JULES LEMAITRE
Et de niême l'on pourrait soutenir, sans paradoxe, que tout le talent de Jules Lcmaître, si souple et si fin, mais on même temps si pénélré d'humanisme, et aussi d'humanité, et par moments môme si vibrant de passion (les derniers événements l'ont assez montré) est déjà tout entier dans les Médaillons et les Petites Orientales, On y trouve sa critique, ses romans, son théâtre, et jusqu'à sa politique. Vous allez voir.
Dans les Médaillons, deux séries de sonnets, l'une consacrée aux jeunes filles, et l'autre à nos grands écrivains. D'une part, c'est comme un premier crayon de ces Nouvelles et pièces frissonnantes : Mariage blancy ÏAînée^ le Pardo7i^ ou
(1) Œuvres poétiques : un volume, chez Lemerre. Ed. elzévirienue.
MÉDAILLONS DE POKTKS 309
de ces savoureux Billets du matin qui, une (|uinzaine d'années plus tard, devaient reveiller et piquer Tattention des graves lecteurs du Temps. D'autre part, c'est une annoncialion ou une condensation en quatorze vers des quatoize ou vingt volumes intitulés les Contemporains et les Impressions de théâtre. L'innpressionniste est déjà né en effet, et déjà aigu et caressant, caressant pour ses modèles féminins, aigu pour ses modèles littéraires, à moins que ce ne soit le coniraire. Lisez en effet son sonnet ayant pour titre : Britanna : il est presque cruel ; lisez son sonnet sur Racine : il est presque amoureux.
Mais aux sonnets des Médaillons, je préfère encore les odeletles des Petites Orientales, Ici Jules Lemaître est moins près des Normaliens et des Parnassiens, plus près de l'Amour et de la Douleur.
O ma chère désespérée, Je f ai tout de suite adorée Pour la tristesse de tes yeux.
Il est aussi plus près du divin : lisez son admirable poème Pater noster :
O Force des martyrs et Pureté des vierges, Idéal des songeurs — Dieu si près et si loin — Devant qui nos vertus brûlent comme des cierges, Dieu juste en qui je crois^ puisque j'en ai besoin...
Enfin, quoique en Orient, il est plus près de la France. Sou'^ l'azur africain, il a la nostalgie de la patrie français^; et il en^parle avec amour et éloquence, comme s'il avait le pressentiment qu'un jour il présiderait une société portant ce nom-là; et je reconnais d'autant plus volontiers la sincérité de ses rimes d'exil que je ne me crois pas une tendresse exagérée po'jr sa société et sa présidence.
Jardin de l'Occident, douce terre natale,
D'un cœur trop peu fervent je t'aimais autrefois,
O Touraine, où sur l'or des sables fins s'étale,
La Loire lente, honneur du vieux pays gaulois. . .
Mais là-bas, au pays la terre est maternelle, La Nature a chez nous la grâce et l'ondoiement... . Elle a dans ses couleurs, dans ses lignes fuyantes, Des indécisions qui caressent les yeux.
Et ces détails « lignes fuyantes »,« grâce» et c ondoiement » est-ce la Touraine, ou est-ce Jules Lemaître? Ce qu'il regrette de son pays, c'est luimême ; et ce qu'il porte en lui, c'est son pays. Et ce que nous, lecteurs, nous aimons le mieux dans les Petites Orientales, c'est encore l'Occidental,
ANATOLE FRANCE i"^)
Et ce que nous savourons chez Anatole France, c'est l'Alexandrin. Vous vous figurez qu'il habite Paris: du tout; il est bibliothécaire quelque part, sous quelques Ptolémées. Les livres sont ses amours, l'intellig-ence est son signalennent, le néant est sa philosophie.
Le néant? pas toul à-fait. Par cela même qu'il est très intelligent, il ne pousse pas jusqu'au bout le scepticisme nihiliste. Il sait que l'universelle négation est une autre sottise. Il croit à la Lumière.
Sois ma force, ô Lumière ! et puissent mes pensées
Belles et simples comme toi, Dans la grâce et la paix, dérouler sous ta foi
Leurs formes toujours cadencées !
(A La Lumière).
Il croit à l'Harmonie, il croit à la Beauté ; et par suite il a le culte de la Grèce, patrie de la Beauté, de l'Harmonie, de la Lumière.
Hellas, ô jeune fille, ô joueuse de lyre !
Toi dont la bouche aimait les baisers et le miel,
(1) Œuvres poétiques : un volume, chez Lemerre. Ed. elzévi- Tienne.
Ingénieuse enfant qui mêlais ton sourire Aux sourires légers de la mer et du ciel.
O fille de la mer, assise aux plages blondes ! Ton sein a contenu la belle volupté, Et la sainte harmonie a de ses grandes ondes Empli ton chant d'amour abondamment jeté.
(Prélude des Noces Corinthiennes. J
Et il a un autre culte encore, celui de la Justice. C'est qu'au fond, il n'est pas plus dilettante que Jules Lemaître, tout en étant encore plus ironiste et renaniste que Tauteur de Séréniis, Moi aussi, je Tai pris d'abord pour un pur virtuose, et un périlleux sophiste, mais à le lire de plus près, je me suis aperçu que ce sophiste préférait Socrate à Callimaque ou à Lucien, et que cet Ah}xandrin venait d'Athènes encore plus que d'Alexandrie.
Enfin, il croit aux Muses, et non seulement à Clio, mais aux huit autres. Il fut souvent irrévévérencieux. mais jamais devant la Poésie. Il adore la Poésie, celui qui a été élu « f*rince des prosateurs ». Et si sa prose es( princesse, n'est-ce point surtout qu'elle g-ai-de en elle je ne sais quelle grâce poétique, — iiiimitahle et souveraine? Vous pouvez médire d Anatole France : sa grâce plaide pour lui. Vous le trouvez inquiétant, iri'itant, impertinent, « sa grâce est la plus forte ». La grâce et Fjance sesont épousés en je ne sais quelles « noces
corinthiennes » et mystiques, corinthiennes par l'eurythmie, mystiques par le parfum ; et celui qui devait raconter la courtisane Thaïs, avait écrit sur la pécheresse Madeleine les plus beaux vers qu'on ait composés — et Dieu sait si elle en a inspirés 1 — sur Tadorante et odorante amie du Christ.