‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 28 sur 52 · UN GROUPE DE SPIRITUALISTES · texte numérisé non relu

UN GROUPE DE SPIRITUALISTES

J'assemble ici quelques poètes qui, saiis avoir un égal talent ni une égale notoriétéj se rangent pourtant sous la môme banniôrej celle du spiritualisme. SpiritualisteSj tous les poètes sans doute le sont plus ou moinsj le propre de la poésie étant d'atteindre l'esprit sous la lettre, et Tàme sous les choses. Parmi eux, toutefois, les uns sont plus frappés par la vie pittoresque et brillante, les autres par la vie morale et méditative, les premiers ayant pour maître Victor Hugo, et les seconds pour chef de chœur Lamartine.

STEPIIEN LIEGEARD (i)

C'est dans ces derniers certainement que figure Stephen Liégeard. Lamartinien, il l'est non seulement par les deux beaux poèmes qu'il consacre au

(1) Œuvres poétiques : Le Ycrger d'Isaiire ; Rêves et Combats ; Les Grands Cœurs. — Hachette, éditeur.

chantre de Jocelyn, mais plus encore par l'inspiration haute et pure de toute son œuvre. Lisez ses volumes de vers d'un boutàTautre, vous ne trouverez rien de vulgaire dans ses sentiments, rien de bas dans ses sensations. Le glaive qu'il porte, — car ce poète, le poète des Grands Cœurs a dans ses vers une allure de soldat, — est fait d'un acier probe et chaste ; la fleur qu'il aime est une fleur des sommets, toute pareille à cette edelweiss qu'il salue dans une ode dont voici la dernière strophe :

Salut à toi, corolle blanche, Pâle fille de l'avalanche.

Fidèle amante du glacier!

Salut, edelweiss que l'on aime^ Plus pure que la neige même^ Plus éternelle que l'acier.

Fleur sublime, certes, mais glaciale ! Et de même, les poésies de Stephen Liégeard sont plas élevées qu'émues. Ce qui fait défaut aux Grands Coeurs, c'est trop souvent le battement de cœur. Ainsi, dans les diverses poésies qu'il a dédiées à l'Impératrice tombée et au Prince impérial mort, et. qui sont de si louable intention, — Stephen Liégeard est un courtisan du mallieur, et je lui on fais mon compliment, — je n'ai pas trouvé le je ne sais quoi qui met un frisson dans la voix et une larme

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SOUS la paupière. Le Petit Prince^ c'était un bon titre promettant quelque chose de tendre dans la tlirène Iiéroique; mais c'est en vain et à juste titre qu'il l'appelle Marcellus, et qu'il aurait pu aussi l'appeler Lausus, ce jeune Napoléon frappe si loin de sa mère et peut-être aussi sous la tunique brodée par elle, il n'a pas su comme Virgile, sur cette tombe prématurée, à côté des palmes et des lauriers, semer la suavité des lys et l'humanité des roses.

Et c'est pourquoi ce Lamartinien, Stephen Liégeard. est en somme moins près de Lamartine ou de Virgile que d'un Victor de Laprade par exemple. Pas assez de sensil)ilité, et d'autre part, pas assez de sérénité. Les Grands Coeurs sont dédiés à un publiciste plus vaillant qu'équitable : et l'œuvre se ressent çà et là de la dédicace. Et j'ajoute : pas assez de personnalité. Trop de pièces, non de commande bien entendu, mais de circonstance. Trop de toasts portés dans les banquets et de poèmes rapportés de l'Institut ou des Jeux floraux. Il est bien démodé, le « verger d'Isaure » !

Mais, après tout, c'est peut-être notre faute si nos préférences ne vont plus au genre académique et aux poètes-lauréats. Poète-lauréat, Pindare en était un; Malherbe en était un ; et Tennyson en était un autre. Stephen Liégeard a donc de qui tenir, et d'illustres garants. Et^ en défini-

tive^ qu'importe l'occasion des v ers, pourvu qu'ils soient bons ? Et ceux de Stephen Liégeard, sans être toujours assez frémissants, sont toujours de bons vers, et souvent des vers fortifiants, cueillis sur l'àpre coteau des verius, ou des vers splendides, cueillis sur la « cote d'azur », pour rappeler l'expression qui sert de titre à l'un de ses volumes en prose, qu'il a créée, je crois^ et qui a tait fortune.

