qui traduisait admirablement les sentiments héroïques et fiers, Raoul Ponchon, voix narquoise et gauloise qui rendait à merveille les appétits gourmands des Hipponax, des Bartomieu, des Gaymas, personnages qui, dans ce monde idéal et éthéré, étaient les vestiges de prose et de naluris.me, enfin Maurice Bouchor, voix mâle et douce qui interprétait surtout les émotions pieuses et tendres : et précisément parce que tous étaient des poètes, et non des

acteurs de profession, ils disaient les vers sans prétention, mais avec âme et intelligence, et ainsi tout ce qu'on entendait et voyait était dans la note juste) — pour elles donc. Bouchor a écrit toute une série de petits drames religieux, tantôt dérivant comme les Mystères d'Eleusis^ des religions orphéiques et helléniques, tantôt résumant comme Tobie, Noël.^ la Légende de sainte Cécile et la Dévotion à saint Andréa tout ce qui s'est passé dans Tâme humaine avant, pendant et après la venue du Christ. Et entre temps, le poète se délassait et délassait ses interprètes par quelque caprice de rêverie exquise comme le Songe de Kheyam,

De ce théâtre si particulier, si original, quelle est la valeur dramatique, je crois inutile de le redire après tout ce qu'en ont dit au temps voulu les maîtres de la critique théâtrale, mais la valeur poétique en est délicieuse. De tous ceux qui ont fait des drames sacrés, et vous savez qu'ils sont nombreux, Maurice Bouchor est à peu près le seul qui semble avoir eu Tétat d'âme approprié au sujet, obligatoire dans l'espèce. Il a, sinon la foi, du moins la piété, la suavité, la naïveté. Et le doux évangélisme, avec les vers coulants et purs, — ça et là peut-être trop faciles, — défluait de son cœur dans le cœur de son auditoire. Où est né le néo-christianisme dont on a tant parlé ces dix

dernières années? Un peu partout, sans doute, mais surtout au I^etit Théâtre de la Galerie Vivienne.

Ainsi l'apôtre reparaissait ou persistait sous le poète. Et voici maintenant qu'il persiste chez le conférencierj le fondateur et directeur des Lectures populaires. En les créant à Paris et en province^ quel était, en effet, le but de Bouchor ? C'est de servir au peuple une manne littéraire, mais surtout morale, c'est de l'arracher au cabaret où il ne boit que de l'alcool et de la haine, c'est-àdire de la mort, pour le préau d'école où il boirait de la vérité et de la justice, c'est-à-dire de la vie.

L'instruction n'est point du tout un mal, quoi qu'en pensent les esprits malveillants et les esprits superficiels — ce sont d'ailleurs les mêmes — qui s'en prennent du développement des vices au développement du savoir. Ce qui est un mal, ce n'est pas d'avoir commencé une œuvre bonne comme l'enseignement populaire, c'est d'avoir laissé cette œuvre inachevée. Ce n'est pas d'avoir offert au peuple un instrument merveilleux, la lecture, c'est de Pavoir laissé lire tous les mauvais journaux et ignorer l<^s beaux livres, toute la grande poésie, toute la haute et noble musique, tout ce qui pourrait lui épurer et lui élargir l'àme. La musique qu'on sert au peuple dans les cafés-cojicerts ou en

plein air est elle assez idiote, du moins par les paroles, idiote ou cynique ? Et voilà pourquoi Bouclior a écrit les Chants populaires^ ou la Famille, l'Ecole, la Nature, la Patrie, THumanité sont tour à tour célébrées, non plus avec emphase ou avec niaiserie, mais avec une simplicité éloquente, une émotion contagieuse; les Chants populaires^ dont il a composé les paroles sur de vieux airs recueillis par son ami Julii^n Tiersot à travers toutes les provinces de France.

Et c'est ainsi que son ceuvr^ poétique se complote et s'achève en œuvre populaire et nationale. Faut-il s'étonner après cela qu'il ait eu d'idée de traduire en vers modernes la Chanson de Roland ? Et maintenant, pour terminer, et parlant en toute sincérité à Maurice Bouchor, et lui adressant, non un conseil, mais un vœu, je lui dirai : « Faites de tout, mais faites des vers, et soignez-les. C'est là votre vrai rôle, votre vraie mission. Ne laissez point péricliter en vous la fonction divine. Sons le citoyen, le conférenciei', le traducteur, l'apolre, ne laissez point fléchir le poète, d'autant que le meilleur apostolat pour vous c'est de présenter des images fidèles et splendides du Bien, où, comme en un transparent miroir, se verra votre âme toute de sympathie et de générosité. Quand Tolstoï, sous prétexte de se rapprocher des ouvriers et de prêcher d'exemplC; fait de la cordonnerie ou de la me-

nuiserie^ il se trompe et trahit la consigne qu'il a reçue des dieux. Tolstoï n'a qu'un moyen de précher^ c'est d'écrire des œuvres géniales pour l'Europe et la postérité. Et de même pour Maurice Bouchor, la meilleure façon de servir l'Idéal, c'est d'écrire de beaux vers. »

