PAUL BOURGET
« Et Paul Bourget? » demandent aussi des voix féminines, mais en d'autres salons, en des milieux moins villageois, plus cosmopolites, plus exoti-
(1) Œuvres poétiques : deux volumes, chez Lemerre. Ed. elzévirienne.
ques. L'exotisme : telle fut la première tentation de Bourget. L'héroïne du poète de ses jeunes années, Edel, n'est-olle pas une étrangère, une septentrionale?
Je sais qu'elle vivait au bord de la Baltique.
Et dans ce poème d'ailleurs, dans ce poème unique on pourrait trouver en raccourci tout l'écrivain futur. Que devait être, dans le roman, Paul Bourgel? Un analyste d'abord. Or, dans Edel^ je lis ces vers :
Mais l'analyse, pâle et funèbre veilleuse, Eclaire malgré tout ma tête curieuse.
Un féministe aussi. Or, dans la fille des brumes, ce qui l'attire c'est moins le baiser peut-être que le charme des yeux, le mystère des fourrures, l'énigme du cœur, douce ou « cruelle énigme ».
J'interroge le cœur mj^stérieux d'Edel. . . Ame lointaine et si diificile à comprendre
Et que devait-il être encore? un tendre doublé d'un sceptique. Mais je lis précisément ces vers :
Je suis un homme né sur le tard d'une race, Et mon ame, à la fois exaspérée et lasse, Sur qui tons les aïeux pèsent étrangement. Mêle le scepticisme à l'attendrissement.
Et que (lovait-il être enfin? Un scepli(|ue Unissant par faire le signe de la croix. Rappelez-vous la conclusion de tous ses derniers lonians. Cosmopolis aboutissait à Cliristianopolis. Kt l'on s'en étonnait bien à tort, car c'était déjà le dénouement d'Ecie/.
Et seul, abandonné par cette nuit d'hiver,
Le seul cri qui sortit de tout mon cœur ouvert
Et déchiré, c^était la prière chrétienne :
« Que votre volonté soit faite et non la mienne. »
Ainsi, le talent subtil et frissonnant de Paul Bourget pourra se développer ou s'affiner de plus en plus, mais suivant un progrès logique déjà visible à travers ses poésies ; et les diverses étapes de son évolution, l'amour, la tendresse, la résignation, la pitié finale, étaient déjà marquées par les quatre strophes de cette délicieuse mélopée nocturne :
O nuit, ô douce nuit d'été, qui viens à nous, Parmi les foins coupés, et sous la lune rose, Tu dis aux amoureux de se mettre à genoux, Et sur leur front brûlant, un souffle frais se pose !
O nuit, ô douce nuit d'été, qui fais fleurir
Les fleurs dans les gazons, et les fleurs sur les branches,
Tu dis aux tendres cœurs des femmes de s'ouvrir.
Et sous les blonds tilleuls errent des formes blanches!
O nuit, ô douce nuit d'été, qui sur les mers
Alanguis le sanglot des houles convulsées
Tu dis aux isolés de n'être pas amers,
Et la paix de ton ciel descend dans leurs pensées !
O nuit ô douce nuit d'été, qui parles bas Tes pieds se font légers et ta voix endormante, Pour que les pauvres morts ne se réveillent pas, Eux qui ne peuvent plus aimer, ô nuit aimante !