UN QUATUOR DE TRANSFUGES
Oui! transfuges, puisqu'ils ont délaissé tous les quatre la poésie pour la prose. Mais s'ils ont quitté la Muse5 la Muse ne les a pas quittés. Ils lui firent si gentiment et si supérieurement la cour, qu'elle reste douce à ces déserteurs, fidèle à ces infidèles. Et c'est pourquoi la poésie a persisté dans les romans d'un Theuriet et d'un Bourget, dans les critiques d'un Jules Lemaître et d'un Anatole France, poésie plus agreste chez le premier, plus mondaine chez le second, plus normalienne chez le troisième, plus hellénique chez le quatrième, mais chez tous, poésie secrète et exquise; et à chacun d'eux pourraient s'appliquer les vers que Musset adressait à Sainte-Beuve :
Et souviens-toi qu'en nous il existe souvent Un poète endormi toujours jeune et vivant.
Et non seulement la poésie initiale se retrouve dans l'œuvre entière, mais cette œuvre était en puissance dans cette poésie. Voulez-vous savoir
le vrai tempérament et avoir le vrai signalement de cet ironiste, de cet analyste, de ce psychologue, de ce conteur, consultez les productions poétiques de leur début. Elles sont le commencement, mais aussi le fondement. Je comparerais volontiers tous leurs livres, assez nombreux et montant les uns sur les autres, à une pyramide renversée dont tous les volumes en prose reposent sur un petit volume de vers, — très bien édité d'ailleurs, puisque édité dans la jolie collection elzévirienne de chez Lemerre. — 11 n'est pas sans doute tout l'édifice, mais il en est la base; ou si vous aimez mieux, il n'est pas tout le chêne, mais il est le germe ; il n'est pas tout le parfum de la forêt, mais il est le calice, source du parfum.