FRANÇOIS FABIÉ''

Dans son Art poétique^ Boileau donne d'excellents préceptes aux faiseurs d'églogues. Mais le meilleur conseil eût été certainement celui-ci ; « Tuez-moi le mouton, ce fléau de la littérature. Assez de fausses brebis, de faux bergers, de faux chalumeaux. La poésie pastorale étrangle et étouffe la poésie rustique. Tranchez-moi cette plante artificielle et parasite qui ronge la grasse luzerne ou dévore le pur froment. Ce n'est plus Théocrite ou Virgile qu'il faut pratiquer : c'est le paysan, le vrai. »

Despréaux ne donna pas ce conseil, et ne pouvait le donner, lui qui n'avait regardé la nature qu'à Versailles ou à Auteuil. Aussi le mouton continua de sévir. On subit alors successivement les fadeurs de Mme Deshoulières, les froideurs de

(\} Œuvres poétiques publiées chez Lemerre

La Poésie des Bétes ; Le Clocher : La Bonne Terre ; Voix Rustiques ; Vers la Maison, 5 volumes, édition in-18 ; 2 vol. édition elzévirienne.

Monsieur Fonlenellej et les candeurs de Monsieur Florian ou Berquin... toute la houlette. Mais heureusement la Terreur approchait. Elle prit le mouton, ce favori enrubanné de Trianon, et coupa le cou à ce monstre. De toutes les victimes qui tombèrent alors sur l'échafaud, il fut sans contredit la moins innocente.

Les pâtres de salon ayant disparu, le vrai pâtre put faire son apparition dans la poésie française :

Large chapeau, long sarreau gris,

Des sabots à ses pieds meurtris,

Le fouet comme un sceptre en sa droite,

Sa miche ronde sous le bras,

Et son grand chien jaune à poil ras,

SuffisaicnL à son âme étroite.

Tel est son aspect.

Par la pluie et par le soleil, Que le mont fût sombre ou vermeil Et la plaine fleurie ou morne, Il fut berger, toujours berger, Sans même un désir de changer.

Immuable comme la borne.

Telle est sa destinée.

Religieux à sa façon

— Par le cœur, non par la raison —

Se figurant une autre vie

Où, par des pâturages verts

Que ne flétriraient nuls hivers,

Il errerait l'âme ravie,

Suivi de longs troupeaux bêlants,

Qu'il promènerait à pas lents,

Sans craindre ni loup ni vipère,

Fit ramènerait au bercail

En passant sous un beau portail

Où les compterait Dieu le père.

Tels sont ses rêves, rôves de chrétien naïf, et non de païen virtuose. Ce n'est pas le laurier de Daphnis qu'il ambitionne, et s'il rivalise de chansons, ce n'est pas avec un beau flûtiste, mais avec l'âpre vent des gorges désertes. Et^quand il meurt, il est pleuré, non par les nymphes, mais par toute la lande natale.

Mais son esprit habite encor

La lande aux fleurs de pourpre et d'or

Où s'écoula sa vie entière.

(La Bonne Terre. Le Pâtre.)

Et voilà un vrai berger, chanté par un vrai rustique. Le berger, c'était Jean le Pâtre, de Gines-. tous ; et le poète , c'est François Fabié , du Rouergue.

Et ce Fabié n'imite personne , sinon la nature. Et comment s'inspirerait-il de Théocrite et; de Virgile? Il ne les a jamais lus, tout au moins dans le texte. Et lui qui n'a jamais fait de grec ou de latin — soyez content, ù Jules Lemaître ! — -

fait pourtant des vers écrits en bon français. Je crois même qu'il est en train de nous donner le& meilleures géorgiques que nous ayons jusqu'ici dans noire littérature, des géorgiques d'ailleurs fort peu virgiliennes — il manquera toujours à Fabié le « molle atque facetum » — mais sincèrement, authentiquement, profondément terriennes. De tous les vers agrestes, ceux de Fabié semblent le plus directement sortis des entrailles même du sol ; et le sol d'oii ils jaillissaient étant abrupt et rocailleux, ils gardèrent de lui je ne sais quelle robuste et rauque barmonie qui leur convient ; et c'est avec une grande justesse — justesse d'intention et d'expression — qu'il les dédie ainsi à son père :^

C'est à toi que je veux offrir mes premiers vers, Père ! J'en ai cueilli les strophes un peu rudes Là-haut, dans ton Rouergue aux âpres solitudes, Parmi les bois touffus et les genêts amers...

J'ai voulu de mes vers réunir les meilleurs, Ceux qui gardent l'odeur de tes bruyères roses, De tes genêts dorés et de tes houx moroses, Et l'offrir ce bouquet de rimes et de fleurs. . .

Je dirai que c'est là mon destin et ma tâche. De chanter la forêt qui nous a tous nourris, Et de me souvenir, chaque fois que j'écris, Que ma plume rustique est fille de ta hache.

