EMMANUEL DES ES SA RTS
Est-il plus sincère patriote que le poète Emmanuel des Essarts, lui qui à l'automne de sa vie vient de célébrer en vers éloquents, Desaix et La Tour d'Auvergne, ces héros d'hier à qui on élève une statue, ou Villehois-Mareuil, ce héros d'aujourd'hui qui demain aura la sienne? Mais ce poète français en aime-t-il moins cette autre patrie de nos rêves : la divine Hellas? N'a-t-il pas murmuré lui aussi sur l'Acropole une prière à Pallas-Athéné ? et si l'Académie a couronné ses hoaux vers, n'étaitce point qu'ils semblaient venus tout droit du jardin d'Académus? N'a-t-il point regretté et célébré
(1) Les Elévations. — Lemerre, éditeur ; Les Poèmes de la Révolution. — Charpentier, éditeur.
l'euryliunie alliénieiine, en d'aJinirahles strophes justement intitulées la Vie harmonieuse ?
Mais voici les malheurs de 70. Ce n'est plus l'heure d'admirer Alcibiade ni même de rêver avec Platon. Emmanuel des Essarts se tourne alors^ vers les grands jours de notre histoire, et écrit les Poèmes de la Révolution. Cette œuvre n'échappe pas complètement à l'écueil du genre — mettre l'histoire en vers est toujours imprudent — mais elle se ressent aussi de la grandeur épique et tragique de l'époque. Tragédie à Paris; épopée sur les champs de bataille. D'une part le poète est réaliste, d'autre part^ il est héroïque. Son réalisme parfois tourne trop à l'admiration. Je le trouve indulgent pour tel ou tel lion révolutionnaire, Danton par exemple, qui n'avait les mains pures ni d'or ni de sang. Poètes, souvenons- nous du mot de Chateaubriand, et prenons garde avec nos rimes d'or, de « dorer la guillotine ». Mais Emmanuel des Essarts retrouve vite son jugement même au milieu de son lyrisme, car il s'écrie :
... Ton désir le plus cher Paris, c'est de suspendre à des êtres de chair
Ta folle idolâtrie, D'ouvrir des panthéons à ceux qu'attend l'égout, Et de tout adorer, crime, erreur, vertu, tout,
Excepté la patrie !
La patrie : déchirée par les rhéteurs, trahie par
les émigrés, elle était sauvée à la frontière par ces jeunes et purs héros : Hoche et Marceau. Oh ! le& beaux vers consacrés par Des Essarts à ces deux « imberbes entraîneurs de nos mâles armées. »
Lorsque vous dispersiez les pâles combattants, On eût dit, à voir fuir des maréchaux séniles, L'hiver qui se hâtait vers des plages stériles, Vaincu par les archers lumineux du printemps.
Même, ô jeunes vaillants, dans votre tombe encore Vous semblez retenir de l'âge adolescent Je ne sais quoi de doux, d'aimable et d'innocent, Et vous portez au front les grâces de l'aurore.
Espoirs trop tôt ravis du siècle à son berceau. Cher couple immaculé, passagères merveilles, O jumeaux dans la gloire et dans la mort pareilles, Rayonnez à jamais sur nous. Hoche et Marceau !
On voit qu'Emmanuel des Essarts, qui abuse parfois des grands mots, a souvent aussi des strophes aussi poétiques qu'éloquentes. Néo-helléniste par éducation c'est un néo-romantique par le goût des hautes et enthousiastes pensées.