JOFFROY
Ah! je m'en vais, — n'ayant à souhaiter plus rien ! — * Merci; Seigneur ! Merci, Mélissinde ! — Combien, Moins heureux, épuisés d'une poursuite vaine. Meurent sans avoir vu leur princesse lointaine.
Mélissinde Combien, aussi. Font trop tôt vue, et trop longtemps^
Et ne meurent qu après les jours désenchantants! Ah ! mieux vaut repartir aussitôt qu'on arrive Que de te voir faner^ nouveauté de la rive ! Mon étreinte est pour toi d'une telle douceur Parce que l'Etrangère est encor dans la Sœur ! Tu n'auras pas connu cette tristesse grise De ridole avec qui l'on se familiarise.
Oui, l'idéal de Tamour! mais aussi l'idéal du dévouement et de ramilic. Oreste avait Pylade ; Roland avait Olivier ; Cyrano avait Lebret — Lebret trop sermonneur et un peu pâle ; — Joffroy a Bertrand, cœur faible, mais tendre et héroïque.
Un héros passe, il me séduit, je raccompagne ! Serais-je Provençal^ serais-je troubadour Si je n'avais pas pris parti pour cet amour ?
Mieux encore : l'idéal du désintéressement et delà chevalerie. Chevaliers aujourd'hui, les pirates d'hier. La contagion d'amour qui émane de Joffroy les a gagnés. Ils vont eux aussi, non plus pour le gain et le pillage, mais pour le plaisir de Joffroy et pour les beaux yeux de la « princesse lointaine ». Pour Elle et pour Lui, ils affrontent les batailles, les tempêtes, la famine. Cyrano avait ses cadets de Gascogne : Joffroy a ses mariniers d'Aquitaine.
La dame du poète, ils en ont fait leur dame ;
On finit par aimer tout ce vers quoi l'on rame !
Ils voudraient que le prince atteignit aux chers ycuxî
Son amour leur a plu, vague, mystérieux, Parce que les petits aiment les grandes choses Et sentent les beautés poétiques sans gloses ! Cette noble folie et que nul ne comprit Apparaît toute claire à ces simples d'esprit.
Admirables vers prononces par ce personnage admirable, le frère Trophime, un moine comme il y en eut peu, un prêtre comme il en faudrait beaucoup, car c'est lui qui dit encore :
Elle est lyriquement épique, cette nef
Qui vole au bruit des vers, un poète pour chef,
Pleine d'anciens bandits dont nul ne se rebelle.
Vers une douce femme étrange, pure et belle,
Sans aucun autre espoir que d'arriver à temps
Pour qu'un mourant la voie encor quelques instants !
Ah ! l'inertie est le seul vice, maître Erasme !
Et la seule vertu, c'est
Erasme Quoi?
Frère Trophime
L'enthousiasme ! '
Comme c'est beau, n'est-ce pas? et comme c'est vrai! La conception est d'ordre rare chez Rostand^ trop parfois ; mais comme cette recherche des sujets subtilsest heureusement compenséepar cette large simplicité et universalité des sentiments ! L'enthousiasme, la générosité, l'héroïsme, l'amour, tout ce qui est le fond de rhumanilé est
aussi le fond de toute sou œuvre, mais encore magnifié et puridé dans la Prlncesse Lolntalxe. Et c'est là ce qui assure la supériorité d'Edmond Rostand sur tant d'autres poètes de théâtre, si charmants et si ingénieux qu'ils puissent être, sur un Théodore de Banville, sur un Catulle Mendès, sur un Jean Lorrain^ sur un Ernest d'Hervilly^ et sur d'autres qui font profession d'idéalisme^ mais ne sont que des beaux esprits, car leur prétendu idéal est vide d'humanité et de simplicité, et jamais ils n'ont des vers qui font éclater nos larmes, des vers comme ceux-ci :
Bertrand, debout au milieu des mariniers à genoux
Si vous saviez, sous ces peaux rudes et tannées, Quelles âmes d'enfants, ouvertes, spontanées ! Aimez-les, ces obscurs à la simple ferveur, Ces dévouements actifs qui portaient le rêveur ! Comme les chardons bleus qui poussent sur les plages, Ils ont des cœurs d'azur dans des piquants sauvages.