(La Poésie des Bètes. Prologue.

Il s'en souviendra si bien que toujours il aura le regret de son vieux pays paternel, et de son vieux père paysan ; et partout où l'entraînera et le retiendra le sort, dans le Midi, (en face de la Médi* terranee, dans le Nord, en l'ace de Tocéan parisien, il apercevra toujours, par-dessus les Alpines ou par-dessus le bois de Vincennes, la colline ou la forêt où son père travaille. Il fait à Mlle Bartet, de la Comédie Française, la lecture d'un drame inédit : vous vous imaginez qu'il va risquer de temps en temps un coup d'œil sur son auditrice. Pas du tout : môme alors, il songe, lui, le manieur de lyre, au manieur de charrue.

Et j'évoquais, là-bas, là-bas, à deux cents lieues, Sur des coteaux bénis revêtus de soleil, Mon père contemplant son blé déjà vermeil Et ses avoines encor bleues.

Il traçait des sillons dans la plaine muette ,• J'alignais des mots creux en longs alexandrins ; Et tous deux nous jetions notre cœur et nos grains, Lui laboureur et moi poète.

(La Bonne Terre. Lecture.)

On voit d'où est née l'inspiration rustique chez François Fabié, quel est le caractère premier et essentiel de sa poésie : avant tout elle est locale, elle est familiale. Par suite, elle se développera, non en étendue, mais en profondeur.

Le premier chant de ces g-éorgiques langiiedocieaoes fut la Poésie des Bêles^ où la. muse de Fabiéç encore jeunette et alerte, vole du logis à la basse-cour, aux champs, aux bois, et même à la ville, effleurant de son aile sympathique toutes les bêtes du bon Dieu, inspectant d'un regard ami tous nos frères cadets à poil ou à plume, depuis la chatte noire de Roupérac, cette épicurienne au « nez rose » et aux « yeux d'or », jusqu'au rougegorge des Tuileries, cet exilé au poitrail sanglant; et si le poète est ici moins philosophe qu'un La Fontaine, et moins somptueux qu'un Buffon, plus que le fabuliste ou le naturaliste, il est ému, il est humain, et par suite pitoyable à ceux qui sont en arrière ou en marge de l'humanité.

Le second chant fut le Clocher, La muse de Fabié, hirondelle en voyage, ramène et resserre son vol autour de la flèche de granit et de foi, sentinelle et symbole de tout le pays, et son chant devient plus intime, plus personnel, plus m.oderne, plus (^aujourd'hui. Dans toute la poésie du xvn^ siècle^ qui passe pour si religieuse, cherchez un clocher : vous ne le trouverez pas. Et voilà qu'en notre xix"" siècle qu'on croit athée, il pointe de toutes parts sur les horizons du rêve, et inspire tour à tour un François Millet ou un François Fabié.

Le troisième chant fut la Bonne terre. Le poète

descend dans les profondeurs et les richesses de la glèbe maternelle. Il montre qu'elle est saine autant que féconde, (ju'elle purifie et nourrit ceux qui la travaillent et qui l'aiment, ces paysans qu'un grand romancier des villes calomnie parce qu'il les ignore, mais qu'un poète des champs défendra parce qu'il les connaît.

Un brutal écrivain t'outrage dans ton livre Et soutient que tes fils sont lâches et pervers. Terre ! — Moi qui t'adore et que ton soufle enivre, Je viens te faire amende honorable en mes vers...

Car ce n'est plus qu'en toi, Terre calomniée, Que placent aujourd'hui leur espoir de demain Tous ceux qui — te fuyant, - ne t'ont pas reniée, Et qui rêvent du soc, une plume à la main.

Pardonne à qui te hait, dédaigne qui t'outrage. Souris au déserteur qui retourne vers toi, Donne à tous tes enfants patience et courage, La joie à qui récolte, à qui sème la foi;

Et tu nous sauveras des abîmes où tombe Tout peuple qui t'oublie ou rit de tes leçons, Car tu ne voudras point n'être plus qu'une tombe, O mère des soldats et mère des moissons.

Dans son quatrième chant, les Voix rustiques^ il atteignit, entendit et traduisit les notes sourdes de la musique universelle, les voix latentes des sources, des brises, des feuilles mortes, des aïeux

morts, des croix immortelles, car, devenue plus profonde, son inspiration devenait par suite plus religieuse et aussi plus triste. Et si, à mesure qu'il avance dans la vie et la production poétique, il paraît s'enfoncer dans la mélancolie, c'est qu'il cède ou revient à sa vraie nature. Quelques traces de verdeur satirique et savoureuse dans son premier livre (voir par exemple les Dindons et les Escargots) ; mais, dans les derniers, on n'entend plus guère que l'écho des plaintes secrètes et des nostalgies insatisfaites. Fabié est un triste ; et non pas un triste aux effusions attendries et aux larmes faciles, mais un triste plutôt sombre et concentré. Il y a au moins deux ou trois âmes méridionales. L'âme de la Provence est souriante, l'âme de la Gascogne et de la Guyenne est éloquente, l'âme du Languedoc et du Rouergue est austère. Les puritains cévenols ont passé par là.

