‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 31 sur 52 · ANDRÉ THEURIET · texte numérisé non relu

ANDRÉ THEURIET

Ces comparaisons nous mènent directement à André Theuriet par le chemin des bois. Mais justement, le Chemin des Dois c'est le titre de son premier livre de vers. Et quels seront les meilleurs tableaux de ses romans? des paysages forestiers; et quels seront ses meilleurs romans? des récils champêtres. 11 aura le légitime désir de re-

(1) Œuvres poétiques : deux volumes, chez Lemerre. Ed. elzévirienne.

nouveler sa rnalière ou d'élarpjir sa manière ; il demandera des sujets à la société, à la civilisation, aux misères et maladies humaines. Mais Péché mortel ne vaudra pas Sauvageonne, Et d'oii venait Sauvageonne elle-même, le roman rustique, sinon de Sylvine le rustique poème.

C'est Sylvine. L'oiseau qui saute sur la mousse, Et la feuille des bois qui tombe sans secousse, Se posent sur le sol avec moins de douceur Que ses deux pieds légers...

et Lazare pensif L'admire et suit des yeux, de massif en massif Sa marche harmonieuse entre les tombes blanches.

(Le Chemin des Bois. Sylvine.)

Très beau et très large ce dernier vers. Mais généralement ce n'est point l'ampleur qui caractérise la poésie d'André Theuriet; c'est plutôt le contraire, c'est l'intimité, et c'est aussi la ténuité, car ce charme soutenu est parfois un charme ténu» Ses vers, — et sa prose aussi, naturellement — manquent de couleurs vives et tranchées, rayonnantes et splendides. Il dit d'une de ses héroïnes :

Est-elle blonde ou brune?... on ne le sait pas bien.

J'appliquerais volontiers le vers à sa Muse qui a pour ainsi dire les cheveux châtains. Et cela sansrien enlever à sa grâce (je crois même que si l'on

comptaitet classait les jolies femmes, cène seraient ni les tout-à-fait blondes, ni les tout-à-fait brunes qui auraient la majorité , mais les entre-deux) semble du moins amoindrir son expression, sa personnalité, et laisse sur elle je ne sais quoi de non saillant, de non éclatant. Sur elle semble planer la pénombre de la forêt natale.

Mais si cette foret a mis un peu d'ombre grise sur le style du poêle et du romancier, elle y a mis surtout sa fraîcbeur et sa senteur.

Aux bois émus, aux bois baignés De rosée et de lumière, J'offre mes vers tout imprégnés De la senteur forestière.

(Le Chemin des Bois. Didlcace.)

Les bois ont accepté les vers, et en retour, donné leur arôme.

Elle y a mis d'autre part la musique de ses oiseaux, car le poète des oiseaux, c'est Tlieuriet. Sous ce titre Les Oiseaux du pays^ il consacre quinze poésies à quinze espèces d'oiseaux; et quand il a fini, il recommence, et sous cet autre titre Chansons doiseaux^ il traduit quinze mélodies aériennes. La plus toucbante, sinon la plus jolie, est celle des hirondelles. Là-bas, sous l'éblouissant soleil d'Egypte, elles révent d'obscurité et de sousbois, et aussi d'hospitalité bourgeoise et familiale.

Et nous attendons, lasses de lumière,

L'aube pnntanière Où, loin des ardeurs d'un soleil brutal, Nous irons revoir les forêts de hêtres. Et les nids^logés au coin des fenêtres. (Le livue de la Payse. Les Hirondelles.)

Enfin, elle y a mis sa simplicité et sa pureté. Theuriet n'est pas un fervent idéaliste. Sa conception de lamour, de la douleur, de la pitié, de la justice ne dépasse pas l'opinion moyenne (Lisez son Aôbé Daniel et comparez-le au Jocelyn de Lamartine : vous sentirez la différence). Mais c'est un réaliste de bon aloi et fleurant bon, sans névrose et sans crudité. Et cela explique pour(|uoi, dans les salons de villages ou de petites villes, la conversation venant à tomber sur les écrivains d'aujourd'hui, tout à-coup une voix charmante, sortie d'un chaste sourire, dit d'un ton engageant encore plus qu'interrogatif : « Et André Theuriet? »

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