‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 26 sur 52 · Prologue (La Jeunesse blanche · texte numérisé non relu

Prologue (La Jeunesse blanche

Puis il erra sur les boulevards parisiens et dans les chapelles littéraires où tout est vain fracas, vaines réclames, vaines idoles, et pris d'un nou-

veau dég'oùt, et de nouveau se sentant seul, il se réfugia dans l'œuvre taciturne et écrivit le Règne du silence Et sans doute quelque chose est préférable à la vie silencieuse, c'est la vie dévouée et bienfaisante. Il vaut nriieux travailler au règne de la justice que de se plonger dans le règne de la quiétude. Gloire surtout aux apôtres qui descendent de leur « tour d'ivoire » pour guider les foules ; niais gloire encore à l'artiste pur et fier, vierge de toute banalité et de toute platitude !

Puis, se promenant de théâtre en théâtre, de la scène où Ton rit à la scène où on larmoyé ; et devant ces rires stupides et ces larmes grossières, se sentant triste, il médita un drame où rien ne s'étalerait, où tout serait en profondeur, en suggestion enveloppante, en émotion insinuante et pénétrante, d'où le Voile, un petit chef-d'œuvre porté par cet enfant de la Belgique à la Comédie Française, et bien accueilli par le public français, car en dépit de tout, en dépit des murailles de Chine que des affolés voudraient autour d'elle dresser, la France demeure et demeurera hospitalière, et je défie qu'au ciel de notre Gaule, les nuages de l'intolérance tiennent longtemps. Paris sera toujours l'asile des « rois en exil », rois de la terre ou rois de l'idéal.

Et cependant Rodenbach poursuivait sa route ; il avançait à travers la vie littéraire, trop souvent

factice, brillante à la surface, et au fond si vide et si creuse ; et se sentant plus isolé et plus mélancolique que jamais, il rêva de peindre une vie intense, quoique invisible, d'où une nouvelle série de poèmes réunis sous ce titre significatif : Les Vies encloses. Sous la minuscule cloche d'une goutte d'eau, qui semble morte ou endormie, des milliers d'êtres vivent dans la joie ou la douleur, dans le triomphe ou l'agonie. Et de même, sous la cloche angoissée des paupières, au fond de cette goutte ou étincelle qu'on appelle le regard, le tendre regard humain, quelle infinité de vie amassée et fondue ! La nacelle subtile de Georges Rodenbach n'a pas craint de descendre et de plonger dans l'océan des yeux, pour en rapporter des perles ou des larmes :

Tels yeux parfois ont l'air plus vieux que leurs visages^

Et même s'ils sont clairs, même s'ils sont rieurs,

A leur fatigue on les soupçonne antérieurs.

Et venir là s'ancrer après de longs voyages,

Regards âgés dans un ensemble puéril :

Les yeux sont un octobre et la bouche un avril.

Le Voyage dans les yeux (Les Vies encloses).

Elle est partout, la vie latente de Tàme, partout^ sur le visage ou sur le corps humain. Elle est par exemple dans les lignes et la forme des mains, pour le commun des mortels, servantes mueties.

mais pour les poètes, ces mystérieux graphologues, ouvrières toujours parlantes :

Toutes ces mains ; les mains des morts enfin inertes

Ou tiennent droit un vieux crucifix comme une arme,

Ou bien parfois quelques violettes de Parme ;

Et d'autres mains, les mains d'amant qui sont expertes

A manier la chevelure d'une amante,

A la bien partager en deux sur chaque épaule ;

Et les mains des couvents en qui le chapelet

Est un silencieux écheveau de prières,

Toutes les mains s'évertuant vers les bonheurs.

Mains mystiques, mains guerrières, si variées;

Les mains, couleur de la lune, des mariées,

Les mains, couleur de grand soleil, des moissonneurs...

(Les Vies encloses.)