Et lui aussi, Edmond Rostand, avec un esprit raffiné et un cerveau subtil, a gardé une (( àme d'enfant » ; et c'est pourquoi il entre si facilement dans le royaume du ciel, je veux dire le royaume des Muses.
Et pourtant, malgré tous ces dons, s'il n'avait encore celui qui les fait valoir tous, serait-il un grand poète? Peut-on l'être sans un style poétique?
Et ne faut-il pas, pour mériter ce titre, qu'on soit capable de créer la forme en même temps que le fond? Or, Edmond Rostand, on l'a pu voir par les nombreux fragments que j'ai cités et cités à dessein, parle une langue personnelle, sinon absolument nouvelle. Ce langage à la fois familier et chantant, terrestre et ailé, est bien à lui. Elle est bien sienne, cette poésie précieuse et facile, qui sans cesse côtoie la prose — et par là même convient au théâtre — et sans cesse y échappe par l'envol des pensées et Texquisité des images.
Et voilà comment son succès est justifié — si trop de chance échut à Cyrano, la Prlncesse en eut trop peu et par suite la bonne mesure existe en définitive -- et comment son nom, déjà populaire, est destiné à le devenir davantage. Qu'il se défie un peu plus des sujets fantaisistes, et qu'il aborde maintenant les grands sujets historiques — on annonce de lui une pièce sur le Roi de Rome — et je crois que l'avenir, l'avenir est à lui, pour me servir d'un terme impérial. L'auteur de V Aiglon pourrait bien être demain l'aigle de la poésie française.
PAUL DEROULEDE"
Je ne dirai pas un mot de riiomnie politique. Ce n'est pas le boulangiste, le nationaliste qui à cette place m'appartient et me retient ; c'est l'auteur des Chants du Soldat et des Chants du Paysan. A d'autres de peser les paroles du « ligueur », d'éplucher les actes du «conspirateur» : je n'ai. Dieu merci ! d'autre mandat que celui de feuilleter les vers du poète.
D'ailleurs, c'est un poète avant tout. Il l'est en politique ; mais il l'est même en vers, quoi qu'en puisse dire l'école névrosée et raffinée, et quoi qu'en ait pu penser un secrétaire d'Etat, probablement spirituel, qui, dans un entretien avec Dérou-
(1) Œuvres : toutes publiées chez Calmann-Lévy.
Poésies : Chants du Soldat ; Nouveaux chants du Sohiat ; Marches et Sonneries ; Refrains militaires ; Chants du Paysan.
Théâtre : Juan Strenner, 1 acte, e:i vers ; L'Hetnmn, 5 actes, en vers ; La Moabite, 5 actes, en vers ; Messire du Guesclin 3 actes, avec prologue et épilogue, en vers. La Mort de Hoche, 5 actes, en prose.
lède à propos de l'interdiction de la McABriE, félicita chaudement l'auteur sur sa pièce puis, le reconduisant, lui glissa cette question : « Est-elle en vers?» — « En deux mille vers, Monsieur Je Ministre, en deux mille vers », répondit Déroulède, qui lui-même nous conte la chose dans sa préface. Qui sait ? Monsieur le Ministre était peut-être, non un gaffeur, mais un pince-sans-rire.
Quoi qu'il en soit, Déroulède fût-il médiocre en tant que versificateur — je reviendrai là-dessus — ne l'est point du tout comme poète. Il est poète, puisqu'il est patriote, puisqu'il est éloquent, puisqu'il est généreux. Et sans doute le patriotisme, l'éloquence, la générosité, ne fournissent pas l'image, le rythme, la rime, l'ornement ou le vêtement des vers, mais constituent une substance poétique de premier choix.
Oui, je sais bien que depuis trois siècles les poètes de France tiennent généralement le genre patriotique pour un genre inférieui*. Non seulement les Parnassiens, mais les classiques, ont préféré l'inspiration archaïque ou antique à l'inspiration nationale. Celle-ci paraissait un aliment trop gros et presque trop grossier à ces bouches de psychologues et d'artistes. Mais je le dis, et l'on ne saurait trop le redire, c'était de leur part un préjugé, une erreur qui, à partir de Malherbe, n'a pas peu contribué à refroidir et à dénationaliser
MÉDAILLONS DK POLIES 265
la poésie française. Le patriotisme semblait-il un thème anti-poétique à Eschyle, à Dante, à Shakspeare... ou même à l'auteur inconnu de la Chanson DE RoLAND?Donc, cu reprenant hx lyre patriotique, Paul Déroulède ne sortait pas de la poésie, mais y rentrait au contraire, et s'il rompait avec les traditions aristocratiques de notre dix-septième siècle, il renouait avec la tradition nationale de nos trouvères ; et si ses voUnnes de vers eurent tant de succès, — les Chants du Soldat ont jusqu'à iSO éditions, — ce n'est point seulement à cause de leur petit format portatif, c'est parce qu'ils portaient en eux une âme vraiment populaire et française, et que le poète y avait épingle la cocarde de la patrie.