CHARLES DE POMAIROLS (i).

Moins académique, quoique lui aussi couronné par l'Académie, est le poète des Regards Intlmes. On voit tout de suite que celui-là habite loin de la vie mondaine, et en plein dans la vie rustique et simple. C'est un simple et c'est un primitif. Il en a le charme pénétrant et la profondeur exquise.

Fidèle au toit et au domaine paternels, Charles de Pomairols, qui a chanté la « Nature et l'Ame», sait quelle âme divine habite dans la nature.

Qiiis deiis ? Incerliim est : habitat deas,,. Il sait que l'horizon natal n'est pas seulement

1) Œuvres potiques : La Vie meilleure; Rêves^et Pensées ; La Xa« tare et l'Ame ; Regards intimes. — Lemerre, éditeur.

beau, mais bienfaisant, et que le foyer atavique n'est pas seulement doux, mais sacré. Il a entendu le bon conseil qui chaque matin et chaque soir se lève des champs pacifiques, et la voix mystérieuse qui révèle au jeune homme le nom, encore inconnu, de la jeune épouse, sa compagne prédestinée.

J'habitais la hauteur^ planant sur Thorizon^ Et toi, tu te cachais dans Tobscure maison Qui s'abrite des vents au pied de la colline ; J'ignorais tout de toi, vierge, ô blanche voisine^ Mais notre paj^s même, avec grâce et douceur^ M'a conduit vers le bien qui manquait à mon cœur.

La nature est son guide vers le bonheur, mais aussi vers la réflexion, vers la sérénité. De ce gentilhomme campagnard, elle fait un sage. D'autres sont les peintres de la nature, Charles de Pomairois en esl le philosophe. Sans s'arrêter à sa surface voyante et changeante, il atteint sa substance immuable, son idéalisme éternel, dételle sorte que ses vers de nature sont aussi des vers de conscience.

Sois très fier dans ton âme et prise assez ton cœur Pour ne pas le courber devant le fait vainqueur. Respecte uniquement les forces idéales Dont les autres ne sont que de pauvres rivales. Loin des profits grossiers, il est doux, tu le sais, De vivre pour son rêve en bra\aint le succès.

Laisse les gens courir vers la plaine fertile : Qu'ils sont beaux les sommets ou fleurit l'inutile !

On voit la qualité de ce moralisme et de cette poésie. Les vers de Pomairols sont quelque peu monotones et très peu oratoires. Ecrits dans la solitude^ ils sont faits pour des lecteurs solitaires. Ils sont riches d'intimité, plus riches encore de spiritualité. Pomairols a écrit sur Lamartine une remarquable étude critique : mais s'il est peut-être celui qui, en pi'ose, a le mieux pénétré le spiritualisme lamartinien, il est, je crois, celui qui, en vers, l'a le mieux reproduit. Nous avions déjà les Petites Orientales, Charles de Pomairols nous a donné à sa façon de «Petites Méditations ».

AUGUSTE DORCHALYW

Un autre méditatif, et d'une rare séduction, c'est Auguste Dorchain. N'est-il pas Fauteur de la Jeunesse PENSIVE? N'a-t-il pas toujours cherché le regard plus beau que les yeux, le sourire plus tendre que la bouche, et Tâme plus attirante encore que

(1) Œuvres poétiques : La Jeunesse pensive ; Xers la lumière: Conte d'Avril, comédie en vers. — Lemerre, éditeur.

la chair ? Et quand l'âme sous la beauté lui semblait morte, ne Ta-t-il pas dit en tristes vers immortels? Qu'on se rappelle les Etoiles éteintes.

Vois-tu vers le zénith cette étoile nageant

Dans les flots de l'éther sans bornes ?

L'astronome m'a dit que sa splière d'argent

N'était plus rien qu'un cercueil morne.

Pourtant elle est si loin que depuis des mille ans

Qu'elle va, froide et solitaire, Le suprême rayon échappé de ses flancs

N'a pas encor touché la terre.

Aussi, rien n'est changé pour nous : chaque matin

La clarté de l'aube remporte, Et chaque soir lui rend son éclat incertain.