(( Couleur de Ja lune. » c'est peut-êlre imaginé plutôt qu'observé, pour le besoin de l'antithèse. Mais il est fort rare que chez ce poète l'image ne réponde pas à la réalité. Ses métaphores charment, au contraire, par leur savante adaptation à l'idée, trop savante même L'art est toujours visible chez Rodenbach, toujours en éveil et aux aguets. On aimerait quelque moment de détente. Son travail poétique ressemble trop à un minutieux travail de mosaïque, avec l'image ingénieuse, toujours plaquée aux endroits voulus. Du moins elle est esthétiquement plaquée, et dans la teinte attendue. Dans ces poèmes qui décrivent sans cesse

quelque cana! urbain ou quelque aquarium mental, il a su mettre des images non précisément éclatantes mais adoucies^ mauves^ glauques ? La flore favorite de Rodenbacii a germé sous l'eau plutôt que sous le soleil : ce qui la rend originale après la flamboyante flore des romantiques, ou la reluisante flore des parnassiens, et ce qui d'ailleurs ne l'empêcbe pas d'ôtre extrêmement riche et suffisamment claire. Cette clarté dans la métaphore et l'allégorie a sauvé Rodenbach du mauvais symbolisme qui le guettait. Plus ses impressions étaient ténues, plus il risquait d'être incompréhensible. Ce n'était point assez pour lui de voir tous ses désirs ou rêves souterrains affleurer à la surface de son âme sous le rayon de son regard : il fallait les faire voir à d'autres, les faire émerger au ras de la page blanche, sous les yeux des lecteurs. Il avait su les découvrir par sa sensibilité d'ordre rare ; il sut aussi les peindre par sa neuve imagination.

Et tout cela est d'un charme délicieux, mais d'un charme dangereux. \ force de s'enfoncer dans la vie sous marine, ce poète perdait pied peu à peu sur notre terre. A force de refléter dans ses vers la double patrie signalée plus haut, le ciel déserté ou le ciel inconnu — son récent et dernier livre de vers n'est-il pas intitulé Miroir du ciel iiataH — il a fini par suivre son rêve, et

S en est allé vers les choses lointaines, mais qui sont après tout les choses éternelles. Et n'est-ce pas comme un désir ou un pressentiment qui lui dictait ces vers ?

Or, ceci n'est-ce pas l'honneur essentiel De refléter les grands nuages voyageant, De redire en miroir les choses éternelles?...

ou ceux-ci :

Las ! le rose de moi je le sens défleurir ! Je le sens qui se fane et je sens qu'on le cueille ! Mon sang ne coule pas ; on dirait qu'il s'eff"euille, Et je défaille et j'ai sommeil d'un peu mourir.

Oui ! je crois bien que ce poète est mort vraiment de son art morbide, mais si exquis ! si exquis qu'il pourrait bien se survivre par ces poésies mêmes qui l'ont tué peu à peu, de telle sorte qu'en lui donnant la mort, elles lui donnaient aussi rimmortalité. Je ne pense pas que jamais les vers de Rodenbach deviennent populaires^ ou môme classiques ; mais longtemps, les exilés, tous les exilés de quelqu'un ou de quelque chose — il en est encore beaucoup dans cette « vallée de larmes » — iront se parfumer l'àme à leur grâce et à leur tristesse.

Et puis, s'il est mort jeune encore — il dépassait à peine la quarantaine — tant pis, hélas ! pour

ceux qui l'aimaient^ mais en somme tant mieux pour lui, car il laisse ainsi de lui une image plus unifiée et plus harmonieuse. Elégant d'allure et joli de visage^ il n'aura pas été touché et enlaidi par l'hiver de la vie. Et puis, son âme^ éprise des béguinapes mystiques et des cloches catholiques — voir Bruges4a-Morte et le Carillonneur^ romans en prose, mais qui sont la poésie même — eut la suprême consolation de partir la nuit de Noël, au bruit du carillon chrétien, du carillon natal, et les sonneries de la messe de minuit ont dû lui parler à ce dernier moment^ non de fin et de deuil, mais de réveil et de nativité.

JJi CQ LES JVORM^X^ ' "

Qui ne connaît les Ecrevisses? vous savez bien les Ecrevisses « en cabinet particulier ». Qui ne les a, sinon lues, du moins entendues, et souvent? Du temps où les monologues sévissaient en France, lequel d'entre-euxa plus fait fureur que les Ecrevisses ? Elles tournaient même à la scie.