On voit le chemin parcouru par François Fabié ; il a vu du dehors au dedans. S'il ajoute un cinquième chant à ses géorgiques, soyez surs qu'il s'appellera le Foyer., la Maison ou quelque chose d'approchant. (0 — « Elargissez et variez le champ de votre inspiration », lui crie-t-on ; et lui, que

(1) Il vient de paraître, ce cinquième chant, et il est intitulé Vers \a Maison, C'est toujours la même note, mais de plus en plus ata^ vique, religieuse, et d'une auguste sincérité.

fait-il ? Il la rétrécit de plus en plus. Je crois qu'il a raison, puisque ainsi il obéit à la logique de son tempérament, et puisque, en la rétrécissant, il Tenrichit, sinon de notes pittoresques, du moins de notes touchantes. Le premier mérite d'un poète, c'est d'être fidèle à sa vocation ; or, la vraie vocation de Fabié n'est pas d'être en poésie un descriptif, mais un sentimental.

Ce n'est point qu'il décrive vaguement et improprement. Au contraire, ses paysages sont exacts, ses portraits sont ressemblants. Peu de détails, mais du choix. Pas trop de couleurs, mais bien placées et se faisant ressortir mutuellement par l'opposition :

Mêlez à ces bois durs et lourds votre bois fln ; Caressez sa marmite en gerbes d'étincelles...

Et les champs de bleuets sur qui le blé s'incline Comme sur des yeux bleus tombent les cheveux blonds.

Il y a plusieurs façons de peindre en poésie : <îelle des hommes de génie, qui est la grande manière large et coulante d'un Lamartine, ou précise et éclatante d'un Hugo : celle des novices ou des maladroits, qui est la manière diffuse et pâteuse. Fabié ne possède pas la première, mais évite la seconde.

Donc, un descriptif égal à sa tâche, et de moyen

ordre : maiSj comme sentimental^ il est d'ordre rare ; il ne se compare plus, il se sépare. S'il était surtout un descriptif^ son regard et son pinceau iraient de préférence aux plus beaux sites : mais, étant surtout un sentimental, ils reviennent éter- Tiellement et fatalement à l'horizon natal, car lui ^aussi pourrait dire : « Et c'estlà qu'est mon cœur. » Et cet horizon est fruste, aride, désolé : des landes, des genêts, des rochers ; mais justement, ce n'est pas la végétation qui provoque le sentiment et le rêve, c'est le désert, pourvu toutefois qu'il y ait au bord de ce désert un peu d'eau où ce rêve puisse tremper son aile et un peu de forêt où il puisse accrocher ses mélodies. Mais précisément Fabié avait sous les yeux l'étang de Roupeyrac, et à deux pas les hêtres et les châtaigniers du Ségala.

Et c'est parce qu'il est surtout sensible qu'il anime et personnifie ces arbres. Ce sont ses premiers personnages. Dans un petit drame, la Mort du Chêne, joué et applaudi au « Théâtre des Poètes », c'est un arbre qui tient le rôle principal* Il en fait un être humain. Et quelles vies humaines en retour décrira-t-il avec le phis de complaisance et de succès? celles qui sont plongées en pleine nature, et qui tiennent au sol par des racines mystérieuses, par la sève des joies et la source des larmes. C'est Jean le Pâtre, déjà nom-

me ; c'est Buscaillette-Buscaillou ; c'est la Gardeuse d'Oies; c'est le Sabotier; c'est — dans Idylle^ pièce moins connue que les précédentes, mais aussi digne de l'être — la veuve, la riche fermière, fidèle au mari et gardienne du patrimoine :

Mais la terre appartient à cette jeune femme Que vous voyez làhaut assise sur le seuil, Veuve depuis deux ans et toujours en grand deuil, A qui le valet dit : « Madame ! »

Fière et douce, elle aussi, mère de trois garçons, Dont Faîne n'a pas plus de cinq ou six années, Plus noble que beaucoup de veuves couronnées, Riche en troupeaux, riche en moissons;

Elle pourrait demain, sage, fine et jolie, Epouser le plus gros terrien des alentours. Porter encore de beaux bijoux, de frais atours. Et bannir sa mélancolie.

Mais elle garde pour son fils tout ce qu'elle a. Leur père était brutal, infidèle, n'importe ! Jamais un autre époux ne franchira la porte Par où le défunt s'en alla.

(La Bonne Terre. Idylle) ,

Quel village de France n'a connu de ces veuveslà, qui maintiennent ou refont les bonnes maisons ? Et c'est par ce caractère de vérité^ c'est par

ces agrestes existences, médiocres pour la plupart, mais si belles dans leur simplicité et leur résignation, c'est par la poésie de l'humanité unie à la poésie des champs, que valent surtout les livres de Fabié, et qu'il pourrait bien quelque jour remporter, même au théâtre, un beau triomphe. Et si ses géorgiques n'ont pas le vieillard de Tarente, elles ont son père, le vieillard de FAveyron.