Ma cocarde a les trois couleurs, Les trois couleurs de ma Patrie.
Le sang l'a bien un peu rougie, La poudre bien un peu noircie ; Mais elle est encor bien jolie, Ma cocarde des jours meilleurs.
Cocarde vaillante, héroïque, et volontiers sentimentale, car le troupier de France, même dans la défaite, songe à faire des conquêtes.
Et maintenant d'où je la tiens?
C'est presqu'un roman, son histoire !
Dieu me garde d'en faire gloire !
Mais elle était, on peut m'en croire, Elle était sous sa tresse noire.
Et par moments, c'est une cocarde irritée :
Tout à coup, sur notre prière, Elle chanta nos chants de guerre, Et c'était la gloire en colère Qui nous grondait par cette voix !
Et aussij c'est une cocarde obstinée, qui ne se décroche pas facilement, qui tient aux Chants du Soldat , mais même aux Chants du Paysan, car, dans ce volume terrien, Déroulède ne chante pas une terre quelconque, mais la terre de France ; et le livre rustique s'ouvre d'abord par un cri patriotique :
O ma France, ma vie est mêlée à ta vie.
Et enfin, c'est une cocarde oratoire. J'arrive ainsi à l'éloquence, seconde faculté caractéristique chez Paul Déroulède.
Il est éloquent dans ses discours, mais aussi dans ses vers ; et là encore, il est bien dans la tendance des poètes français. De toutes les poésies du monde, la plus oratoire est peut-être la poésie française. Le Cid est éloquent dans Guilhen de Castro, mais il l'est encore plus dans Corneille ; Agrippine est éloquente dans Tacite, mais elle l'est plus encore dans Racine ; éloquentes les
Satires de Jiivénal, mais combien plus les Châtiments de Victor Hugo ! — éloquent le Cliemineau ; éloquent Cyrano : mais Paul Déroulède l'est encore plus constamment — je ne dis pas plus brillamment — que tous les autres.
Et cela parce qu'étant moins préoccupé qu'eux tous de la forme poétique, il est tout à l'idée, au sentiment. Ce qui surabonde dans ses vers, ce n'est point la fantaisie, la rêverie, la psychologie, c'est le cœur, le (x pect .9)). Et les anciens disaient vrai : a pectus est quod disertos facit ». Le cœur est chaleureux chez Déroulède quand Timaginalion est paresseuse. L'éloquence en ses strophes ne crée pas, si Ton veut, la poésie, mais elle la supplée. Ce poète intermittent est un tribun permanent.
Il est tribun dans ses vers et surtout dans son théâtre. Par l'invention, la construction, la logique des situations, la vérité des caractères, le naturel des dialogues, sesdramesne sontpoint merveilleux. Mais ils ont plus d'une fois forcé l'admiration et emporté le succès par le grand souffle d'éloquence dont ils étaient traversés et soulevés. On y trouve des discours tout faits qu'on pourrait transporter de la scène à la tribune, sans retrancher autre chose que la mesure des vers. Et ces discours sont admirables, non point du tout par l'éclat de la tirade ou la sonorité de la phrase, mais par la
justesse du ton, et souvent même la justesse de l'observation, non par des virtuosités mais par des réalités, non par des mots mais par des idées. Idées contestables, je l'accorde; idées dangereuses, je le crois : mais idées. Ainsi, dans Messire du GuESGLiNj se trouvent des peintures historiques et des aperçus politiques, remarquables de netteté et de précision : tel ce portrait d'Edouard III d'Angleterre (acte I, scène iv).
Edouard III se tient au texte du traité.
Et plût à Dieu qu'il l'eût hautement rejeté,
Que, drapeaux déployés, il nous fît guerre ouverte !