Il me fallait des ecrevisses En cabinet particulier...

Seul présidant aux sacrifices, Le menu restait régulier...

C'étaient toujours des ecrevisses En cabinet particulier.

(1) Principales œuvres : Poésies. A tire-d'aile; Les Moineaux francs; La Muse qui iroite; Paravents et tréteaux ^Calmann-Lévy, éditeur) ; Soleils d'hiver, (Lemerre éditeur).

Théâtre. L'Amiral, en trois actes, en vers (Gymnase); Les Vieux amis, en trois actes, en vers {Odéon); Douceur de croire; en trois actes en vers (Comédie-Française).

Je revins à Pont-à-Mousson.

Pour expier mes anciens vices, Je suis devenu marguillier...

Ne mangez jamais d'écrevisses.

En cabinet particulier ..

d'autant que savoureusement détaillées par Coquelin aîné, elles étaient généralement mal servies^ par toutes les doublures parisiennes ou provinciales de l'amphitryonesque comédien, et d'autant qu'avec de Tesprit, de la drôlerie, elles étaient, en somme, sans poésie. Sur cent monologues, elles ne valaient guère mieux que les quatre-vingt-dixneuf autres, car la lyre des monologues n'était le plus souvent, on le sait, qu'un mirliton. Et ce sont les Ecrevisses pourtant qui ont fait ou du moins commencé la célébrité de Jacques Normand. Mais, en le faisant connaître, elles donnaient de lui une idée plutôt, fausse. Lui du moins vaut mieux que les cent monologues, y compris le sien.

Les Ecrevisses mettent en scène un provincial, naïf et niais, et l'auteur est un Parisien, d'hnbitudes d'esprit, et même de naissance : elles sont plutôt gauloises, et l'auteur a plutôt la finesse et la sveltesse françaises. Elles ne sont point, il est vrai, cyniques, — le marguillier de la fin absout le soupeur — mais elles ne sont point sans épices, çè et là; et l'auteur est plutôt un sentimental. Ces

« écrevisses », excitantes et ruineuses, font voir la vie en rouge ou en noir ; et Tauteur la voit plutôt en rose. Enfin, elles n'ont rien de commun avec la littérature pour jeunes (illes, et M. Jacques Normand est un des poètes qui ont écrit pour elles avec le plus de fidélité et de boidieur, ne fut-ce que l'ingénieuse et cliarmante fantaisie précisément intitulée Pow^ les jeunes filles.

Une d'entre elles porte plainte au nom de toutes les autres.

Paraît-il quelque livre à clé

Dont le public affriolé

Se nourrit et se passionne?

Voit-on. au Théâtre-Français,

Une pièce dont le succès

Chaque jour grandit et rayonne?

« Je lirais bien ce livre-là...

(( Cette pièce est des plus gentilles...,

— Tout beau, mademoiselle... Holà!

(( Ce n'est pas pour les jeunes filles ! »

Et après la plainte, voici le vceu :

A tous les auteurs je dirai :

Il faut, messieurs, bon gré malgré,

Vous réformer, sans plus attendre;

Evitez ces sujets corsés.

Qui sont trop... ou bien pas assez...

Enfin, vous devez me comprendre !

Par des moyens simples et doux, Du théâtre ouvrez-nous les grilles...

Messieurs, messieurs, pensez à nous :

Travaillez pour les jeunes filles.

(La Muse qui trotte.)

Elle a raison, toni à fait raison, la jeune avocate des jeunes lectrices. La littérature française est une des plus pauvres en productions pour jeunes filles. Ces gracieuses convives sont trop oubliées dans ]e prodigue festin servi par nos poètes, nos romanciers, nos dramatistes. Chez nous trop souvent, ou les mets sont fades et ce n'est plus du style: ou c'est du style, et ce n'est pas de la pureté, de la chasteté, de la candeur. N'y a-t-il pas là une lacune à combler, une ingratitude à réparer? C'est du moins l'opinion de Jacques Normand qui ayant donné ce conseil :

(( Travaillez pour les jeunes filles !»

l'a mis le premier en nrati([ue.