Mais le propre de la sensibilité, c'est — le plus souvent — d'être exclusive. Fabié s'intéresse tant à ses émotions personnelles qu'il s'intéresse peu aux affaires de la cité, aux affaires du monde. Le sentiment tient chez lui tant de place qu'il exclut en partie les idées, je ne dis pas les idées généreuses (voir son discours prononcé en Sorbonne et ses à-propos sur Corneille, Molière et Racine), mais les idées générales. Il habite si jalousement la maison de ses ancêtres qu'il ne tient pas à fréquenter la maison de Platon. Quelle est sa philosophie ? Quelle est sa conception de la vie, de la mort? Quel est son idéal de justice ? On n'en sait rien. — Mais cet idéal avait-il sa place en des oeuvres rustiques? Pourquoi pas? Théocrite n'at-il pas écrit les Syracusaines^ peinture sociale, et célébré Hercule, le justicier universel? Virgile, même avant de faire X Enéide^ compose Téglogue à PoUion ; et, nourri des anciens, Chénier, après les Idylles, fait des ïambes I Et c'est peut-être

bien dans cette absence de préoccupations générales que se trahit chez Fabié l'absence de renseignement gréco-latin. L'antiquité n'apprend nullement à sentir et à écrire, mais quelle admirable maîtresse de vie publique, de civisme et aussi de libéralisme! Aimait-il la liberté, cet écrivain de race d'ailleurs, cet aigle de la « mutuelle », ce Louis Veuillot, toujours cité comme un exemple victorieux contre les anciens? et a-t-il sainement jugé les grands idéalistes du siècle, même les idéalistes religieux, comme Lacordaire ou Montalembert? L'antiquité ne donne pas une « bonne syntaxe », mais elle peut contribuer au bon jugement. Les philologues et les métriciens nous l'avait rendue broussailleuse ; Jules Lemaître a cent fois raison de vouloir nous débarrasser d'eux ; mais qu'on nous laisse ses penseurs et ses poètes.

A les fréquenter de plus près, un poète moderne comme François Fabié fût devenu, je crois, plus philosophe ou plus civique, mais peut-être qu'alors il aurait perdu en partie ou traduit avec moins d'originalité ce provincialisme intense qui est sa marque distinctive, son signalement, son succès.

Pour la moisson, mieux vaut creuser un sol unique que d'engager sa charrue hésitante en de multiples terrains ; pour la gloire, mieux vaut être le premier dans la poésie rustique que de tenir en plusieurs genres un rang quelconque ; et par ce

temps de célébrités factices et menteuses, c'est

une joie de relire les beaux vers d'un poète qui

est au niveau. — et je crois même au-dessus — de sa réputation.

ANATOLE LEBRAZ''

Un seul volume devers — jusqu'à présent tout au moins — une seule inspiration^ une seule chanson, et. dans la chanson^ presque une seule note : tel est tout le bagage rimé d'Anatole Le Braz, et cela ne Tempêche pas d'être un des plus riches pèlerins du Rêve que notre génération ait vus passer, ait entendus chanter. Mais^ de ses richesses, il n'a voulu montrer que les plus authentiques, celles qui seules étaient puisées au plus pur trésor populaire. On devine, que dans une œuvre abondante, une main sûre a fait un triage de choix. Parmi les milliers de coquillages ramassés par sa jeunesse rêveuse sur les grèves natales, le poète n'a recueilli que les perles, ou plutôt îiiême les diamants, car, dans l'écrin ou manuscrit primitif, j'ai pu jeter un coup d'œil, et de véritables perles y étaient

, (1) Œuvres poétiques: La Chanson delà Bretagne. — Calmann-Lévy éditeur.

restées, gemmes d'amour et d'iaLimité que laissait inédites encore — le seront-elles toujours ? — une délicatesse pu li:|ue et effarojcliée, ou peut-être aussi une farouche et jalouse piété filiale.

C'est, en effet, d'une passion jalouse que ce Breton aime sa Bretag-ne. Toute autre tendresse exprimée lui semblerait une dissonance dans le chant d'amour qu'il veut lui consacrer tout entier^ ou plutôt qu'il ne veut emprunter qu'à elle seule^ qu'à elle, sa vieille et chantante nourrice.

Pour l'entendre, j'ai fait taire Toute voix qui vient d'ailleurs ; Et, dans mon cœur solitaire, Se sont tus jusqu'à mes pleurs.

Cette mystérieuse chanson, qui monte des profondeurs du sol et des entrailles du pays, n'est-elle pas assez sacrée pour être écoutée religieusement?