Personne ne sait qu'elle est morte...

Lorsque la nuit, qu'étoile une poussière d'or, Couvre la ville aux sombres rues.

Sur ce triste pavé, songes-tu pas encor A d'autres clartés disparues ?

Alors, épris d'un rêve impossible à saisir,

En ton ame troublée et lasse.

Ne suis-tu pas, d'un chaste et douloureux désir,

Chaque jeune femme qui passe ?

Il semble que leurs 3^eux aient gardé les douceurs

Des illusions éphémères; Souvent tu les dirais pures comme nos sœurs

Et tendres ainsi que nos mères.

Parfois, dans leurs regards clairs et mj^stérieux, Tu croiras voir luire une flamme...

Garde-toi, le reflet est encor dans les yeux. Mais le foyer n'est plus dans Tâme.

O bien fou qui prendrait pour éclairer ses pas Ces lueurs trompeuses ou feintes !

Ne te retourne pas, ne les regarde pas ! — Ce sont des étoiles éteintes.

Il suffisait de cette poésie pour assurer la fortune d'un livre, car ici le poète avait trouvé le symbole qu'il fallait à son idée. Il était créateur dans la fortpe autant que dans le fond. Cette inspiration sidérale annonçait d'autre part qu'il était en marche « vers la lumière». Le titre de son deuxième volume de vers ne surprit donc pas, à première vue, et ne déçut pas, d'ailleurs, après lecture. Aujourd'hui, la plupart des volumes de poésies ont de beaux noms de baptême : mais ouvrez-les et vous reconnaissez le plus souvent que leurs auteurs, ces mag-nifiques parrains, sont des pères indigents. Il n'y a de la richesse et de la poésie que sur la couverture. Au contraire, l'œuvre de Dorchain tient, sinon complètement — elle est un peu grêle çà et là et d'un souffle court — du moins en grande partie, ce qu'elle promet.

Les premières notes du livre sont mi-passionnelles et mi-idéales, inspirées plutôt par l'ombre ou le parfum d'un amour que par l'amour même,

fît même si l'amour était défendu, le parfum est chaste.

Gomme dans un missel un lys enseveli, Cet amour embauma leurs tristes destinées.

Car sachant trop que rien ne pouvait les unir, Tous deux avaient voulu garder leur âme haute, Préférant à la courte ivresse de la faute Le parfum immortel d'un chaste souvenir.

Viennent ensuite des uDtes aussi pures et encore plus tendres et plus pleines. Le clavier d'Auguste Dorchain di3vient alors l'écho d'une âme qui a trouvé l'amour rêvé, c'est-à-dire Taniourcommunion, l'aniour-éternité.

Mais nous!... Te souvient-il comment nous établîmes

En un rapide instant notre accord éternel ?

Devant quels nobles dieux, sur quels autels sublimes,

En quels flots de lumière, à quels accents de miel?

Et comment la Pudeur, et gardienne et complice,

Purifiant l'attente et sacrant le délice,

Dans un terrestre amour fit entrer tout un ciel ?

Ce sont là d'admirables vers, sinon par la nouveauté de l'inspiration ou de l'expression, du moins par le fini du travail et l'infini du sentiment.

Toutefois, le chant d'amour, si mystique qu'il soit déjà, va se prolonger en un chant encore plus sacré. A la voix môme de TAmie, le poète magnifie et purifie encore sa mélodie :

Tu m'as dit : « Ce n'est point assez que dans ce jour Tes chants, mon bien-aimé, me fassent immortelle... Montre-leur que tes yeux vont au divin modèle, Apprends-leur que l'amour contient plus que l'amour.

Très beau, ce dernier vors. parce que très belle .| idée. Toujours l'amour vrai est riche de lumière. Et c'est ainsi que ce livre. Vers la lumière^ pourrait être aussi intitulé : Par l'Amour, d'autant plus que Dorchain, ne l'oublions pas, est encore plus racinien que lamartinien, et a écrit Conte (TAvî^il, tout fleuri de tendresse. Le poète s'engage donc dans sa dernière étape, abordant les problèmes religieux, qui sont l'attirance des âmes nobles comme l'attrait des nobles livres, car la suprême beauté d'une œuvre, c'est d'aller des syllabes aimantes aux syllabes éternelles. Auguste Dorchain fait cette ascension, surtout dans l'épilogue final où les vers, soutenus d'une grande pensée, vont s'échelonnant trois par trois vers les cimes :

Car c'est là ta noblesse et ta gloire assurée

De servir par tes chants à la marche sacrée

De ce monde en travail qui se clierche et se crée.