Dans ses vers, comme dans son théâtre, il songe à elles. 11 sait les faire parler, nous venons de le voir, et sait bien leur parler. — Soyez vous mêmes, leur dit-il sans cesse : restez la simplicité, restez la gracilité, restez la grâce.

Nos cimes, pressentant vos âmes embaumées, Comme des papillons, en désirent le miel...

Oui! pour nous inspirer un amour éternel, Telles que Dieu vous fit, naïves et gentilles, Jeunes filles, sachez demeurer jeunes filles.

(Paravents et tréteaux. On dansera,)

Et sans cloute^ il n'écrit pas ses vers spécialement pour elles, mais il pense qu'elles sont là. Etcette pensée l'incline vers l'optimisme délicat et les chimères touchantes. Ce mondain, ce boulevardier, ne craint point le ridicule d'aimer le « bleu ))5 d'adorer ï «azur», et n'est point du tout persuadé que l'universel scepticisme soit la suprême vérité. Pour lui, les années n'emportent pas les illusions ; elles en rapportent plutôt. Un de ses personnages ne dit-il pas :

Enfantj j'étais sceptique et je doutais sans cesse ; Vieux, je ne doute plus, — et bénis la vieillesse Qui, comme un vent léger de l'arrière-saison, De ce nuage obscur lave mon horizon.

Le bonheur des humains n'est qu'un tissu de songes. L'homme doit, jeune ou vieux, croire à ces doux men-

[songes Qui font la vie aimable et les chagrins moins lourds. O beaux princes charmants en habits de velours, O princesses, d'azur et d'étoiles coifTées, O peuple exquis et pur de nos contes de fées, Je crois à vous !

(La Muse qui trotte. Dialogues de Noël.) (( Douceur de croire », c'était déjcà le sujet de

beaucoup de ses vers ou dialogues anciens : c'est le sujet et c'est le titre de sa comédie d'aujourd'hui. Douceur de croire 5 douleur de savoir : toute la pièce est dans cette antithèse ; et la croyance l'emporte sur la science. Un savant, un érudit. un déchiffreur de textes a trouvé un vieux manuscrit qui prouve que Hilda, la patronne de la Hongrie , Hilda , vénérée par tout le peuple pour avoir sauvé le pays de Tenvahisseur étranger, Hilda la sainte, Hilda la vierge, a trahi en réalité sa patrie, et l'a vendue, et s'est vendue elle-même à l'ennemi. Malgré cela, le chartiste de l'endroit ne peut arracher la légende de Tâme populaire. Il ne peut la proscrire ni de la cité, ni même de son foyer. Elle y est défendue, entretenue par la présence d'une vivante, sa fille, par l'apparition d'une morte, sa femme. Cédant à ces deux êtres de foi et d'amour, le savant brûle le manuscrit révélateur. L'histoire est vaincue par la légende.

Je trouve même qu'elle l'est, un peu vite. La vérité, s'il y avait vérité, devait lutter davantage. Il faut respecter le songe, mais non le mensonge, la croyance, mais non la crédulité, l'idéal, mais non l'erreur. (( Douceur de croire », mais cette douceur-là, lorsqu'elle est superstition, finit par être malfaisante : douleurs de savoir, mais ces douleurs-là finissent par être fécondes et salutaires.

Dans le ciel et sur la terre y a-t-il rien de plus sacré que la vérité ?

Tel était le problème posé par la comédie de Jacques Normand. Grave problème. Il semble qu'il l'ait discuté et résolu trop superficiellement. Il l'a tranché au dénouement par un Deus ex machina. Dea plutôt que deus^ puisque c'est une femme, l'épouse aimée qui descend tout exprès du ciel pour lui dire : « Sois croj ant. » Or le miracle, au théâtre mêmç, sous les traits de M^^^ Moreno, me laisse défiant. Le poète de Douceur de croire — et je l'ai regretté — s'achève en prestidigitateur.