N'est-ce pas le sens du texte celtique, traduit par le poète au seuil de son livre ? « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, celle-ci est une chanson levée en Basse-Bretagne, — Levée par un humble au pays des Bois, au pays de la Mor, — Chantez-la, mendiants, et les portes s'ouvriront devant vous. » N'est-elle pas assez naïve, assez séculaire, assez lointaine pour emplir tout un volume d'ineffables et interminables mélopées ? Voilà si longtemps qu'elle fredonne sur les vagues de l'Océan ou sur

les rouets des (îleuses t Et si dans le livre elle paraît monotone, tant mieux : le livre ainsi sera un écho plus fidèle.

J'ai laissé lame bretonne Chanter en moi son doux chant ; Il est vieux et monotone, Il n'en est que plus touchant.

Ah I oui, « l'àme bretoiinc » ! Si jamais quelque Breton nous la livra dans sa pureté et aussi son intégralité , sans alliage comme sans lacune, sans exagération comme sans amputation, c'est, je crois bien, Anatole Le Braz. Ne semble-t-il pas que Chateaubriand est trop éloquent pour ne nous donner que Timage de la Bretagne, et que Brizeux est trop grêle pour nous la donner tout entière? Et Ton peut penser aussi que la figure traditionnelle et typique a été non moins transformée, soit dans Toeuvre d'un Lamennais, où la violence exclut trop la résignation, soit dans l'œuvre d'un Renan, où la gravité se masque ou se pare de trop d'ironie. Au contraire, dans ses contes ou romans en prose, Vieilles Histoires du pays Breton, Au pays des Pardons.^ Pâques d'Islande^ — ouvrages que je tiens ici à citer tout au moins, car cette prose est encore poésie, — mais aussi dans son volume de vers : La Chanson de Bretagne^ Anatole Le Braz s'est montré un Breton

tout entier^ et rien qu'un Breton, un Breton par son austère et âpre mélancolie^ par son mysticisme local et singulier, par son idéalisme plus particulier et plus étrange encore,

Mélancolie : tel est le premier caractère de celte « chanson de Bretagne ». C'est qu'elle n'est pas gaie non plus, l'Armorique. Elle est la terre triste, la (( cité dolente ». Un dol éternel est en elle, un deuil perpétuel est sur elle. Si peu souvent elle voit le soleil, et si souvent elle entend les tempêtes ! Tant de ses fils lui ont été dévorés par la mer sa voisine, et tant de ses femmes attendent vainement, vêtues de noir dans les blanches mai- .sonnettes de la plage !

Ne questionnez pas les flux, N'interrogez pas les marées, Mères ; ils ne frapperont plus A vos lucarnes éclairées...

(Les Epaves.)

La grève est peuplée d'épaves, et le pays est peuplé de revenants. Dans la brume se lève sans cesse la procession des moris.

Car les Celtes défunts revivent dans Tespace ; Dieu pour eux, chaque soir, rouvre l'azur clément. Et parles bleus sentiers, leur procession passe. Leur procession passe interminablement...

Ainsi vont cheminant au pays de mystère. Dans les brumes du soir les Celtes d'autrefois ;

Et les petits Bretons qui cheminent sur terre S'étonnent de s'entenc^re appeler par des voix.

Quelqu'un leur a-t-il dit qu il fallait être sages? Leurs sabots dans les mains, une tristesse aux yeux, Ils traversent, muets, la paix des paysages, Et ce sont des enfants qui semblent des aïeux.

(A la sortie de V école.)

Oui. là-bas, dans cette Bretagne qui vit avec les défunts, qui par la fenêtre de ses yeux bleus regarde sans cesse vers le passé, dans cette Bretagne, pays des vieilles croyances, refuge des vieilles légendes, vieille et moribonde elle-même, rongée à rOuest par TOcéàn, à l'Est par la civilisation, dans cette Bretagne par les morts visitée et à la mort promise, l'Enfance, image de la gaieté, est grave, et l'Amour, source de joie, est triste. Les Bretons vont à un rendez-vous d'amour comme à une cérémonie tragique.

La fille avait Tair fixe et dur d'une prêtresse. L'homme allait à l'amour comme on marche à la mort.

(Nuit insulaire.)

En Bretagne, l'Amour est bien le frère de la Mort, lui qui en Grèce ou en Provence est un messager de volupté et de sérénité. Sur les lèvres des amants, Eros mettait du rire et du miel ; le vent de l'Atlantique y met du sel et je ne sais quelle ivresse fatale et silencieuse. Les Saplio composent

des hymnes, les Isaure font des madrigaux ; lés Aude et les Iseult tombent sans une plainte. Elles ne crient ni leur douleur, ni leur joie : elles meurent. Digne sœur de ces muettes et septentrionales amantes, Jeanne Larvor, dans la Chanson de Bretagne, laisse, sans rien dire à personne, pleurer ses yeux et saigner son cœur, et quand elle sera morte de son immense amour, l'immense univers n'en saura rien... Ah si ! quelqu'un saura \ c'est une étoile :

Et seule, sur la jeune fille Qui fut jadis Jeanne Larvor, Scintille au ciel, dans l'eau scintille, Une étoile, un large pleur d'or.