La Nation saurait qui conjure sa perte.
Et l'instinct populaire, ardent à s'émouvoir,
Connaissant l'ennemi, comprendrait le devoir.
Mais ses habiletés sont pires et plus grandes :
Licenciés par lui, ses Anglais vont par bandes.
Changeant de nom selon l'endroit et les milieux.
Grossir partout les rangs de tous les factieux ;
Et conspirations, émeutes, jacquerie.
Tout ce qui fait verser du sang à la Patrie,
Tout ce qui peut l'atteindre et la frapper au cœur,
A pour complice obscur l'implacable vainqueur.
Puis, lorsque accomplissant sa farouche espérance,
Nous aurons fait meurtrir la France par la France,
Il viendra, comme un loup, à travers les halliers, . . .
La peinture se poursuit, toujours aussi ressemblante que vébémente. Telle, cette autre-là, sur l'affolement d'un pays au lendemain d'une défaite (acte H, scène vu).
L'horrible écrasement de la France à Poitiers! Moi, j étais à Paris quand parvint ia nouvelle. Quelle journée, hélas! longue, folle, cruelle, Où les récits toujours succédant aux récits, Tout était affirmé sans que rien fut précis. On flottait tour à tour de la honte à la gloire; Tantôt c'est la défaite et tantôt la victoire ; Enfin le fait éclate imi)ossiblc à nier : Dix mille Français morts, le roi Jean prisonnier.
Dans ce désastre surgit Etienne Marcel, qui fait luire aux vaincus un espoir de relèv-ement, aux sujets un espoir d'indépendance.
Puis, venait tout un plan de grande politique.
L'admission de tous à la chose publique ;
La justice enfm juste et — suprême fierté ! —
Pour tout homme sachant vouloir : la liberté !
Heureux et courts moments où tout semble propice,
Où l'âme de la foule aspire au sacrifice.
Où tous les cœurs sont prêts à tous les dévouements !..,
Je vous dis tout cela, seigneur, parce qu'en somme.
C'est la confession d'un peuple par un homme.
Et vous comprendrez mieux bientôt comment Paris,
S'égarant avec moi, comme moi s'est repris.
« La confession d'un peuple par un homme », telle est bien la force de Paul Déroulède, et aussi sa faiblesse, car de ce peuple il emprunte et interprète tout, même les égarements. Entraîné par l'élan des foules, il dépasse alors, en actes et en paroles, sa pensée, son programme, son idéal.
Mais si à ces moments-là riiomme politique m'inspire de la défiance^ combien Forateur gagne en séduction et en puissance! Toutes les voix trouvent alors un écho dans sa voix. Paul Déroulède n'est pas toujours une âme-lumière, mais c'est toujours une âme-écho.
Et c'est une âme noble. La générosité: tel est son troisième signalement. Il est tricolore, ainsi que sa cocarde. Et si le rouge marque Ja couleur de son sang toujours prêt à se répandre pour la patrie, si le bleu marque ses éloquentes envolées dans l'utopie possible, le blanc marque la pureté de ses intentions qui restent droites même lorsqu'il s'égare, hautes même lorsqu'elles semblent éclaboussées par la boue ambiante. J'ai dit que des foules il traduisait tout... tout, sauf pourtant les mensonges et les bassesses. Même lorqu'il partage les passions violentes ou démentes du peuple, il ne participe point à ses passions mesquines et cupides. L'or ou le désir de l'or n'a jamais dû effleurer ses mains. Il a toujours, par probité et rectitude^ désapprouvé et réprouvé ouvertement l'antisémitisme, qui repose ou sur des convoitises d'argent ou sur des sophismes bysantins. « Je fais campagne avec vous, crie-t-il aux antisémites ; mais je ne prends point vos doctrines à mon compte. Nous nous unissons pour détruire : nous devrons nous séparer pour reconstruire. »
Périlleuse méthode du reste ; et l'on est tenté de dire à Dérouléde ce que, dans son drame la Mort de Iloche^ Delà dit à Hoche : « Tu n'es pas né, tu n'as. Dieu merci ! pas vécu dans ces milieux d'intrigues et de bassesses. Ton désintéressement, ta bonne foi, ton enthousiasme seront ton danger. Tu te tromperas, tu seras trompé. » Delà voyait juste; et Hoche, engagé malgré lui dans une conspiration, fut acculé au suicide. Ce n'était là pour Déroulède^ nous en sommes sûr, qu'un dénouement d'auteur, et non un pressentiment d'homme et de citoyen : ou plutôt c'était une allusion à des faits récents, un rapprochement voulu, et d'ailleurs forcée entre le généralHoche et le général Boulanger.