Je l'ai regretté sans en être trop surpris. C'est qu'il y eu toujours un peu trop d'habileté dans Jacques Normand. Sa dextérité prête à son œuvre, théâtrale ou poétique, comme un soupçon d'artifice. Ce n'est peut-être pas impunément qu'il a trop cultivé le monologue de salon, et qu'il a soufflé trop de cabotins ou de cabotines derrière trop de (( paravents ». Il manque à son inspiration je ne sais quoi de profond, de large et de grand. Ce Parisien est toujours trop parisien, même loin de Paris, au bord de l'Océan ou au pied des monts* Il semble aimer les bains de mer plutôt que la mer, et les villes d'eaux plutôt que la montagne. Et s'il y a un lac qu'il chante, c'est le lac de Genève^ parce qu'il est comme un rendez-vous de mondanité et de parisianisme, et parce qu'il est bien plus

rapproché du parc Monceaux... que le lac Saiul- Fargeau. Dans son livre Soleils cI'Hiver, qui nous transporte sur la « côte d'azur », il célèbre la corniche et ses villes élégantes plutôt que la Méditerranée même, comme si, par discrétion, il craignait de rivaliser avec ce poète méditerranéen trop oublié aujourd'hui, Joseph Autran. Enfin, Jacques Normand, malgré ce titre d'un de ses volumes : A tire-d'aile, ne paraît être ni la blanche mouette au vol d'infini, ni l'aigle sombre au vol de sublimité, mais plutôt — prenons un autre de ses titres — le « moineau franc )y^ très souple, très agile, et aussi — point important — très sympathique.

En effet, il n'a pas — avec ce« moineau franc»,, ayons de la franchise — de merveilleux dons de conception , car sa dernière œuvre, comme les précédentes, est d'une imagination facile ; il n'a pas non plus les dons créateurs et pittoresques du style — j'ai relu à dessein dans 1' « Illustration », où elle a paru, sa comédie Douceur de croire ; les vers en sont gracieux et simples, mais sans originalité et sans éclat ; — mais outre cette grâce et cette simplicité, qualités déjà exquises ; outre l'esprit, le goût, la mesure, qualités de notre race, Jacques Normand possède en plus un don extrêmement précieux au théâtre comme en poésie — le don de sympathie. C'est par là qu'il a souvent

trouvé, sur la scène et dans ses livres, le chemin de l'émotion, lequel se dérobe toujours à ceux qui ne cherchent que virtuosité, sonorité et carambolage de rimes. Bref, ce n'est pas un poète sublime, mais c'est un charmant poète, et si français 1

EDM.OJSfD ROSTjiND

Ah ! oui, il a fait un chef-d'œuvre ! — Cyrano ? — Non pas : la Princesse Lointaine. La pièce jouée triomphalement à la Porte Saint-Martin, et promenée victorieusement à travers toute la France, et même à travers l'Europe, est uneœuvre brillante, extrêmement scénique, touchante par endroits, merveilleuse en d'autres , mais ce n'est pas un chef-d'œuvre. C'est mieux ou pis, mais ce n'en 6st pas un. L'auteur ne s'y est pas assez contenu, possédé. Il a trop appuyé, poussé, chargé — et je ne fais pas allusion à la charge fameuse et, quoi qu'on en ait dit, très émouvante, des Cadets de Oascogne au 4'' acte — : il s'est livré trop complaisamment dans tous les sens. Il a trop versé tour

[1] Œuvres : Les Musardises, poésies [épuisé]. — Les Romanesques, comédie en trois actes, en vers. — La Princesse Lointaine, pièce en 4 actes, en vers. — La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers. — Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en 5 actes, en. vers. — Librairie Charpentier et Fasquelle.

à tour ou dans la préciosité ou dans la bouffonnerie.Etla pièce, qui semble aller trop vite au début, va trop lentement vers la fin. Et de cette fin toutefois j'ai beaucoup aimé la pénétrante mélancolie. Mais une certaine disproportion persiste. Cyrano DE Bergerac est étourdissant, éblouissant, étincelant, mais l'impression d'ensemble qu'il laisse ne peut pas se résumer en ce mot divin : Harmonie, souveraine harmonie.

