R-E, ADAM
Le 12 février de celte année, mourait à Paris un autre spiritualiste et un autre poète, l'auteur de Par les Bots et des Heures calmes. Qui a parlé de cette mort dans les gazettes? Personne. J'ai vu son nom sous quelques rubriques nécrologiques, mais sans un mot d'éloge et de regret. Seules à ma connaissance, deux Révues ont rendu un suprême hommage à ce poète disparu. C'est d'une part YEcho de la Semaine^ qui a publié sur lui un article ému de M. Gausseron, et c'est d'autre part la Revue Idéaliste^ qui a publié de lui, le jour même de ses obsèques, une poésie d'autant plus touchante que l'auteur y parlait de la mort, lui si proche de la sienne. N'est-ce point surtout un pressentiment qui lui dictait cette élégie funéraire, et pourtant sereine, que nos lecteurs ont pu goûter? Et les vers suivants, faits pour un autre, ne semblent-ils pas d'abord s'appliquer à lui?
(1) Poésies; Par les Bois; Les Heures calmes. — Lemerre, édit.
Tes yeux, tes pauvres yeux, n'auront point de réveil, Et ne s'ouvriront plus à notre froid soleil; Tes jours furent des jours de douleur, mais qu'importe? Puisqu'aujourd'hui du ciel tu peux franchir la porte.
Ce poète, qui racontait une mort, ou provoyait la sienne, en sage et en chrétien, a lui aussi ferme ses yeux à notre lumière terrestre et brumeuse, mais pour les rouvrir à la lumière divine, vers laquelle il a marché toute sa vie, et qui est maintenant sa récompense après avoir été son espérance. C'est de Dieu seul, en effet, qu'il attendait son salaire, cet ouvrier du beau et du bien, qui travaillait en silence, et dès la première heure et dès longtemps — il touchait au seuil de la vieillesse, étant né en 1833 — et qui, sans être jamais découragé, était toutefois désenchanté, non de l'idéal, mais du monde. Un de ses beaux sonnets. Orgueil^ se termine ainsi :
Qui je suis? — Ici-bas je ne suis rien qu'un homme. Mon nom ? — Je ne suis pas parmi ceux que Ton nomme Savant ou philosophe, apôtre ou conquérant.
De plus heureux auront leur page dans l'histoire :
Moi, je suis le soldat qui combat dans le rang,
Et n'attends que de Dieu mon humble part de gloire.
Et cepen(huil, il avait eu des succès, F. -E. A(him. Dans sa modestie, il les diminuait ou les ignorait : ils n'en étaient pas moins fort honorables. Les
Jeux Kloraux de Toulouse lui avaieut décerné rAmarante d or eu 188.'), le Lys d'iu^genleu I8885 l'Eglantine d'argent eu 1889; l'Acadénu'e française avait couronné ses Heures calmes en 1 893. L'estime de ses confrères en poésie lui avait fait confier la direction de plusieurs Revues lilléraires, entre autres du Parnasse eA de VOiiest artistique et litté- 7*aire. Malgré cela, il ne faudrait pas croire qu'il était spécialement un poète académique, un poètelauréat. Il était surtout le contraire. C'était un isolé, un silencieux, un recueilli. Il recueillait en effet ses propres larmes, et aussi celles des autres, pour en faire, non de l'amertume, mais delà résignation et de la prière. Une des plus belles poésies que je connaisse est son <( Action de grâces )), dont voici quelques stances :
Non, je ne dirai pas que la vie est amère !
— Aux temps lointains et doux de l'enfance éphémère^ Seigneur, tu m'as donné les baisers de ma mère, L'eau fraîche de la source et le pain du glaneur,
- Je te bénis, Seigneur !
Non, je ne dirai pas : La vie est morne et sombre !
— De mes déceptions Dieu seul connaît le nombre ; Mais l'amour, cette étoile, a brillé dans mon ombre, Mais avril a jeté des chansons plein les nids :
— Seigneur, je te bénis !
Non, je ne dirai pas : La vie est un martyre !
— Mon cœur qui sait pleurer ne sut jamais maudire, Car j'ai senti passer sur mes pleurs un sourire.
Et sur mes maux d'un jour des espoirs infinis :
— Seigneur, je te bénis !
Non, je ne crierai pas sur la vie : Anathème ! — Je n'ai pas renié la foi de mon baptême : Certain de retrouver là-haut tout ce que j'aime, Dans l'éternel amour, dans l'éternel bonheur,
— Je te bénis, Seigneur !
Et ce résigné fut aussi un délicat, un délicieux souvent. 11 a écrit des vers de tendresse charmants et profonds. Il a divinement chanté Eve. cet Adam !
Eve ! ô vivante fleur du céleste jardin, Ta blanche éclosion transfigure l'Eden : Le Paradis est né de ton premier sourire.
La douceur est même la note dominante de son œuvre, une «douceur angevine». Il était d'ailleurs né dans l'Anjou: et certainement Du Bellay, l'aimable ami de Ronsard, a dû bien accueillir, dans l'autre monde, l'aimable auteur des vers suivants :
Rien ne vaut ma terre angevine : Sur ses coteaux, dans les ravines, Partout des fleurs, partout des fruits.
Son ciel est bleu, ses aubes roses, Tous ses buissons portent des roses.
Tous ses ruisseaux ont de doux bruits.
Ses blés sont d'or ; tous les automnes, Cidre et vin remplissent ses tonnes Pour égayer les froids hivers ;
Et pour charmer, les alouettes
Et les grillons et les poètes
Ont de doux chants et de beaux vers.
A cet amour de la petite patrie, il alliait le culte de la grande ; et son Ode à la France est d'un lyrisme vibrant et g-énéreux:
Pareille aux chevaliers errants, ces fous sublimes. Contre les oppresseurs tu vengeais les victimes, Recueillant pour tout prix la haine en ton chemin ! Qu'importe ! on te voyait parfois briser un trône, Et de la Liberté jeter la sainte aumône A tout peuple asservi qui te tendait la main.
Ce tendre, on le voit, tressaillait aussi des souffles héroïques. Rien de noble ne lui était étranger* Il n'ignora que les « fleurs du mal » ; et c'est pour cela peut-être qu'il meurt si ignoré du siècle.
Mais c'est une raison de plus pour que j'effeuille sur sa tombe la fleur de sympathie et de souvenance.