Chante donc des chants purs devant les purs autels, pt les temps à venir les retrouveront tels Roulant de cœur en cœur en échos immortels.

Et si pourtant la gloire absente à leur baptême

MÉDAILLONS 1)L POKIKS 285

Laissait tomber sur eux robscurilé suprême, Ne t'inquiète pas — leur prix sera le même,

Puisque tu les auras ces cris, ces chants, ces vers, Avec tes actions et tes pensers divers, Associé dans l'ombre aux fins de l'Univers.

CHARLES FUSTER (i)

De celui qui a fait la Jeunesse pensive^ rapprocher celui qui a débuté par TAme pensive, c'était tout indiqué. Dans Charles Fuster, il y a en effet un poète spiritualiste persistant sous le poète passionnel. Passionnel, il a écrit les Tendresses, le Cœur, Du FOND de l'ame, Louise ; spiritualiste, il a composé TAme pensive, les Enthousiasmes, les Sonnets, — dont quelques-uns sont très beaux, un enlr'autres intitulé : Lo Bonne souffrance^ que je n'ai point oublié ; — TAme des choses, où palpite encore et surtout l'âme des hommes:

Où que j'aille, quoi qu'on me montre.

Quoi que je tienne dans la main, C'est toujours toi que je rencontre, Pauvre infini du cœur humain !

(1) Œuvres poétiques : \J\n\Q pensive ; Les Tendresses ; Les Enthoii' siasmes ; Les Sonnets ; Le Cœur ; Du fond de rame ; L'Ame des choses ; Louise ; Les Pèlerinages. — Fisclibachcr, éditeur.

L'Ame des choses, son meilleur livre de vers si les Pèlerinages n'existaient pas. Ils viennent de paraître, et ce qui frappe d'abord dans cette œuvre, ce qui constitue sa supériorité sur les précédentes du même auteur^ c'est précisément qu'elle associe et concilie cette fois les deux hommes cohabitant dans le même poète, l'homme de sentiment et l'homme de pensée. L'impression qu'elle donne de page à page est multiple, et l'impression qu'elle laisse à la page suprême est une pourtant. La diversité aboutit à l'unité.

La diversité, la fécondité, la facilité, c'était jusque-là le don de Charles Fuster, mais aussi pour lui le danger. Il publiait trop. Il produisait encore même lorsqu'il n'avait plus rien à dire, ou plus que les mêmes choses à redire. Il s'excitait, et c'était du surchauffé, ou il se répétait, et c'était du réchauffé. Partout des traces de talent, mais d'un talent trop souvent épars et éparpillé.

Il le ramasse enfin dans une œuvre courte mais pleine, d'une vie plus intense et d'un art plus parfait. La première moitié du livre est plus bridante, la seconde plus spéculative, mais dès le début, il y avait de la philosopliie, et vers la fin encore il y a de la fianune.

Voici une des premières pièces ; elle est déjà tout imprégnée de gravité :

MÉDAILLONS DE POÈTHS 287

Viens sur ce c(LHir : il est à toi ! Mais de ramoiir il a l'elïroi, Car il en connaît les alarmes ; Il a soufîcrt presque à mourir, Et n'aurait osé refleurir Sans le baume pur de tes larmes.

Viens sur ce cœur pris en pitié, Il a des trésors d'amitié, Pour ton àme compatissante; 11 va te donner, ô ma sœur, Une exquise et chaste douceur:

La tendresse reconnaissante !

Viens sur ce cœur^ — et puis, un jour,

Si l'amitié tourne à l'amour,

Nous céderons au dieu qui tremble...

En attendant, viens sur ce cœur;

Le tien bat juste à la hauteur;

Ces deux nids vont chanter ensemble.