La Princesse Lolntalne, au contraire, est d'un bout à l'autre dans la note juste. C'est la perfection dans l'exquis ; et c'est aussi, je ne sais comment, la simplicité dans le subtil, l'émotion dans le romanesque, la vérité dans l'idéal. Enfin, c'est le vrai miroir oii transparaît Edmond Rostand, comme Bérénice est le vrai miroir où transparaît Racine. Et pour saisir tout ce qu'apporte d'original et d'imprévu ce poète de trente ans, qui est actuellement l'espoir des Muses françaises, il faut aller droit d'abord, non aux Misardises, non aux Romanesques, non à la Samaritaine, non même à Cyrano, mais à la Princesse Lointaine, qui ne nous donne ni trop peu ni trop, mais l'essentiel et le génial.

Avec les Musardises, œuv^re de jeunesse, ou plutôt d'adolescence, nous n'avions encore que trop peu. C'est le dessin ou la manière du talent futur^ plutôt que le talent lui-môme. On y devine pourtant déjà le goût du l'ôve et de la fantaisie ; et

déjà on y constate Tabsence de toute médiocrité, de tout prosaïsme, et je ne sais quoi de souple dans le style et la versification.

Mais celte souplesse apparut surtout dans les Romanesques, qui furent une première révélation. Quand je les vis jouer, j'ignorais encore le nom de Tauteur. Aussi la pièce fut-elle pour moi une ravissante surprise : dans un compte-rendu fait alors, je traduisais ainsi mon enchantement, en même temps que mes appréhensions :

« Pas une expression, pas une image, pas un vers qui ne réjouisse comme un éclat de rire, et qui ne flambe comme un déjeuner de soleil. Jeune est, dit-on, M. Edmond Rostand ; mais surtout il écrit jeune. Depuis longtemps les grelots du rire et de la fantaisie n'avaient sonné sur le théâtre avec tant de verve et d'entrain. Toutefois, qu'il n'abuse pas de sa facilité à danser sur la corde du vers ou à faire tintinnabuler les rimes, qu'il se garde lui aussi de trop imiter un Banville ou un Bergerat : qu'il se gare en poésie du calembour... ou du Caliban. »

C'est qu'en effet, l'imitation semblait percer encore, même sous l'invention. Et l'on se demandait à toute scène des Romanesques : « Est-ce une suite ou un commencement? est-ce encore un virtuose — et des virtuoses nous en avions déjà trop — ou est-ce enfin un poète? Est-ce encorede l'ingéniosité,

OU est-ce enfin du génie ? » Et Ton penchait plutôt pour l'ingéniosité, car on sortait de l'œuvrCj enchantéjil est vrai^mais non touché, ému, conquis. C'était encore trop peu.

Vint la Princesse Lointaine, et le poète éclatait. Mais, chose curieuse, la pièce, quoique jouée par Sarah, passa presque inaperçue du grand public. Et moi-même, je le dis à ma confusion, je ne l'ai lue que tout récemment. Et je croyais connaître Edmond Rostand! C'est absolument comme si on pensait connaître Tltalie, sans avoir vu Venise.

Et sans doute j'avais lu la Samaritaine, et j'avais vu Cyrano de Bergerac, lors de l'apparition de ce& deux pièces. Mais si, dans ces deux-là, il n'y a plus lacune, je crois qu'il y a excès. Certes, la Samaritaine a des parties fort belles... et si suggestives l Nous la lûmes à deux, je m'en souviens, en pleine nature, au bord d'une rivière ; et plus d'un vers évoquait devant nos yeux la figure du sublime vagabond de Galilée; et plus d'une fois sur la berge, comme autrefois sur les plages du lac de Tibériade, nous crûmes voir se lever la silhouette du divin chemineau. Mais, tout évangélique que fût la nouvelle pièce d'Edmond Rostand, elle avait dans notre mémoire, et, dans celle de tous les lecteurs ou spectateurs, un rival invincible... et c'était précisément l'Evangile. Il est toujours imprudent de se mesurer avec lui, et de faire entrer de force dans

le cadre des vers le texte inaltérable de telle parabole et surtout du Pater Noster. On risque en pareil cas non seulement la défaite, mais quelque profanation. Et si l'on s'appelle Armand Silvestre, il y a tripatouillage ; et même si l'on s'appelle Edmond Rostand, il y a encore contaminage.