Et moi, qui ne devais point faire ici de la politique, voilà que j'en fais tout le temps. Et comment l'éviter, puisqu'elle est la matière même des poésies de Déroulède? Et si je n'avais en rien parlé d'elle, n'étais-je point condamné à ne dire que des riens sur lui? Et puisque l'originalité de cette poésie est de ne point exister en dehors de l'idée, de l'idée patriotique et civique, ne devais-je point dire en quoi consistent son civisme et son patriotisme ? Et si par hasard ces lignes tombent sous ses yeux, l'auteur ne me saura-t-il pas '^v(i de l'avoir discuté avec franchise, plutôt que de lui avoir adressé des compliments superficiels et indifférents ? Et
alors mêaie que je redoute sa république, il sent bien que je l'estime et l'admire encore pour son républicanisme sincère, pour sa loyauté, sa vaillance, sa chevalerie, son don quichottisme. Il y a, en effet, du Don Quichotte en lui, un peu dans son physique, beaucoup dans son moral ; et de son ample et longue redingote elle-même, les pans agités ressemblent à des moulins à vent. Le geste de Don Quichotte, mais aussi son âme : voilà Paul Déroulède. Ce geste a pu se tromper, et a poursuivi l'iniquité dans le camp ennemi, alors qu'elle était plutôt dans le sien, parmi ses amis d'un jour; mais cette àme ne se trompe pas, puisque c'est bien l'iniquité qu'elle hait, et puisqu'elle aime d'un même amour la justice et la patrie, et qu a vrai dire, dans la France, elle aime surtout la patrie de la Justice.
Car je t'aime dans tes succès, dans tes revers, Dans ton ardent besoin de justice idéale, O martyre du Droit, soutien de l'Univers.
Et devant cette patrie-là, comme le roi David jouait de la harpe devant l'arche, Paul Déroulède sonne éternellement du clairon ; car sa lyre est surtout un clairon. Sa poésie est, en effet, rude et rauque plutôt que vibrante et variée. Elle est monotone ou monocuivre, plutôt qu'lieptacorde. Elle a la force sans la souplesse, l'émotion sans la
MÉDAILLONS Dl^: POÈTLS 273
grâce. Et certes, puisque ces vers sont pleins crame, ils ont la beauté, mais la beauté sans la vénusté. Ils sont martelés plutôt que ciselés.
Ils fourmillent d'antithèses, et non seulement d'antithèses d'idées, ce qui est bien, et non seulement d'antitbèses de mots, ce qui passe encore, mais d'antithèses de locutions adverbiales et conjonctives, ce qui est ou très pénible, ou très puéril, et souvent les deux.
Enfin, c'est là surtout le vœu de ma jeunesse,
C'est seul pour quoi ]e vis, c'est à quoi seul ie tiens . . •
Ou ailleurs :
Est bienvemi qui vient au nom du Dauphin Charte, Et pour la France aussi bien écouté qui parle.
Les vers de cette sorte ne sont point rares chez Déroulède. Ils ont fait grand tort à sa réputation poétique, tout au moins chez les poètes. Mais la lourdeur de sa syntaxe n'empêche point la robustesse éloquente de sa poésie. Elle n'est pas musicale, soit, mais elle est ardente et entraînante. A d'autres les vocahses, les diversités, les subtilités, les nuances, les demi-teintes : Déroulède est un simple de sentiment et un simpliste en versification. A. d'autres la Ilûte savante ou la cithare éclatante : Déroulède nVst qu'un « sonneur de clairon ».
Je veux tout droit suivre la droite ligne, Penser tout haut et vivre à cœur ouvert ; Si je flétris un acte qui m'indigne, Ou si j'exalte un grand nom qui m'est cher, Je veux pouvoir répondre à qui peut croire Que l'intérêt m'entraîne ou me corrompt : Mon intérêt c'est la France et sa gloire, Je ne suis, moi, qu'un sonneur de clairon.