{Jeanne Larvor.)

Incomprise des hommes, Jeanne est comprise parla Nature. En exil dans l'humanité, elle est en communion avec le mystère.

Mysticisme : c'e st le second caractère de cette (( chanson». La Bretagne baigne dans le surnaturel. Elle est la terre qui prie :

Chez nous, le mois de mai, c'est le mois de Marie, La cloche tinte... On aime ailleurs; chez nous on prie.

{En mai.)

Et on prie autrement qu'ailleurs. On prie en dedans. La Bretagne est moins religieuse qu'elle n'est pieuse. Un Lamennais, un Renan brise avec

la religion ; mais avec Tétat d'aine pieux et atavique, jannais. Au fond, la Bretagne n'est pas si catholique qu'elle le paraît : elle est surtout nnythique, symbolique. Elle adore ses Christs en croix, ses hauts et lamentables calvaires, parce qu'ils symbolisent sa longue douleur. Elle adore ses saints et ses saintes parce qu'ils symbolisent son culte du passé et aussi son rêve de futur Eden.

Au temps où les Saintes vivaient, O ma sœurette, elles avaient Ton pauvre petit corps plein d'àme ; Et dans leurs yeux comme en tes yeux, Rayonnaient d'une double flamme Toutes les étoiles des cieux...

Et tant que tes yeux pleureront.

Tant que tes lèvres souriront,

Je croirai que, dans les cieux calmes,

S'ouvre un magique Paradis

Où circulent avec des palmes

Les belles Saintes de jadis

(Le Temps des Saintes.)

Magique Paradis ! Il bleuit toujours à l'horizon de la Bretagne ; toujours sa crépusculaire et lunaire atmosphère de purgatoire est éclairée d'en haut par je ne sais quelle échelle de lumière et d'espérance.

L'âme de la lumière au firmament surnage. Comme si, dans la nuit^ la douce nuit d'été,

228 xMÉDAILLOXS DE POÈTES

Le pays de prière et de pèlerinage Devait rester vêtu de candide claité.

L'ombre, comme une mer, s'élargit et s'épanche; Elle a déjà noyé les hauteurs d'alentour; Mais la colline sainte est comme une île blanche Que baigne un jour d'ailleurs, un indicible jour.

(Rumengol.)

Et c'est pourquoi le Celte a toujours les yeux levés vers Tau-delà, vers Tau-dessus. Il n'est pas seulement ami du Rêve et de l'Idéal : il en est ivre.

Idéalisme : c'est le troisième caractère de cette « chanson )).

Mais quel idéalisme ? Non pas celui des grands spiritualistes, des Socrate, des Descartes et des Lamarliïie, celui qui^ étant fait de raison sereine et harmonieuse, peut se réaliser de siècle en siècle, pour le bonheur de Thumanité, mais celui qui, étant fait surtoutd'imagination elde contemplation, reste à jamais irréalisable, inaccessible, inassouvi. Ce n'est pas. à vrai dire, de l'idéalisme : c'est de l'enchantement, du sortilège. La Bretagne n'estelle pas le pays de Merlin l'enchanteur et de la magicienne Viviane ?

Et je suis, depuis lors, indiflerent aux choses Qui font les hommes gais ou qui les font moroses La source fée en moi luit sous les arbres verts.

Je suis le prisonnier de son eau diaphane Et je ne sais plus rien de Fimmense univers Que le reflet changeant des yeux de Viv ane.

(La Source enchantée,)

Ah ! que le Celte Le Braz est loin de l'état d'esprit bourgeois du Bourguignon Souiury, qui disait dans un vers célèbre :

Tout bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve

Pour Le Braz, au contraire, c'est le bonheur atteint qui est le bonlieur médiocre ; et le seul qui compte est précisément celui qu'on ne touchera jamais. Et c'est Là sans doute une conception plus esthétique que pratique, plus éthérée qu'humaine. Les Bretons sont des rêveurs passionnés bien plus que des guides sûrs et précis. C'est la claire Méditerranée qui jusqu'ici a fourni au monde ses lucides apôtres. Les Celtes, (ils de l'aventureux Océan et toujours enveloppés de nuages voyageurs, sont moins des apôtres que des pèlerins.

Cœurs changeants, épris de voyages, Les Bretons, ce peuple banni.

Se sont faits, comme leurs nuages.

Les pèlerins de l'Infini.

Ainsi, cette a chanson », qui traduisait tout le passé mélancohque et mystique, traduit aussi tout l'inconnu, tout le futur. Mais, des abîmes du passé

et des abîmes de l'avenir, commentée contemporain a-t-il fait sortir la poésie? Par un don remarquable, le don de révocation, qui est chez lui tout à fait caractéristique et, à vrai dire, prestigieux. C'est en quelque sorte la baguette merveilleuse de ce chanteur qui, Breton en tout, est un autre enchanteur à sa façon. Aperçoit-il une vieille maison, un vieux lit, un vieux livre, un débris de vaisseau qui affleure sur la plage, une aile de mouette qui effleure la vague, soudain se lève en son cœur tout un monde de souvenance et de désirance. D'autres sont descriptifs, opulents, magnifiques : lui est un perpétuel et intense évocateur. C'est là surtout ce qui l'a créé poète et le sacre vraiment chef de chœur des Charles Le Goffic, des Louis Tiercelin, des Eugène Le Mouël, des Quellien, des Olivier de Gourcuff*. et autres chantres actuels de la Bretagne.