Et certes aussi, CyraiNO de Bergerac, comme je l'ai dit plus haut, est une oeuvre digne d'admiration. Et j'ai moins que tout autre le droit de dire le contraire. Je n'en ai d'ailleurs nulle envie, car les vers que j'ai composés sur elle, étaient, si l'on veut, de circonstance^ mais non de commande ! Ce n'est pas à un ordre, ni même à un désir que je les ai accrochés, mais à l'éclatant panache de Cyrano. Si je n'ai pas été inspiré, tant pis pour moi ; ce n'était pas la faute du panache qui était vraiment inspirateur.

Mais si la pièce acclamée des foules avait le panache, la Prlngesse Lointalne, goûtée de l'élite, aie nimbe de l'idéal. Il y avait aussi de l'idéal dans les autres œuvres, mais avec je ne sais quel alliage de mensonge dans les Romanesques, de sacrilège dans la Samaritaine, de grotesque et de fanfaronnade dans Cyrano de Bergerac. Dans la Princesse, c'est l'idéal très sincère, très pur et très intact. Et là, il n'est pas seulement l'accessoire, l'accident, mais le fond même du sujet.

Vous connaissez la conception de l'œuvre. Jof-

froy Rudel, troubadour d'Aquitaine, ayant entendu exalter une princesse de Tripoli, merveilleuse de beauté, s'est énamouré d'elle à distance, et un beau jour — quoique malade et presque mourant — s'est embarqué pour la voir.

Ils en parlèrent tant que soudain, se levant, Le prince, ce poète épris d'ombre et de vent, La proclama sa Dame, et, depuis lors, fidèle, Ne rêva plus que d'EUe, et ne rima que d'Elle, Et s'exalta si bien pendant deux ans qu'enfin De plus en plus malade et pressentant sa fin, Vers sa chère inconnue il tenta ce voyage, Ne voulant pas ne pas avoir vu ce visage.

Comme Cyrano, Joffroy est donc, lui aussi, tenté par un sourire de femme, non plus seulement hautain, mais lointain. Mais celui de la « princesse», outre qu'il est plus suave, est surtout plus franc que celui de la « précieuse ». Mélissiade est supérieure à Roxane ; elle l'est de toute la distance, de tous les degrés qui — poétiquement — séparent l'hôtel de Rambouillet des Cours d'amour, et les Julie d'Angenne des Aude et des Ermangarde. Et si Joffroy la désire, elle devine Joffroy. Après une heure de méprise et de défaillance, qui au reste rend son rôle plus naturel et laisse apercevoir la femme sous la fée, elle vient au-devant de son poète, en rade de Tripoli, et voici comment elle l'accueille :

Je savais votre amour et sa longue constance, Oui, depuis bien longtemps et par plus d'une stance Des pèlerins qui vont en chantant, et des jongleurs ! Vous étiez donc pareil à nos palmiers en Heurs Dont les fleurs sont, au loin, à d'autres fiancées... Vers les miennes venaient, dans le vent, vos pensées ! Quand vous pleuriez, le soir, des pleurs qu'on croyait

[vains, Mon âme les sentait ruisseler sur mes mains !...

Et quand il meurt dans ses bras^ en face du soleil couchant de la mer empourprée, voici leur adieu splendide et doux :

Vois, tu meurs d'une mort de prince et de poète,

Entre les bras rêvés ayant posé ta tête,

Dans l'amour, dans la grâce et dans la majesté;

Tu meurs, béni de Dieu, sans l'importunité

Des sinistres objets, des cires et des fioles.

Dans des odeurs de fleurs, dans des bruits de violes.

D'une mort qui n'a rien ni de laid, ni d'amer.

Et devant un coucher de soleil sur la mer.

C'est l'amour de l'idéal, et c'est aussi l'idéal de l'amour.

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