Voici une des dernières pièces : elle est encore fout imprégnée d'ivresse :

Les anniversaires d'amour Emplissent ma mémoire émue ; C'est tout un passé qui remue, Ce sont vingt âmes de retour.

Car, pèlerin grave et sincère, Je fête chaque anniversaire.

Il en est d'exquis, de troublants.

Sous leurs voiles mélancoliques ; En baisant toutes ces reliques,

Je crois baiser tous ces doigts blancs : Il est riclie encoj e en ivresses, L'anniversaire des caresses.

Je t en dois pourtant un meilleur :

Grâce à toi, cruelle adorée,

Tu m'appris la douleur sacrée

Et fis sangloter ce railleur.

Je fête, avec des larmes pures,

L'anniversaire des tortures.

Avant, plus de passion ; après, plus de résignation ; mais de part et d'autre, on le sent, égale humanité, constante sincérité.

Et pourtant çà et là, et même dans les deux pièces que j'ai citées, on reconnaît un système de composition, ingénieux mais un peu usé. Il consiste à répéter, dans le premiers vers ou dans le dernier vers de chaque strophe, un mot ou deux, toujours les mêmes. Celte sorte de refrain donne il est vrai à la pièce plus de mélodie, mais aussi plus de monotonie, surtout lorsque le procédé se reproduit quinze ou vingt fois dans un volume, ce qui se voit dans les Peler i7iarjes. Notez que chaque fois, dès que le lecteur connaît le vers refrain d'un morceau, il connaît tout le morceau. Il le récite en pensée, môme avant de l'avoir lu, tellement le refrain tourne dans ce cas-là à la ritournelle.

Mais si l'air est encore un peu conventionnel,

les paroles ne le sont plus du tout. Jamais, au contraire, Charles Fuster ne fut plus personnel. Jamais dans ses vers on ne sentit davantage palpiter une âme frissonnante, pèlerine de douceur et de beauté. Jamais il n'a mieux compris et mieux fait comprendre que la poésie est par excellence l'art idéaliste.

Sculpteur, aime le marbre, en qui chante ou sanglote, Impérissablemcnt, ta joie ou ta douleur! Musicien, frémis d'amour pour une note!

Peintre, entonne un cantique ardent à la couleur!

L'arliste doit son culte à la forme choisie;

Mais le poète est plus heureux qu'eux tous... Pourquoi?

Il marche, il cause, il vit avec la poésie,

L'art intime et sacré que Ton porte avec soi.

Ni toile, ni pinceau, ni ciseau, ni palette, Aucun apprêt! Mais Toeuvre, après avoir mûri. Jaillit du cœur...

C'est qu'en effet la composition poétique est la seule qui ne demande rien, absolument rien de matériel, pas môme le papier, l'encre ou la plume, car, pour traduire et éditer les vers, il suffit en somme de la voix, de ce souffle d'àme qui jusqu'à la fin passe sur les lèvres, comme dit encore tr^'^s heureusement Charles Fuster :

L'artiste vieillissant, et que trahit sa force, Laisse tomber, un jour, ou palette ou ciseau :

Poète, cœur brûlant sous la plus froide écorce, Tu peux chanter jusqu à la fin, comme un oiseau.

ACHILLE PAYSANTi"^)

Jeune homme au cœur changeant, je connais ta souf-

[france :

Cet amour, qui te naît quand l'autre n'est pas mort, Fait ton dernier regret doux comme une espérance, Et ton nouvel espoir amer comme un remord.

Ainsi, le jeune Avril, qui fait éclore aux branches T^nt de parfums naissants et tant de bourgeons verts^ Sent sur le frêle éclat de toutes ses fleurs blanches. Passer comme un adieu le frisson des hivers.

Quand le soleil a bien épanoui leur sève. Soudain dans les rameaux un vent glacé s'élève ; Et des bois souriants, du ciel qui fond en pleurs,

Se mêlent à la fois les pleurs et le sourire,

Et la neige et les fleurs ; et Fœil ne saurait dire

S'il fleurit de la neige ou s'il neige des fleurs.