Et c'est aussi la faculté d'écrire des vers à la fois populaires et savants, clairs et symboliques, naïfs et forts. Unir le sons de la simplicité au sens de la beauté, c'est encore le secret des poêles d'élection . Il n'échappe pas à Anatole Le Braz. 11 parle une langue un peu courte, éprise du vers de huit pieds plutôt que du gi*and vers, mais aussi, éprise de rai'hevé ! Jusqu'à quel point il aime le mieux, toujours le mieux, ses manuscrits successifs nous l'apprennent. Et puisque rien n'est plus

intéressant que de saisir chez un artiste le passage de rébauchéau définitif, et puisque rien n'est plus flatteur pour lui que cette enquête qui montre sa conquête, j'espère n'être pas indiscret en disant qu'une des plus poétiques élégies du volume : Le Chant de ma Mère^ dans sa première variante, commençait ainsi, plutôt faiblement et improprement :

Ceci, c'est le chant de ma mère, Le chant divin qui m'a bercé, La voix douce et pourtant amère Qui parle au fond de mon passé.

Elle en remonte aux heures chastes, Quand les nocturnes deux d'été Encouragent, tant ils sont vastes, Notre rêve d'éternité.

C'était déjà de l'émotion, ce n'était pas encore de la poésie. Mais la voici, exquise créatrice de rêve et de sensibilité :

Le chant que me chantait naguère Ma mère douce, au long des nuits, A dû mourir avec ma mère...

Nul ne me l'a chanté depuis.

Et c'est en vain qu'au seuil des portes Obstinément je l'ai quêté.

O ma mère, tes lèvres mortes, Dans la tombe l'ont emporté.

En vain, sous les lampes huileuses, J'ai fait, dans l'âtre des maisons , Sourdre au cœur des vieilles fîleuses L'eau vive des vieilles chansons ;

La berceuse qui me fut chère.

Le doux chant naguère entendu, Le chant que me chantait ma mère, Avec ma mère s'est perdu.

Non ! il n'est point perdu, le chant maternel : un fils pieuXj un poète inspiré le sauve et l'éternisé ; et voici que, grâce à Anatole Le Braz, la « chanson de Bretagne » pourra désormais murmurer à la fois sur les lèvres du peuple et sur les lèvres des artistes.

Georges JZODENBÂCfl

Il s'en est aile rapidement, facilement. 11 s'est détaché de la terre, être fluide et léger que n'avait jamais appesanti la prose, et pas encore alourdi la vieillesse. Pèlerin en voyage, il est soudainement retourné au pays natal, c'est-à-dire au pays du mystère, car si la Belgique était le berceau de cet écrivain, le mystère est toujours la première patrie des poètes. Et de cette double patrie — la brumeuse et la lumineuse, la ville morte assise au bord des canaux flamands et la cité immortelle sise quelque part dans un repli du firmament — il eut l'incessante nostalgie. Avec ses yeux fins, d'un bleu vague et énigmatique, avec la fine envolée de sa moustache blonde, avec son visage aristocratique et pur à la Van Dyck, ne semblait-

(1) Principales œuvres : La Jeunesse blanche, Lemerre Editeur. — J.e Règne du Silence ; Les Vies Encloses ; Le Miroir du Ciel Natal ; Le Voile, Bibliothèque Charpentier

il pas dépaysé dans la bourgeoisie et la médio cratie, et comme égaré sur une terre étrangère? N'était-il pas l'artiste exilé, lui l'auteur de VArt en exil ? Et chacun de ses livres ne fut-il pas comme une protestation contre le séjour passager et imposé, comme un appel vers le séjour regretté ou rêvé ?

Il erra d'abord au milieu de jeunes hommes, compagnons de sa vingtième année, séduits par d'impures voluptés ou d'imbéciles mondanités, et pris de dégoût, il se sentit seul, et se réfugiant alors dans son adolescence chaste et pieuse, il écrivit la Jeunesse blanche :

Jeunesse ! Enfance ! attrait des choses disparues ! Astres du ciel plus clairs dans Tétang bleu du cœur !..,

Je veux recomposer la maison paternelle, Avant l'absence, avant la mort, avant les deuils. Les sœurs, jeunes encor, dormant dans les fauteuils , Et le jardin en fleurs, et la vigne en tonnelle.

Je veux vous reporter à ces calmes années : Je suis resté le même après bien des douleurs ; Le manteau de mon Ame a toutes ses couleurs, Mais mes yeux sont plus las que des roses fanées.

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