Ce joli sonnet — ma transition en quatorze vers — est adressé à Charles Fuster^et il est d'Achille Paysant, un autre spirituahgfe, le plus can- (lide du groupe. Paysan! n'a publié jusqu'ici qu'un

(ï) En Famille. — Lemerre, édileur.

seul volume de vers; mais il fui très remarque, vu qu'il partait nou seulemeut d'uue main exercée — le sonnet cité le prouve suffisamment, — mais aussi d'un cœur naïf et tendre, et d'une ânie très religieuse parce que très humaine. Paysant est en effet de ceux qui ne séparent pas l'humanité de la religion, et la pitié de la piété ; il est un de ceux qui savent mettre au foyer nuptial et familial beaucoup de tendresse et un peu de divinité.

Vers Dieu par la famille : voilà tout Achille Paysant. Son premier livre était intitulé iT/z famille\ le second obligatoirement doit s'appeler Vers Dieu, D'autres vont à Dieu par la grande route métaphysique et lyrique. Paysant, dont l'élan manque un peu d'envergure et la strophe un peu d'ampleur, y va par tous les petits sentiers du sentiment^ sentiers jonchés d'ailleurs de toutes les petites fleurs des champs. 0 les fleurettes, les nulle fleurettes des prés, des eaux et des bois, elles embaumaient son premier volume, elles embaumeront le deuxième. Écoutez plutôt ces vers inédits que je dérobe à l'herbier futur :

Je n'ai point oublié vos grâces endormies, O petites amies, O fleurs, Qui de parfums si doux enveloppiez vos charmes, Et mêliez à mes larmes Vos pleurs.

Aux jardins du passé je vous aspire encore

Fleurs d'amour, fleurs d'aurore,

Hélas !

Fleurs qui n'égarez plus mes jeunes rêveries,

Sous vos ombres fleuries,

Lilas.

Je vous revois, iris, au fond de ma mémoire,

Refléter dans la moire

Des eaux,

Et sous le frôlement des vertes demoiselles,

Tremblant comme d'îs ailes

D'oiseaux.

Et vous qui sur les lacs, ô larges fleurs vermeilles, 0 nacelles d'abeilles Voguez ; Et vous là-bas, encens des solitudes saintes, Violettes, jacinthes.

Muguets.

Haleine des sureaux, ame des chèvrefeuilles,-

Qui flottez sous les feuilles

Des bois,

A l'heure où le passant s'arrête sur la route.

Et du silence écoute

La voix

Dites-moi, dites-moi comment vos longs outrages, Rameaux par tant d orages, Rattus, Comment votre agonie, ô mes sœurs expirantes, S'achève en odorantes Vertus?

C'est que pour vous, ô fleurs la mort toujours suivie D'un retour à la vie.

N'est pas, Et qu'éternellement la fleur à l'astre utile, Renaît par son fertile Trépas.

L'homme aussi, l'homme aspire à la vie éternelle!

Il n'a point dit à l'aile^

Adieu;

Et du fardeau du corps cet espoir le console.

Qu'un jour l'ame s'envole

A Dieu.

Quand je ne serai plus, vous qui serez encore,

Revenez à l'aurore

En pleurs,

Revenez éveiller mes cendres endormies,

O petites amies,

O fleurs!

Paysant est reste l'enfant de choeur qui sème les corolles devant le Saint-Sacrement. C'est un Remy Belleau par la grâce et la souplesse des rythmes, mais un Remy Belleau, non plus anacréontique, mais évangélique ou angélique. Il n'est pas la voix éloquente qui prêche et tonne du haut delà chaire; il n'est pas non plus Thymne mélodique dont les larges nappes s'épandent dans les orgues sacrées, il est l'humhle corbeille de fleurs qui exhale son arôme et son âme devant le tabernacle. Sa prière est un parfum. Son spiritualisme est un parterre.

Mais ses qualités charmantes ne doivent pas faire oublier ses qualités fortes. Il a écrit des idylles ravissantes, mais aussi d'harmonieux poèmes. Le Chêne^ La Mort de Philippe^ Marsyas, Biblis^ autant d'ingénieuses et savantes compositions qui ouvrent son œuvre, de telle sorte que son livre surtout chrétien a pourtant une avenue classique; classique par la*forme, chrétien par le sentiment : tel est ce poète dont la versihcation vient des maîtres, et dont l'inspiration vient de Dieu.

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